Et pourtant, elles votent!
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Une étude sur les EMS romands montre que seule une minorité de résident·es vote. L’intérêt pour la politique n’est pas toujours le moteur de leur participation. D’autres leviers, comme le sens civique ou les liens sociaux, comptent aussi.
Par Barbara Lucas, professeure HES ordinaire, et Yves Delessert, maître d'enseignement, Haute école de travail social de Genève (HES-SO), Lea Sgier, suppléante maître assistante, Université de Genève, et Maëlle Meigniez, chargée de recherche, Haute école de travail social et de la santé Lausanne (HES-SO)
Voter en EMS ? Un enjeu démocratique
En Suisse, plus de 130'000 personnes — dont une grande majorité a plus de 80 ans — vivent dans des établissements médico-sociaux (EMS). Les femmes y sont nettement majoritaires, représentant près de deux tiers des résident·es (OFSP, 2024).
Malgré leur poids démographique et citoyen, ces personnes se trouvent dans une situation singulière face à l’exercice du droit de vote. Une recherche menée dans les EMS de Suisse romande [1] a en effet montré que le passage du droit de vote formel au droit de vote effectivement exercé s’avère particulièrement complexe pour les personnes âgées institutionnalisées. Cette situation soulève des questions cruciales pour la participation démocratique de cette partie de la population, souvent fragilisée par des troubles cognitifs.
REISO publie une série de quatre articles issus de ce projet, qui passent en revue certains enjeux liés à cette problématique : ils sont notamment d’ordre juridique (« Citoyenneté dans les EMS: que dit le droit? ») et concernent les pratiques institutionnelles («Vote en EMS: quelles pratiques institutionnelles?»). Alors que l’intérêt pour la politique demeure bien présent chez certain·es résident·es («Et pourtant, elles votent!»), des pistes concrètes existent pour une animation sociale au service de la citoyenneté politique (article 4).
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Référence
[1] Lucas, Barbara ; Sgier, Lea ; Meigniez, Maëlle et Delessert, Yves (2022). La citoyenneté politique comme dimension de la qualité de vie. Une enquête dans six EMS romands. Genève : Haute école de travail social HES-SO/HETS, Rapport final. (online)
En Suisse, à l’instar d’autres pays européens, les personnes entre 70 et 80 ans sont celles qui votent le plus. Toutefois, la participation baisse significativement à partir de 80 ans (Sciarini, 2018). Ce constat a longtemps été naturalisé. Dans la perspective du désengagement par exemple, le vieillissement biologique impliquerait « naturellement » une réduction des activités. Moins déterministes, les approches en termes de déprise soutiennent qu’avec les fragilités liées à l’âge, les personnes renoncent à certaines activités pour en réinvestir d’autres. Elles modifient ainsi leurs priorités de vie (Clément & Montovani 1999).
On peut dès lors s’interroger : comment les résident·es des EMS appréhendent-ils·elles leurs droits politiques ? La perte d’autonomie liée au grand âge implique-t-elle forcément un déclin de la participation ? Une étude menée auprès des EMS romands [1] montre qu’une minorité de résident·es continue à voter et que des leviers existent pour soutenir ceux·celles qui souhaitent participer à la vie politique.
Comprendre l’expérience de la citoyenneté des résident·es
Dans le cadre de cette étude, un questionnaire envoyé aux EMS de Suisse romande a fourni des données concernant la participation politique des résident·es (voir aussi Sgier et al. 2026). Il s’agit d’une première nationale. Les réponses apportées par les directions révèlent que près d’un·e résident·e sur cinq (17%) aurait l’habitude de voter. Cette part est réduite, mais non négligeable. Par ailleurs, la grande majorité d’entre elles et eux (plus de 90%) est de nationalité suisse et a conservé ses droits politiques. En effet, bien qu’une part importante des résident·es soit atteinte de troubles cognitifs, seul·es 18% se trouvent sous curatelle de portée générale, restreignant leurs droits [2]. Ces éléments confirment que la question des droits politiques demeure pertinente en EMS.
Pour comprendre comment la citoyenneté politique est vécue au sein des établissements, l’équipe de recherche a mené cinquante-cinq entretiens semi-directifs auprès de personnes résidentes [3]. Ils ont duré entre vingt minutes et une heure trente. La plupart des personnes interviewées étaient des femmes entre 80 et 100 ans. La majorité d’entre elles était veuve, avait des enfants et avait exercé une activité rémunérée au cours de sa vie. De manière générale, les profils socioprofessionnels étaient très diversifiés au sein du corpus. Ils variaient selon le canton de l’EMS.
