Mieux accompagner les parents vulnérables
© Louis-Paul Photo / Adobe Stock
Les professionnel·les qui soutiennent la parentalité de personnes en situation de handicap font face à des défis : méthodes peu définies, injonctions du réseau ou temporalités longues. Une recherche participative a approfondi ces questions.
Par Maëlia Moser-Benguerel, Accadom, Fondation de Vernand, Françoise Tschopp, formatrice, intervenante sociale et superviseure d’équipe, et Mauro Mercolli, Haute école de travail social et de la santé Lausanne (HES-SO)
Comment bien soutenir les personnes en situation de handicap dans leur métier de parents ? C’est l’une des interrogations auxquelles Accadom fait face. L’intervention de ce service de la Fondation de Vernand [1] se base sur le concept du « Modèle de développement humain — Processus de production du handicap ». Selon ce cadre, les habitudes de vie peuvent être favorisées tant par le renforcement des capacités que par la compensation des incapacités.
Actuellement, neuf intervenantes sociales [2] accompagnent une septantaine de client·es [3] au bénéfice d’une rente invalidité. Le soutien à la parentalité concerne vingt-cinq d’entre elles et eux. Développée depuis plus de quarante ans, cette prestation représente encore aujourd’hui une spécificité d’Accadom. L’accompagnement se fait sur demande des personnes en situation de handicap, sans mandat des autorités de protection de l’enfance ou de la justice. Il est mené dans une logique de partenariat, sans limites dans le temps. Il est cependant souvent influencé par des injonctions du réseau familial et professionnel de la personne concernée.
Besoin de clarifier les outils du travail parental
La notion de parentalité dans le champ du handicap n’est pas une inconnue. Si plusieurs auteurs la thématisent (Clément, 1985 ; Racamier, 1978 ; Racamier et al., 1961) depuis les années soixante, elle a connu un essor avec les travaux du groupe de recherche dirigé par Didier Houzel (1999) dans le cadre du mandat du ministère français de l’Emploi et de la Solidarité.
La littérature de référence inscrit le concept de parentalité dans un processus de transformation sociologique des familles, avec la naissance de nouvelles structures (Bachmann et al., 2016 ; Besse, 2011 ; Houzel, 1999 ; Lamboy, 2009 ; Neyrand, 2005 ; Sellenet, 2007). Ces auteurs et autrices ont influencé les nouvelles pratiques socioéducatives qui ont comme but de promouvoir des formes de guidance parentale (Laupies, 2004). Pour désigner un geste d’écoute et de soutien auprès des parents en situation de vulnérabilité, on parle désormais de « travail parental ».
Ce concept demeure toutefois flou dans les méthodes et la mise en œuvre des actions (Durand, 2016 ; Lussi Borer et al., 2015 ; Theureau, 2006). Cela pose notamment la question de savoir à partir de quelles normes les parents doivent accepter un accompagnement à la parentalité.
L’intervention d’Accadom entre en résonance avec cela et interroge les outils à préconiser pour être plus efficient. Dans ce contexte, un projet de recherche participative, dont l’objectif consistait à visibiliser l’action menée par Accadom en faveur de la parentalité, a été mis en place. Une attention particulière a été portée sur les tensions et les « créations » avec lesquelles les intervenantes sociales jonglent lorsqu’elles accompagnent des personnes en situation de handicap pour les soutenir. Il s’agissait de mieux comprendre ces enjeux en situation réelle.
Ainsi, trois focus groups, intégrant deux client·es et des éducatrices, ont été constitués. S’y sont ajoutés trois focus groups supplémentaires, axés sur les périodes de transition vécues par les différents acteurs et actrices. Ces rencontres ont permis de questionner et d’analyser les quatre dimensions suivantes : le processus de rencontre, les actions en soutien à la parentalité, les représentations de l’intervention et les enjeux de l’intervention.
Espace intermédiaire pour créer un climat de sécurité
Le premier constat émergeant des résultats de la recherche [4] est que l’équipe d’Accadom crée un espace intermédiaire [5] (Roulleau-Berger, 2003 ; Calicis, 2010) pour faciliter un climat de sécurité favorable à l’émergence des projets des client·es. Leurs souhaits sont exprimés, ajustés et négociés en fonction des attentes et des besoins de trois acteurs impliqués : le client·e, l’intervenante sociale ainsi que le réseau primaire et secondaire. Ces rencontres développent des dynamiques relationnelles spécifiques (voir Figure 1 ci-dessous).
Figure1: dynamiques relationnelles spécifiquesUne seconde observation souligne que, dans le cadre d’un accompagnement à la parentalité, l’espace intermédiaire s’organise autour d’une relation asymétrique. En effet, dans de nombreuses situations, la demande n’émane pas du client·e, mais de son réseau. Ce dernier exerce une pression pour que la personne concernée accepte l’accompagnement. Cette injonction indirecte crée de facto un contexte d’aide contrainte qui peut biaiser un développement spontané de la relation de confiance.
Le troisième élément est lié au fait que l’accompagnement d’Accadom ne fixe pas de limite dans le temps. Cela favorise une relation soucieuse des besoins et des réticences du ou de la cliente. Il·elle peut développer des compétences parentales avec moins de pression. Cette temporalité n’est cependant pas toujours comprise par le réseau comme une nécessité. En termes financiers, elle est également questionnée par les organes administratifs. Finalement, cet accompagnement de longue durée peut provoquer de l’ambivalence aussi chez le client·e : entre besoin et crainte d’une perte d’autonomie, ou entre le sentiment de compétence et d’incompétence.
