Loger d’abord, agir ensuite
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À Neuchâtel, la FADS transforme ses pratiques en privilégiant l’accès immédiat au logement et le développement du pouvoir d’agir. Une évolution qui bouscule les logiques institutionnelles et professionnelles.
Par Jean Messerli, directeur, Fondation en faveur des adultes en difficultés sociales (FADS), Neuchâtel
Cet article est intégré au dossier de la Journée d’automne 2025 de l’Artias. S'intéressant au passé et au futur de l’action sociale, ce dossier réalisé en collaboration entre REISO et l’Artias compile les articles et interview d’oratrices et d’orateurs ayant contribué à cette rencontre annuelle des acteurs et actrices de l’action sociale en Suisse latine, déroulée le 27 novembre 2025 à Lausanne.
La Fondation en faveur des adultes en difficultés sociales, la « FADS », déploie ses activités depuis 1999 dans le domaine de l'hébergement de personnes en situation de précarité domiciliées dans le canton de Neuchâtel. Au début des années 2000, la prise en charge de cette population s’organisait dans des foyers traditionnels dotés d'équipes éducatives assurant une permanence 24h/24. La gestion du foyer, comme la préparation des repas, l’intendance ou les activités, s’effectuait conjointement avec les bénéficiaires.
Hébergement social différencié et autonomie
En 2016, sous l'impulsion de l'État de Neuchâtel, la FADS crée les « Hébergements différenciés » [1]. Les objectifs consistent à retisser du lien social avec les personnes hébergées à l’hôtel, à mobiliser celles résidant depuis de nombreuses années dans les foyers de la FADS et à renforcer l’autonomie de l’ensemble des bénéficiaires. Les Foyers Feu-Vert (La Chaux-de-Fonds) et du Rocher (Neuchâtel) évoluent vers des Hébergements simples conduits par des « gérant·es sociaux·les », professionnel·les titulaires d’un CFC d’assistant·e socio-éducatif·ve. Leur rôle est d’assurer l’intendance, la cuisine (avec le support d’une équipe cuisine ad hoc) et le fonctionnement logistique. Les éducateurs·trices interviennent alors principalement hors des structures, notamment pour le suivi des bénéficiaires logé·es dans les studios loués par la FADS et pour des accompagnements sociaux ambulatoires auprès d’adultes résidant dans leur propre logement.
Les bénéfices du concept des « Hébergements différenciés » se traduisent par une diminution drastique du recours à l’hébergement hôtelier [2] et une augmentation du nombre de studios loués par l’institution [3]. Une dynamique de mouvement s’est instaurée, notamment en invitant les personnes logées à l’hôtel à venir prendre leurs repas dans les deux Hébergements simples, introduisant à la fois des « contraintes » et des opportunités de socialisation. Lors de la libération de places dans les Hébergements simples, ces personnes intégraient les structures collectives, favorisant alors la création de lien et la reprise de contact avec une population auparavant un peu délaissée.
Les faiblesses du système mis en œuvre sont apparues de manière difficilement prévisible. En soutenant l’accès à l’autonomie, les adultes proches d’une stabilité de vie ont rapidement pu sortir du dispositif. La FADS s’est ainsi retrouvée, au début des années 2020, avec une population présentant majoritairement des troubles psychiques et/ou d’addictions non stabilisés, en plus des difficultés sociales. Au sein des Hébergements simples, un climat d’insécurité est apparu, marqué par des altercations verbales et parfois physiques (auto- et hétéro-agressivité, entre les bénéficiaires ou à l’encontre des professionnel·les). L’encadrement prévu — un·e collaborateur·trice par site, de jour comme de nuit, pour quinze bénéficiaires — s’avère insuffisant au regard de la complexité des situations.
Une seconde limite a résidé dans le renforcement d’une logique de mérite. Le processus pour accéder à un studio de la FADS s’est apparenté à une forme de « récompense » conditionnée à un « bon » comportement dans l’Hébergement simple. Dans certaines situations, des personnes étaient renvoyées à l’hôtel en raison de comportements inacceptables. Même des services sociaux exigeaient certaines démarches ou actions de leur bénéficiaire avant d’autoriser la FADS à leur proposer de vivre en studio, renforçant cette logique.
Passer « du mérite » au « pouvoir d’agir »
Face à la fragilité des structures dites « Hébergements simples » et à la notion du mérite et du contrôle, la FADS a repensé son modèle. L’objectif initial d’autonomie souhaité en 2016 a cédé la place à des mécanismes de contrôle et de conditionnalité, en tension avec les besoins des personnes accompagnées. L’évolution des profils avec des troubles psychiques et/ou d’addiction a renforcé les constats ci-dessus, conduisant les professionnel·les à adopter une posture défensive et contrôlante en lien avec des ressources limitées sur le terrain.
Pour répondre à ces défis, la FADS a décidé de construire son concept d’accompagnement autour de deux axes : le logement d’abord et le développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités (DPA-PC).
