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Évaluer la complexité pour mieux agir ensemble

Lundi 29.06.2026
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Face à l’entrelacement des dimensions sociales et de santé, les professionnel·les ont besoin de repères communs. Une démarche de coproduction a conduit à un outil destiné à soutenir l’analyse et la collaboration interprofessionnelle.

Par Catherine Ludwig, professeure, et Noelia Delicado, maître d’enseignement, Haute école de santé de Genève — (HES-SO), Catherine Busnel, responsable de l’unité « recherche et développement », Institution genevoise de maintien à domicile (IMAD), Aude Michel, coordinatrice santé-social, et Marco Zarrillo, responsable de l’unité « collaboration interinstitutionnelle », Hospice général de Genève

Théoriquement, tout le monde s’accorde sur l’importance de l’intégration social — santé. Mais sur le terrain, les approches restent disparates et l’accompagnement fortement siloté. De manière générale, le concept d’accompagnement vise à soutenir une personne dans la réalisation d’un projet, en favorisant son autonomie (capacité à décider), son indépendance (capacité à faire seul) et son pouvoir d’agir. Dans le domaine social, il renvoie le plus souvent à un projet d’insertion sociale, coconstruit par les professionnel·les, la personne bénéficiaire (« usager·ère ») et ses proches. En santé, l’accompagnement relève d’abord d’un projet de soins, élaboré en partenariat entre les professionnel·les, la personne bénéficiaire (« patient·e ») et ses proches.

Bien que les pratiques soient spécifiques aux disciplines et aux professions, l’accompagnement demande de considérer les ressources sociales et de santé disponibles, ainsi que les éventuels déficits. Cela contribue à préciser le périmètre des besoins individuels et les modalités de mise en œuvre d’un projet.

Soins, personnes ou interdépendances : les niveaux de la complexité

Du côté des pratiques professionnelles, une analyse intégrant les ressources sociales et de santé des bénéficiaires fait cependant face à un défi majeur : celui de la « complexité », soit de tout « ce qui est enlacé, entrelacé, compris dans un ensemble » [1]. À la « complexité transdisciplinaire » — cadre conceptuel [2] soutenant le dépassement de la simple collaboration entre disciplines pour créer une intégration profonde des savoirs et savoir-faire — s’ajoute la « complexité du “care” » [3]. L’enjeu consiste ici à proposer un accompagnement aligné avec les ressources des prestataires, des institutions et des contextes socioculturels. Il y a également la « complexité du “case” », qui porte sur l’ensemble des caractéristiques des bénéficiaires, nécessaire à considérer dans leur ensemble pour tracer les contours d’une intervention individualisée.

Comprendre la situation unique de chaque personne (case), et mobiliser des soins et services nécessaires pour l’aider (care), permet de circonscrire la « complexité des besoins ». Dès lors, l’accompagnement optimal repose sur un subtil équilibre entre ce que la personne vit concrètement au quotidien et les moyens à disposition pour répondre à ses besoins. Il faut enfin mentionner la « complexité des situations », notion centrale dont l’enjeu est de considérer la diversité et l’interdépendance des autres formes d’entrelacement et de « complexité ».

De leur côté, les modèles « biopsychosociaux » considèrent les ressources sociales et de santé de manière intégrée depuis longtemps. Ils ont en commun l’idée que des ressources « internes » (biologiques, psychologiques) et « externes » (sociales, environnementales, structurelles, historiques) s’articulent dans une dynamique continue de pertes et de gains.

À l’instar des modèles « écologiques » [4], les approches en parcours de vie articulent les niveaux micro (individuel), meso (communauté), et macro (société) en tant que facteurs de développement et de changement. Elles insistent également sur le fait que ces facteurs s’influencent dans une dynamique systémique.

L’ensemble de ces références théoriques trouve un écho concret dans les pratiques. Du point de vue des personnes bénéficiaires, les besoins sont cependant sans frontières disciplinaires, ni sectorielles, ni organisationnelles.