Valoriser la réussite et contenir le stress
Cette recherche participative a mis en évidence l’étayage relationnel complexe ainsi que la capacité à gérer et à vivre émotionnellement une temporalité longue que le soutien à la parentalité demande à l’équipe d’Accadom. Ces deux aspects obligent les professionnelles à gérer les phénomènes de doutes et d’échecs en lien avec les préoccupations des parents. Elles doivent aussi s’adapter aux normes administratives et financières. Ces réalités entrent parfois en contradiction avec les besoins du ou de la cliente.
Aussi, pour l’équipe d’Accadom, il s’agit de valoriser de manière continue la réussite et de contenir les mouvements de stress générés par la temporalité longue. Et cela sans amplifier les rétroactions négatives de l’intervention socioéducative. En d’autres termes, il s’agit pour l’intervenant·e de constamment évaluer si sa manière d’agir étaye la personne dans le respect de son autonomie, de ses besoins et de son rythme. Cette recherche-action illustre qu’une des fonctions principales des professionnelles est d’assumer une posture de contenant émotionnel et relationnel : celle-ci représente un gage de sécurité pour l’ensemble des acteurs et actrices impliquées. De plus, cela contribue au bon développement biopsychosocial des enfants qui se trouvent au cœur de l’espace intermédiaire créé par la dynamique relationnelle.
Ces réflexions ont formé la base d’une nouvelle recherche-action menée avec l’équipe d’Accadom. Sa finalité consiste à approfondir ces dynamiques en action.
Bibliographie
- Bachmann, L., Gabrel, P.-E., & Modak, M. (2016). Parentalité : Perspectives critiques (Éditions EESP-Les outils).
- Besse, M. (2011). La parentalité : Une mise au neutre des parents ? VST — Vie sociale et traitements, n° 110(2), 30‑35. Cairn.info.
- Clément, R. (1985). Parentalité et dysparentalité. Le Groupe familial, 112.
- Durand, I. (2016). Dynamique de positionnement dans les interactions tutorales : Une analyse interactionnelle dans le champ de la formation à l’éducation de l’enfance. Phronesis, 5(3‑4), 125‑141.
- Houzel, D. (1999). Les enjeux de la parentalité. Ères.
- Lamboy, B. (2009). Soutenir la parentalité : Pourquoi et comment ? Devenir, 21(1), 31‑60.
- Laupies, V. (2004). La guidance parentale : Ses liens avec la psychothérapie et la bientraitance. Thérapie Familiale, 25(4), 521‑529. Cairn.info.
- Lussi Borer, V., Durand, M., & Yvon, F. (2015). Analyse du travail et formation dans les métiers de l’éducation. De Boeck supérieur.
- Neyrand, G. (2005). La parentalité d’accueil. Dialogue, 167(1), 7.
- Racamier, P. C. (1978). À propos des psychoses sur la maternalité. In M. Soulé, Mère mortifère, mère meurtrière, mère mortifiée (ESF, p. 41‑50).
- Racamier, P. C., Sens, C., & Carretier, L. (1961). La mère et l’enfant dans les psychoses du post-partum. L’Évolution Psychiatrique, 26(4), 525‑570.
- Sellenet, C. (2007). La parentalité décryptée : Pertinence et dérives d’un concept. Harmattan.
- Theureau, J. (2006). Le cours d’action : Méthode développée. Octarès.
[1] La Fondation de Vernand accompagne au quotidien plus de 800 enfants et adultes présentant des troubles du développement intellectuel et du spectre de l’autisme dans le canton de Vaud https://fondation-de-vernand.ch/ consulté le 08.07.25
[2] Actuellement le service Accadom est composé d’une équipe exclusivement féminine.
[3] Terme utilisé par le service Accadom pour désigner les personnes accompagnées.
[4] Les premiers résultats de la recherche ont été présentés par des membres de l’équipe d’Accadom lors de deux congrès scientifiques. Le premier s’est tenu à Paris en juillet 2023 dans le cadre de l’Association internationale pour la formation, la recherche et l’intervention sociale. Le second a eu lieu à Genève en 2024, lors de la Journée interprofessionnelle d’échange organisée par l’Association suisse pour la formation, la recherche et l'intervention sociale en partenariat avec l’Observatoire des politiques de l’enfance, de la jeunesse et de la famille et la Haute Ecole de Travail Social (HETS Ge). Ces deux communications ont suscité un vif intérêt auprès des professionnel·les du travail social et des chercheur·euses.
[5] Un espace intermédiaire est un espace de confiance mobilisé par l’intervenant·e pour faire émerger de nouvelles socialisations discrètes. Celles-ci permettent de renforcer l’identité de la personne accompagnée.
Lire également :
- Alida Gulfi, Myrian Carbajal, et Lorena Molnar, «Sexualité et handicap: lever les freins professionnels», REISO, Revue d'information sociale, publié le 10 novembre 2025
- Murielle Martin et Giulia Montone, «Trisomie 21: quels besoins de soutien ?», REISO, Revue d'information sociale, publié le 21 mars 2025
- Sarah Urfer Nguyen, Pascal Berney, Rocco Brignoli, «Développer le marché du travail vers l’inclusivité», REISO, Revue d'information sociale, publié le 13 mai 2024
- Julien Bürki et al., «L’intimité met les institutions au défi», REISO, Revue d'information sociale, publié le 2 novembre 2023
- Jean-Christophe Pastor et Léa Beaud, «Vers une formation de formateurs avec «D.I»», REISO, Revue d'information sociale, publié le 1er septembre 2022
Votre avis nous intéresse
Comment citer cet article ?
Maëlia Moser-Benguerel et al., «Mieux accompagner les parents vulnérables», REISO, Revue d'information sociale, publié le 26 mars 2026, https://www.reiso.org/document/15301