Le modèle du « logement d’abord », développé aux Etats-Unis, consiste à garantir un accès inconditionnel au logement, indépendamment des problématiques d’addiction, de santé ou d’insertion socio-professionnelle [4]. La FADS a adapté cette pratique en offrant la possibilité à chacun·e d’accéder à un studio sur la base d’une demande motivée. L’octroi d’un logement individuel s’appuie avant tout sur le projet exprimé, en dissociant les enjeux de santé et/ou d’addiction des besoins résidentiels.
Le deuxième pilier repose sur la DPA-PC [5], concept élaboré par le psychologue québécois Yann Le Bossé. Pour le chercheur canadien, « le développement du pouvoir d'agir (DPA-PC) est une approche centrée sur le rapport à l'action. Il décrit le processus par lequel des personnes accèdent à une plus grande possibilité d'agir sur ce qui est important pour elles-mêmes, leurs proches ou le collectif auquel elles s'identifient. » [6] De plus, il souligne également que « les gens ont des forces mais ne savent pas qu’ils les ont. » [7]
Pour la FADS, la notion de « passeur » [8] constitue un levier central. Ce·tte professionnel·le du travail social formé à la méthode DPA-PC accompagne la personne concernée dans l’identification de ses difficultés. Ensuite, il ou elle aide à identifier le réellement possible et les marges de manœuvre existantes. Il ou elle soutient l’expérimentation d’actions concrètes, même modestes, permettant de révéler à la personne les ressources qu’il ou elle porte de manière intrinsèque [9]. Le passeur démontre à la personne qu’elle sait ce qu’elle croyait ne pas savoir.
Transformation des pratiques professionnelles
Ce concept d’accompagnement basé sur le logement d’abord et la DPA-PC, initié en 2024, se trouve encore en phase de déploiement. Sa consolidation suppose une capacité institutionnelle à se faire confiance et oser prendre des risques, à rester agile et à partir des réalités vécues par le·a bénéficiaire.
Ce changement de paradigme implique, pour les professionnel·les de la FADS, de renoncer à une posture d’expertise prescriptive, autrement dit de ne plus être l’expert·e du savoir de ce qui est bon pour le ou la bénéficiaire. La « divergence » avec les partenaires du réseau se manifeste notamment autour du respect de la volonté de la personne accompagnée et de l’expression de ses besoins.
Aujourd’hui, cette orientation bénéficie du soutien de l’État de Neuchâtel. Le caractère novateur (pas dans le temps mais dans l’application) répond en effet à sa volonté d’inclusion sociale. Ces pratiques nécessitent toutefois un renforcement des collaborations avec les secteurs de la psychiatrie et des addictions. L’idéal, exprimé par la FADS, sera la création d’équipe ambulatoire interdisciplinaire.
La FADS reste consciente des limites de son action : certaines personnes ne peuvent pas ou ne souhaitent pas s’inscrire dans la démarche proposée. Pour celles-ci, le maintien des solutions d’hébergement diversifiées et du lien, même ténu, avec les professionnel·les, demeure essentiel.
[1] Les hébergements différenciés étaient constitués de deux hébergements « simples » collectifs et des studios ; Voir : Jacques Laurent et Raymond Matthey, « Sortir d’un foyer pour adulte », REISO, dossier 2016 « Sortir du cadre », publié le 25 janvier 2016
[2] En 2016, environ 120 personnes résidaient par jour en hôtel. En 2025, ce nombre est de 24 personnes.
[3] En 2016, la FADS louait 26 studios. Ce nombre s’établit à 73 au 31 décembre 2025.
[4] https://www.soliko.fr/carnet/le-logement-dabord-quest-ce-que-cest
[7] https://www.youtube.com/watch?v=nBavuhkuK48
[8] Soutenir sans prescrire, Yann Le Bossé, Editions Ardis, 2016.
[9] https://www.fiphfp.fr/sites/default/files/2025-11/VF-Fiche%20synthe%CC%80se%20-%20le%20de%CC%81veloppement%20du%20pouvoir%20d'agir.pdf
Lire également :
- Thomas Jammet et Elisabeth Gutjahr, «Rendre effectif l’accès aux prestations sociales», REISO, Revue d'information sociale, publié le 16 février 2026
- Isabelle Soguel, «Du sentiment d’impuissance au passage à l’action», REISO, Revue d'information sociale, publié le 19 mars 2026
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- David Burnier et Emmanuel Fridez, «Liens de proximité pour renouer avec la société», REISO, Revue d'information sociale, publié le 21 mars 2024
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- Jean-Pierre Tabin et Hélène Martin, «Territoires de la précarité, dénis d’humanité», REISO, Revue d'information sociale, mis en ligne le 5 juillet 2021
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Jean Messerli, «Loger d’abord, agir ensuite», REISO, Revue d'information sociale, publié le 22 juin 2026, https://www.reiso.org/document/15699
