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Défis de la formation en travail social

Jeudi 09.07.2026
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Si le domaine social est marqué par une diversité des titres de formation, toutes les écoles doivent être proches des terrains pour former des professionnel·les capables de répondre, de prévenir et d’innover face aux multiples défis sociétaux [1].

Par Olivier Grand, vice-président SASSA et responsable de Domaine travail social HES-SO, et Agnès Fritze, présidente SASSA et directrice du Département travail social FHNW

Comprendre les logiques sous-jacentes de la formation dans le domaine social en Suisse n’est pas un exercice facile. Il faut compter 23 titres hors des formations universitaires [2]1. Les formations sont dépendantes de deux cadres fédéraux distincts. Le secondaire II et la formation professionnelle supérieure — soit les examens professionnels, les examens professionnels supérieurs et les écoles supérieures — sont couverts par la loi sur la formation professionnelle (LFPr). Les Hautes écoles spécialisées sont régies par la loi fédérale sur l’encouragement des Hautes écoles et la coordination dans le domaine suisse des hautes écoles (LEHE) (voir encadré).

Avant l’intégration des formations du domaine social dans ces lois au milieu des années 2000, elles relevaient majoritairement de la compétence des cantons. Si la formation est cadrée, l’exercice du travail social ne l’est pas comme peuvent l’être par exemple les soins infirmiers ou la psychothérapie qui exigent un droit de pratique [3]2. Aussi, l’exigence de posséder tel ou tel titre diffère selon que l’on se trouve en Suisse romande ou en Suisse alémanique, dans un canton à forte densité urbaine ou dans un canton de montagnes. Cette hétérogénéité des pratiques peut être liée aux prérogatives que les cantons avaient en matière de formation pour ce domaine et au fédéralisme dans lesquelles s’inscrit l’action sociale. Ce phénomène a d’ailleurs été révélé par l’étude sur le personnel ­qualifié dans le domaine social qui a été menée conjointement par l’Organisation faîtière suisse pour la formation professionnelle (SavoirSocial) et la Conférence des hautes écoles spécialisées suisses de Travail social (SASSA) [4].

En prenant en compte le cadre formalisé de la formation, l’hétérogénéité des pratiques et les enjeux de notre société, quels sont les défis pour la formation des intervenant·e·s sociaux·ales et des enseignant·e·s dans leurs articulations avec les pratiques du travail social ?

Historique du cadre législatif de la formation du social en Suisse

La formation professionnelle en travail social a été intégrée au système éducatif suisse avec l’entrée en vigueur de la loi fédérale sur la formation professionnelle au 1er janvier 2004 (LFPr). Le niveau des Hautes écoles spécialisées de travail social a été institué avec l’entrée en vigueur de la révision de la loi fédérale sur les Hautes écoles spécialisées le 5 octobre 2005 (LHES) et intègre depuis les missions de recherche et de prestations de services. Cette loi a été abrogée au 1er janvier 2015 au même titre que la loi fédérale sur l’aide aux universités avec l’entrée en vigueur de la loi fédérale sur l’encouragement et la coordination des hautes écoles (LEHE). L’ensemble des prestataires de la formation est soumis à des critères de qualité et selon que les formations dépendent de la LFPr ou de la LEHE, elles sont référencées à des cadres de qualification différents, respectivement au Cadre national de certifications Formation professionnelle (CNC) ou le Cadre de qualification pour le domaine de l’enseignement supérieur (nqf.ch-HS).

De la formation de base aux spécialisations

Avant de tenter de répondre à cette question, quelques précisions s’imposent. Un certain nombre de formations peuvent être considérées comme des formations de base. Il s’agit des formations permettant d’exercer un premier emploi dans le domaine social. Cela concerne l’attestation de formation professionnelle (AFP), le certificat fédéral de capacité (CFC), les diplômes des écoles supérieures (ES) et les titres bachelor des Hautes écoles spécialisées (HES).