Une définition issue d’une démarche de coproduction

Le regard des professionnel·les demeure toutefois marqué par des cadres disciplinaires distincts. Pourtant, dans la mesure où l’interdépendance des besoins entraîne l’interdépendance des solutions, un accompagnement santé — social optimal devrait sortir des silos et des cultures disciplinaires pour décloisonner les pratiques. Ceci afin d’offrir des solutions adaptées, intégrées et coordonnées entre les parties prenantes. Satisfaire de tels objectifs exige de mobiliser des compétences inter- et transdisciplinaires, des pratiques collaboratives, l’usage d’un langage commun et le recours à des outils partagés.

Les jalons d’un processus de coproduction d’une définition consensuelle de la complexité et d’un outil d’évaluation partagé ont été posés lors d’une formation continue courte intitulée « Travailler ensemble en situations complexes santé — social », proposée en 2025 par le centre de formation continue santé social VisionS, de la HES-SO Genève [5]. Encadrée par une équipe enseignante social — santé, la démarche s’est appuyée sur une méthodologie participative [6] visant un processus de coproduction de solutions. Le collectif est parti d’exemples issus de la littérature scientifique dans le domaine social et santé, puis s’est ensuite attelé à préciser les dimensions de la complexité à considérer comme pertinentes.

Au terme d’une étape d’idéation guidée par les méthodes MoSCoW [7] et du World Café [8], les professionnel·les se sont accordé·es sur la définition suivante : la complexité se réfère à « une situation dans laquelle la présence simultanée d’une multitude de facteurs (conditions socio-économiques, entourage social, santé physique, santé mentale, comportement, intervenants, instabilité) est susceptible de perturber, de remettre en cause, voire d’aggraver les conditions sociales ou de santé de la personne accompagnée ».

Un outil d’évaluation de la complexité en social-santé

Les participant·es ont ensuite été interrogé·es sur les forces, faiblesses et opportunités d’un outil d’évaluation des situations complexes, avant de proposer une ébauche d’un tel support. La méthodologie du consensus d’expert·es [9] a finalement été mobilisée pour développer l’outil consensuel Comp/Ass (v01.03), « Complexité dans l’Accompagnement social-santé » [10].

Le Comp/Ass se présente sous la forme d’une liste structurée de composantes organisées sur les dimensions de la complexité de l’accompagnement santé — social, qui permet de documenter différents éléments : les conditions socio-économiques (difficultés financières, problématique d’assurance, logement inadapté, emploi) ; l’entourage social (famille, réseau social, ancrage dans la société, littératie) ; la santé physique (difficultés fonctionnelles, maladies, fatigue, traitements) ; la santé mentale (difficultés cognitives, troubles psychiques, dépression et/ou anxiété, addictions) ; le comportement (sollicitations récurrentes, communication ambivalente, agressivité, opposition, non-recours aux aides ou soins) ; le réseau (disponibilités, diversité, partenariat, incohérence, lourdeur) ; l’instabilité (période de transition sociale, imprévisibilité sociale, transition de santé, instabilité de santé).

Pour chaque item, il s’agit de décider si la composante est susceptible de perturber les conditions sociales ou de santé de la personne accompagnée. La décision s’exprime de manière binaire, soit « OUI » ou « NON ». La liste structurée est accompagnée d’exemples pour optimiser la compréhension et d’un glossaire qui favorise l’usage d’un langage commun.

Le Comp/Ass offre aux professionnel·les la possibilité de renseigner les éléments qui, selon eux·elles, contribuent au caractère complexe d’une situation à un moment donné. En tant qu’instrument structuré, il peut être utilisé par plusieurs professionnel·les pour évaluer une même situation. Il offre ainsi un support commun pour croiser les regards, mais aussi pour s’accorder sur les problématiques à prioriser.

Une réponse au défi du « travailler ensemble »

En l’état actuel, le Comp/Ass (v01.03) est un prototype. Mais il est suffisamment abouti pour offrir un support commun à l’ensemble des professionnel·les concernés par la coconstruction d’actions intégrant les dimensions sociales et de santé. Il soutient l’analyse des situations, favorise le dialogue interdisciplinaire, la collaboration interprofessionnelle et la production de solutions qui transcendent les disciplines.

