Soutenir le post-partum, soutenir la santé mentale
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Dépression, vécu traumatique ou violences peuvent fragiliser les familles après une naissance. Les premiers résultats d'une étude qualitative montrent l'apport d'entretiens psychosociaux proposés dans le canton de Vaud.
Par Melissa Antenen, chargée de projet, et Stéphanie Pfister Boulenaz, cheffe de projet et responsable des sages-femmes conseillères, Conseil en périnatalité, Fondation PROFA, Lausanne
Le post-partum est une période de profonds changements pour les familles. Des remaniements physiques, psychiques, identitaires, organisationnels et sociaux bouleversent la mère, le co-parent ainsi que le couple, et sont susceptibles d’impacter la santé des parents et du bébé sur le long terme.
De la fatigue à la dépression, en passant par le fameux « baby blues », la santé mentale des jeunes parents est mise à rude épreuve durant la période suivant la naissance. La dépression post-partum touche en moyenne 17% des femmes et 10% des hommes, et son pic de prévalence se situe autour de trois mois post-partum, bien qu’elle puisse survenir jusqu’à 18 mois après la naissance de l’enfant (Bressoud, Nanzer, 2020 : 557 ; Gressier, Sutter-Dallay, 2017). Alors que la dépression s’avère source de grande souffrance pour la famille et impacte négativement le bébé et son développement, les deux tiers des cas ne sont pas dépistés, ceux-ci se déclarant souvent alors que les suivis par les sage-femmes indépendantes et les gynécologues ont pris fin (ibidem).
L’accouchement peut quant à lui être associé à un vécu traumatique pour plus de 40% des femmes, 3 à 18% d’entre elles allant jusqu’à développer un trouble de stress post-traumatique (Benzakour et al., 2019 : 347). Par ailleurs, la problématique des violences obstétricales, de plus en plus documentée, compte parmi les facteurs susceptibles de conduire à un vécu traumatique de l’accouchement. Le trouble de stress post-traumatique lié à l’accouchement entraîne de nombreuses conséquences sur la santé de la mère, du ou de la partenaire, et du bébé.
Quand le post-partum est un temps de risques
L’arrivée d’un enfant demande par ailleurs de nombreux ajustements dans le couple, susceptibles de générer des tensions et des conflits, allant parfois jusqu’à des situations de violence. L’ampleur réelle des violences conjugales périnatales est difficile à mesurer en raison de la difficulté pour les victimes à signaler les faits (stigmatisation, peur de représailles, normes socioculturelles, contexte de vulnérabilité supplémentaire du fait de la grossesse ou du post-partum). Des méta-analyses internationales sont cependant arrivées à une moyenne de 19,8% et de 26% (James et al., 2013 et Brunelli et al., 2025) de prévalence de violence périnatale, toutes formes confondues.
Aussi, le fait que l’enfant se trouve en situation de violence conjugale constitue un risque majeur de compromettre son développement. En ce sens, la Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique atteste que « les enfants sont des victimes de la violence domestique, y compris en tant que témoins de violence au sein de la famille » [1].
Un modèle d’entretien pour accompagner les familles
Depuis 2023, le Conseil en périnatalité de la Fondation Profa [2] propose des entretiens post-partum avec les sages-femmes conseillères formées à l’accompagnement psychosocial, centrés sur les besoins et le vécu psychosocial des jeunes parents. Complémentaires aux prestations existantes et s’inscrivant dans une logique de continuité, ces rencontres visent à offrir une écoute et un accompagnement, ainsi qu’à identifier les situations à risque afin d’orienter les familles dans le réseau socio-sanitaire vaudois.
Lors du congrès 2026 de la Fédération Suisse des Sages-Femmes, à Baden, le conseil en périnatalité de Profa a reçu le prix de sa catégorie Projet sage-femme pour le poster de ce projet d’entretiens «Santé mentale et post-partum : accompagner dans la continuité».Ce projet est porté par un comité de pilotage réunissant notamment la responsable des sage-femmes conseillères et la responsable des assistantes sociales. Également suivi par un groupe d’accompagnement formé d’expertes externes, la prestation se base sur le modèle français d’entretien postnatal précoce [3].
Dans un but d’évaluation du projet et d’amélioration continue, chaque personne rencontrée en entretien est invitée à remplir un questionnaire de satisfaction. En 2025, un bilan interne a conduit à identifier, avec les collaboratrices, les plus-values et les pistes d’amélioration de la prestation. L’équipe de projet a en outre initié une étude qualitative auprès des bénéficiaires afin de rendre compte de leur vécu.