Plus le niveau est élevé, plus la formation a un caractère généraliste dans le sens qu’elle donne la possibilité d’exercer de plus en plus dans la totalité des champs du social. Ce qui sort de ce cadre peut être considéré comme de la spécialisation (examens professionnels, examens professionnels supérieurs et formation continue) ou de l’approfondissement (2e et 3e cycles, respectivement master et doctorat des Hautes écoles).

Comme mentionné ci-dessus, la formation continue offre des spécialisations, par exemple dans le domaine des addictions ou du travail social en milieu scolaire. Aujourd’hui, les HES, inspirées par les développements de l’enseignement supérieur en Europe, commencent à déployer des microcertifications. Ce système permet d’obtenir des titres pour des formations continues courtes. Il peut être possible de faire valoir des microcertificats dans des formations de type CAS/DAS/MAS ou à l’inverse, de telles formations peuvent être constituées de petits blocs certifiants.

Le système éducatif suisse est flexible. Même si cela n’est pas évident, il permet de réaliser des Hautes études de travail social après avoir commencé sa carrière par un apprentissage. En ce sens, il offre une forme d’égalité des chances.

Enjeux de proximité entre écoles et terrains

Depuis leur création au début du XXe siècle, les formations de travail social visent une grande proximité avec les terrains. Cette tradition s’inscrit parfaitement dans la formation duale suisse. Cela sous-entend que si la formation est réalisée dans une école, elle se fait en alternance avec la pratique.

Toutes les formations de base indépendamment de leur niveau se déclinent selon ce modèle. La SASSA, qui a publié l’an dernier un cadre d’orientation de la formation de travail social en haute école spécialisée, réaffirme son attachement à cette modalité pédagogique (SASSA, 2025). Ce lien fort entre terrains et écoles est lié à la mission même du travail social. Tous les prestataires de la formation doivent répondre aux besoins et aux attentes des milieux professionnels, ce à quoi n’échappent pas les HES qui ont la mission d’offrir des formations professionnalisantes.

Faire face aux grands challenges

La société dans son ensemble fait face à de grands défis : numérisation, changement climatique, limitation des ressources (Haering, 2017). Assurément, le travail social autant que la formation qui y conduit doivent intégrer ces paramètres auxquels s’ajoutent certainement l’épuisement de nos démocraties et la montée des extrémismes.

De plus, en référence à la définition internationale du travail social [5] largement reconnue en Suisse, le travail social contribue à la cohésion sociale, promeut par ses valeurs et son engagement plus de justice sociale et l’empowerment des populations concernées. Par le fait d’assumer des responsabilités vis-à-vis de personnes en situation de vulnérabilité et de précarité, il y a une forme d’asymétrie dans la relation en étant agent·e d’une politique publique. Les professionnel·les dans l’exercice de leur mandat ont un fort pouvoir d’appréciation (Lipsky, 2010). Dès lors, iels doivent se référer à un cadre éthique, ce qu’offre l’association AvenirSocial qui représente les professions du travail social en Suisse. Tous les prestataires de la formation répondent à ce cadre.

Ces défis nous ramènent aux origines du travail social. Est-il réparateur (cure), limité au soin (care) ou s’insère-t-il aussi dans les enjeux de société dans les dimensions de l’innovation sociale ? Nous sommes enclin·es à porter une attention particulière à cette dernière conception qui s’additionne aux autres. La recherche produite par les HES ainsi que les expertises provenant des terrains professionnels amènent à voir des lacunes dans les politiques sociales. Des pratiques innovantes doivent voir le jour.

La formation est autant impactée que la profession aux nouvelles réalités. Lors de la crise du Covid-19, l’enseignement a dû basculer à distance. Cela a mis en évidence la différence entre transmission de connaissances et acquisition de compétences, la première étant constituante de la deuxième.