En ce sens, il constitue une première réponse aux défis du « travailler ensemble » dans les situations complexes de l’accompagnement santé — social. Néanmoins, cet outil nécessite d’être mis à l’épreuve du terrain [11] et évalué du point de vue de ses caractéristiques métriques [12]. Ces étapes de développement vont être pilotées par l’équipe de projet qui signe le présent article.

En savoir plus sur le Comp/Ass

L’outil Comp/Ass est distribué sous les termes de la licence Creative Commons CC 4.0 (CC BY NC ND). Il est disponible gratuitement, en accès ouvert sur le site de VisionS — Centre de formation continue Santé-Social HES-SO Genève à l’adresse suivante : https://www.hesge.ch/visions/compass.

Bibliographie complémentaire

[1] Du latin complexus et complectere, cum-plectere, « plier ensemble »

[2] Lawrence, R. J. (2015). Advances in transdisciplinarity: Epistemologies, methodologies and processes. Futures, 65, 1–9. 

[3] « Care », au sens de Tronto, J. C. (1993). Moral boundaries. A political argument for an ethic of care. Routledge.

[4] Bronfenbrenner, U. (1993). Ecological models of human development. In M. Gauvain & M. Cole (Eds.), Readings on the development of children (2nd ed., pp. 37–43). Freeman.

[5] Cette formation est proposée aux professionnel·les titulaires d’un Bachelor (ou équivalent) en travail social ou en santé, confronté·es dans leur pratique à des situations « complexes » qui appellent à un questionnement en équipe. Informations complémentaires : https://www.hesge.ch/visions/travailler-ensemble-situations-complexes-sante-social

[6] Ludwig, C., Busnel, C., Delicado, N., Michel, A., & Zarrillo, M. (2025). Comp/Ass: un outil pour évaluer la complexité des situations dans l'accompagnement social-santé [preprint]. SocArXiv. 

[7] Lanore, P. (2023). Méthode MoSCoW. In Guide indispensable des décisions efficaces (pp. 173–185). Mardaga.

[8] Brown, J. (2002). The World Café: A Resource Guide for Hosting Conversations That Matter. Whole Systems Associates. https://theworldcafe.com/

[9] Arakawa, N., & Bader, L. R. (2022). Consensus development methods: Considerations for national and global frameworks and policy development. Research in Social and Administrative Pharmacy, 18(1), 2222–2229. 

[10] Ludwig, C., Busnel, C., Delicado, N., Michel, A., & Zarrillo, M. (2025). Évaluation des situations complexes dans l'accompagnement social - santé. L'outil Comp/Ass (v.01.03). Genève : VisionS – Centre de formation continue Santé-Social HES-SO Genève. 

[11] i.e. l'outil proposé est-il pertinent pour la pratique et accepté par les utilisateurs ? Voir Lewis, C. C., Fischer, S., Weiner, B. J., Stanick, C., Kim, M., & Martinez, R. G. (2015). Outcomes for implementation science: an enhanced systematic review of instruments using evidence-based rating criteria. Implementation Science, 10(1), 155.  et Mettert, K., Lewis, C., Dorsey, C., Halko, H., & Weiner, B. (2020). Measuring implementation outcomes: An updated systematic review of measures’ psychometric properties. Implementation Research and Practice, 1, 2633489520936644. 

[12] i.e. l'outil proposé possède-t-il les qualités métriques requises pour estimer le construit visé ? Voir Stefana, A., Damiani, S., Granziol, U., Provenzani, U., Solmi, M., Youngstrom, E. A., & Fusar-Poli, P. (2025). Psychological, psychiatric, and behavioral sciences measurement scales: best practice guidelines for their development and validation [Review]. Frontiers in Psychology, 15. 


Lire également :

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Comment citer cet article ?

Catherine Ludwig et al. «Évaluer la complexité pour mieux agir ensemble»REISO, Revue d'information sociale, publié le 29 juin 2026, https://www.reiso.org/document/15735

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