L’entretien post-partum vécu par les bénéficiaires
Entre septembre 2025 et mai 2026, six entretiens semi-directifs ont été réalisés avec des personnes rencontrées par une sage-femme conseillère. Menées à partir d’une grille d’entretien prédéfinie, ces entrevues avaient pour sujet principal le vécu du post-partum avant, pendant et après l’entretien avec la sage-femme conseillère. Bien que l’analyse qualitative se poursuive, des résultats préliminaires peuvent déjà être présentés.
Aude [4] affirme avoir bien vécu sa grossesse, son accouchement et la période suivant l’arrivée de son bébé. Bien que très entourée après la naissance de son enfant, elle s’est tout de même sentie très seule. Elle n’avait pas d’attentes particulières concernant l’entretien post-partum mais a apprécié pouvoir se livrer ouvertement et sans jugement, poser des questions, être écoutée, conseillée et rassurée. « Pouvoir reparler de mon accouchement, des dernières semaines, de ce nouveau rôle de maman et tout, j'en étais émue aux larmes. Ça m'a aussi permis de sortir quelques émotions […], chose que je ne pensais pas du tout qui allait m'arriver. Et puis, en fait, ça m'a fait énormément de bien. » Elle est ressortie de l’entretien apaisée, sereine et rassurée : « Je pense que c'est quelque chose dont on ne se rend pas compte avant, puis une fois qu'on l'a vécu, on se dit Ah ben tiens, en fait, c'était nécessaire. »
Béatrice est devenue maman pour la première fois en 2021, alors que la prestation des entretiens post-partum n’existait pas encore. En 2025, alors qu’elle était enceinte de son deuxième enfant, elle a rencontré à plusieurs reprises une sage-femme conseillère afin de revenir sur son vécu traumatique du premier accouchement : « Je l’avais mis sous [le tapis], et puis quand est arrivée [la deuxième grossesse], tout est remonté à la surface » ; « ça se rejouait, les mots, les scènes. » Confrontée à cette détresse, Béatrice craignait également un manque de connexion avec son enfant à naître. Les entretiens avec la sage-femme conseillère l’ont aidée à comprendre certains actes réalisés durant l’accouchement et, surtout, à se sentir reconnue dans ses ressentis et émotions : « Je me suis sentie écoutée. Je pense que c'était la première des choses dont j'avais besoin. » Elle explique ensuite avoir pu se recentrer sur sa grossesse : « C'était une nouvelle page à écrire. Je ne refaisais pas un scénario avec le premier. Lui a pu être à sa place avec son expérience. Notre expérience commune. »
De son côté, Carla explique avoir rencontré une sage-femme conseillère lors d’une période de grande vulnérabilité psychologique due à des conflits avec son employeur, à une expérience traumatisante de l’accouchement et à un grand isolement. Ayant déjà traversé une dépression dans le passé, Carla a exprimé ses craintes d’une rechute : « J'avais trop peur de tomber [en dépression], parce que vraiment je ne me trouvais pas du tout bien, je pleurais tous les jours. » Pendant l’entretien, elle a pu nommer ses inquiétudes et se libérer émotionnellement : « Là j'arrivais à pleurer parce que je voyais qu'elle me comprenait. Et voilà, j'ai pleuré parce que j'étais en train de vider tout ce que j'avais dedans. » Elle s’est sentie aidée et accompagnée : « J'étais trop perdue et, avec elle, je ne me sentais pas seule parce que j'ai trouvé que j'étais un peu seule ici en Suisse. » Dans un contexte déjà fragilisé par son isolement social, Carla a également été orientée vers un suivi psychologique.
Réseau, complémentarité et interdisciplinarité
Ces premières entrevues permettent de constater que, complémentaires aux prestations existantes, les entretiens post-partum représentent une mesure efficace répondant à un réel besoin des familles. Cela s’inscrit dans le sens de l’analyse de Patricia Perrenoud sur les détresses sociales autour de la naissance, qui explique que, bien que « les sage-femmes indépendantes travaillent en Suisse romande avec un réseau complexe d’institutions et de professionnels de la santé et du social », « les difficultés à obtenir de l’aide sont néanmoins courantes. […] Les institutions et les praticiens offrant des suivis psychothérapeutiques ou sociaux ne se mobilisent pas en temps réel, au moment où les besoins sont identifiés. » (Perrenoud, 2020 : 42, 43)
Ainsi, les entretiens post-partum offrent l’opportunité d’identifier les situations à risque et d’orienter les personnes vers les ressources du réseau. Dès lors, « en apportant le soutien et l’aide nécessaires de manière précoce, […] la situation peut rapidement évoluer favorablement, épargnant à toute la famille des évolutions chroniques négatives très coûteuses d’un point de vue médical, social et financier » (Bressoud, Nanzer, 2020 : 559). Les premiers constats montrent également que si ces entretiens sont une ressource accessible aux femmes disposant d’un réseau social et d’un accès facilité aux prestations, atteindre les populations cumulant les facteurs de vulnérabilité telles que celles issues de la migration, isolées ou en situation de précarité reste un défi majeur dans l’accompagnement post-partum et demeure l’un des objectifs actuels identifiés par Profa.