La démocratisation récente des outils de traitement automatique du langage naturel tels que ChatGPT ou Copilot remettent en question bon nombre de modalités d’évaluation. Les enseignant·es doivent revoir les référentiels de compétences liés aux modalités pédagogiques. Les Hautes écoles expérimentent des formes plus ouvertes et moins frontales d’enseignement. Par exemple, certaines explorent des pédagogies qui inversent l’enseignement, les étudiant·es sont mis en situation de devoir résoudre en groupe des situations concrètes. Pour ce faire, ce sont les étudiant·es qui identifient leurs besoins à partir de leurs compétences déjà acquises. Dans ce type d’approches, les professeur·es prennent un rôle de coach et deviennent des ressources à la demande des étudiant·es. Ces illustrations montrent que la formation s’adapte à la réalité en multipliant les offres de formation, les possibilités de développer tel ou tel profil, tout en revoyant les modalités pédagogiques.

Formation en travail social : vers un nouvel équilibre

Face à la richesse et à la complexité du paysage suisse de la formation en travail social, il apparaît que le « mille‑feuille » fédéral, loin d’être un simple obstacle, constitue à la fois une source d’innovation et un facteur de fragmentation. Les réformes législatives de la formation et de l’enseignement du milieu des années 2000 ont permis d’inscrire les formations du social dans le cadre fédéral, mais cette nouvelle structuration n’a pas réduit l’hétérogénéité des pratiques.

Parallèlement, de nouveaux défis bouleversent les modèles pédagogiques établis tout en devant prendre en compte les besoins sociaux toujours plus complexes. L’enseignement aujourd’hui ne peut plus se limiter à des cours magistraux, mais il doit intégrer des environnements d’apprentissage hybrides, offrir des parcours flexibles, multiplier les profils pour préparer les futur·es diplômé·es à affronter des réalités très dynamiques et mouvantes, car les étudiant·es occuperont de nouveaux rôles, tant dans la profession, dans l’enseignement que dans la recherche.

En définitive, c’est en articulant davantage les exigences de qualité, la recherche et l’enseignement à l’innovation sociale que le secteur pourra continuer à former des professionnel·les capables de renforcer la cohésion sociale, de promouvoir la justice et d’accompagner les transformations sociétales à venir.

Littérature

  • Haering, B. (2017). Hochschulpolitische Trends in Europa. In L. Tru­niger (Ed.), Führen in Hochschulen. Anregungen und Reflexionen aus Wissenschaft und Praxis. Springer Gabler.
  • Lipsky, M. (2010). Street-Level ­Bureaucracy. Russel Sage.
  • SASSA. (2025). Cadre d’orientation pour les études de travail social en haute école spécialisée.

 [1] Cet article a initialement été publié en février 2026 dans ActualitéSociale, la revue spécialisée en travail social de l'association faîtière AvenirSocial avec qui REISO entretient un partenariat rédactionnel.

[2] Voir le portail : www.professionssociales.ch

[3] Les professions du social sont réglementées selon l’ordonnance sur l’obligation des prestataires de services de déclarer leurs qualifications professionnelles dans le cadre des professions réglementées et sur la vérification de ces qualifications (OPPS), mais cette réglementation porte sur la reconnaissance des titres étrangers et elle est peu contraignante pour les employeurs. Voir le lien : fedlex.admin.ch/eli/oc/2013/510/fr

[4] Voir le lien vers les résultats de l’enquête : savoirsocial.ch/fr/etude-sur-le-personnel-qualifie-dans-le-domaine-social#c5685

[5] Cette définition a été adoptée par Fédération internationale du travail social (FITS) ainsi que par l’Association internationale des écoles de travail social (AIETS) en 2014 : ifsw.org/what-is-social-work/global-definition-of-social-work


Lire également :

Comment citer cet article ?

Olivier Grand et Agnès Fritze, «Défis de la formation en travail social», REISO, Revue d'information sociale, publié le 9 juillet 2026, https://www.reiso.org/document/15359, (Publication originale: ActualitéSociale, février 2026)

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