Bibliographie sélective
- Benzakour, L. ; Epiney, M. ; Girard, E. L. (2019) : « Etat des connaissances sur le trouble de stress post-traumatique du postpartum », Revue médicale suisse, 15(637), 347-350.
- Bressoud, M. ; Nanzer, N. (2020) : « Connaissances et pratiques liées à la dépression périnatale en Suisse romande. Résultats d’une enquête menée en région fribourgeoise », Revue médicale suisse, 16, 557-560.
- Brunelli, L. et al. (2025) : « Prevalence and Screening Tools of Intimate Partner Violence Among Pregnant and Postpartum Women: A Systematic Review and Meta-Analysis », European Journal of Investigation in Health, Psychology and Education, 15(8).
- Gressier, F. ; Sutter-Dallay, A.-L. (2017) : « La dépression périnatale paternelle », in N. Glangeaud-Freudenthal ; Gressier, F. : Accueillir les pères en périnatalité, Cahier Marcé, 7, 173-180.
- James, L. et al. (2013) : « Risk Factors for Domestic Violence During Pregnany : A Meta-Analytic Review », Violence and Victims, 28(3), 359-380.
- Michel, C. ; Squires, C. (2025) : « Comment penser les violences obstétricales ? », Le Carnet Psy, HS 3, 9-18.
- Perrenoud, P. (2020) : « Détresses sociales autour de la naissance. Un risque invisibilisé par les tensions inter/intraprofessionnelles ? », Émulations – Revue de sciences sociales, 35-36, 37-50.
[1] Conseil de l’Europe (2011) : Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique, préambule.
[2] Reconnue d’utilité publique, la Fondation Profa fournit des prestations accessibles et de qualité à toute personne, où qu’elle en soit de son parcours et quels que soient ses besoins (éducation sexuelle et relationnelle, santé sexuelle, périnatalité, couple et sexologie, aide aux victimes) dans le canton de Vaud. Le Conseil en périnatalité, prestation du Programme cantonal vaudois de promotion de la santé et de prévention primaire enfants (0-6 ans)-parents, propose un espace d’écoute, d’information, d’accompagnement et d’orientation lors d’entretiens avec des sage-femmes conseillères et/ou des assistantes sociales spécialisées dans le domaine de la périnatalité.
[3] Code de la santé publique (France), Légifrance, Article L2122-1, https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000044628790 (consulté le 26.01.26)
[4] Afin de préserver l’anonymat des personnes concernées, les prénoms mentionnés sont des prénoms d’emprunt.
Lire également :
- Karine Rossel, «Forger une solidarité entre les jeunes parents», REISO, Revue d'information sociale, publié le 4 juin 2026
- Maëlia Moser-Benguerel et al., «Mieux accompagner les parents vulnérables», REISO, Revue d'information sociale, publié le 26 mars 2026
- Elyn Berney et Hermance Chanel, «Entre normes et santé: les mères face aux vaccins», REISO, Revue d'information sociale, publié le 14 juillet 2025
- Alessia Abderhalden-Zellweger et al., «Grossesse et médecine du travail», REISO, Revue d'information sociale, publié le 5 août 2024
- Thora Constant, Willemien Hulsbergen, et Aurélie Netz, «Soutenir la «co-naissance» des pères», REISO, Revue d'information sociale, publié le 15 janvier 2024
- Gaël Brulé et Ornella Rouveirolles, «Santé environnementale et obstétrique», REISO, Revue d'information sociale, publié le 20 décembre 2023
- Jeanne Chaudron et Séverine Vuilleumier, «Allaiter, bon pour la santé et l’environnement», REISO, Revue d'information sociale, publié le 26 octobre 2023
- Quentin Delval, «Les conséquences sociales du privilège d'intimité», REISO, Revue d'information sociale, publié le 14 novembre 2022
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Melissa Antenen et Stéphanie Pfister Boulenaz, «Soutenir le post-partum, soutenir la santé mentale», REISO, Revue d'information sociale, publié le 17 août 2026, https://www.reiso.org/document/15866