Trajectoires de déprise liées à l’état de santé
Sur la base de ces entretiens, deux types de trajectoires de déprise ont été identifiés en lien avec des problèmes de santé. Beaucoup de résident·es disent avoir renoncé à voter du fait de leurs limitations physiques. Sont cités des problèmes de vue, une perte de la capacité d’écriture (« J’ai la plume qui lâche »), ainsi que la difficulté à se mouvoir. Ces obstacles paraissent surmontables, mais ne semblent pas compensés par les établissements : seule une résidente affirme avoir été aidée par le personnel. Pour autant, personne ne thématise ni ne déplore l’absence de soutien. L’incapacité de voter est constatée avec résignation. D’autant que les problèmes de santé se doublent souvent d’une perte d’intérêt pour la politique : « Quand on est malade... On ne s’intéresse plus », confie par exemple une senior.
Par ailleurs, l’impératif de la capacité mentale s’impose de manière forte et unanime : « Oui, moi je vote, parce que j’ai encore toute ma tête ! » ont affirmé plusieurs personnes interrogées. À l’inverse, certain·es résident·es expliquent avoir cessé de voter du fait de problèmes de mémoire. Cela dessine une autre trajectoire de déprise : le sentiment de compétence politique s’affaiblit avec la perte de confiance associée aux premiers troubles cognitifs. Cela conduit bien souvent à une forme d’auto-exclusion. Les résultats laissent à penser que les personnes qui perdent leurs capacités cognitives renoncent d’elles-mêmes à voter.
Trop vieux pour voter ?
Si les problèmes de santé sont souvent avancés pour justifier de ne pas avoir voté, ils ne sont pas directement reliés par les résident·es à leur âge. Pour autant, l’âge est un élément constitutif de l’identité. Or, pour Vincent Caradec (2018:144), les tensions de l’identité sont constituantes du processus de déprise et renvoient aux différentes manières dont les personnes préservent le sentiment de leur propre valeur à un âge avancé. De ce point de vue, l’âge fait l’objet de discours contradictoires parmi les résident·es.
Il est parfois convoqué en tant qu’étape de vie, pour justifier un désintérêt pour la chose publique : « Quand on a un certain âge... On laisse couler », exprime une femme âgée. Il s’agit, pour certain·es, de « laisser la place aux jeunes ». Pour d’autres, l’esprit serait désormais occupé par la perspective de la mort. Cela touche à une autre dimension de la déprise : le sentiment croissant d’étrangeté au monde.
Pour autant, ce renoncement fait aussi parfois écho à un sentiment d’exclusion : « Qu’est-ce qu’on veut parler de politique avec des pauvres êtres comme nous ? », demande une participante aux entretiens. On peut donc légitimement s’interroger sur le rôle du contexte social (âgisme) ou institutionnel (stigmatisation des résident·es d’EMS) dans ce processus de déprise vis-à-vis de ses droits politiques. D’autant que plusieurs résident·es contestent avec véhémence l’idée même d’un renoncement au vote lié à l’âge. « On n’est pas encore mort, même si on est dans un home », affirme cette femme qui vote régulièrement. Le passage de témoin générationnel ne fait pas non plus l’unanimité : « Ça n’empêche pas les jeunes de voter ! Je pense que nous sommes plus expérimentés ».
Socialisation des femmes et intérêt latent
En Suisse, la participation des femmes de 80 ans et au-delà est plus basse que celle des hommes de la même tranche d’âge (Sciarini 2021). Ce phénomène trouve son origine dans la socialisation des femmes de la génération vivant actuellement en EMS. Cela explique leur rapport ambivalent au vote. On le sait, les femmes ont obtenu le droit de vote très tardivement en Suisse, en 1971 au niveau fédéral. Cette génération a donc été socialisée à laisser la sphère politique aux hommes.
Les marques de « désintérêt » pour le politique sont particulièrement fréquentes dans le discours des femmes rencontrées. Elles tendent à se distancer de cet univers, considéré comme verbeux et conflictuel. Les femmes interviewées ont, semble-t-il, appris à réfréner leurs envies d’engagement. Mais, derrière un désintérêt affiché pour la politique, on trouve parfois, en creusant un peu, une position personnelle intacte. Voir un désir frustré de participation.
Plus largement, le plaisir de lire les journaux et l’attirance pour l’actualité — générale ou politique — se manifestent indépendamment du vote ou de l’intérêt affiché pour la politique. On distingue par ailleurs des traces de ce dernier sous une forme latente chez plusieurs résident·es, hommes ou femmes (Meigniez et al. 2021).
Pratique sociale et liens familiaux, moteurs de la participation
Les personnes qui votent en établissement affirment l’avoir toujours fait. Il est frappant de constater que seule une minorité associe cette pratique à son intérêt pour la politique. Le plus souvent — mais pas exclusivement —, il s’agit d’hommes. Pour les autres, cette participation aux votations ou aux élections n’est pas liée à un intérêt pour la politique. Elle est même fréquemment associée à des marques de désintérêt. L’acte de vote s’inscrit dans des registres de motivations différents.
Tout d’abord, voter apparaît pour beaucoup avant tout comme un devoir civique. Il renvoie au fait d’être un·e « bon·ne citoyen·ne ». De nombreuses femmes expliquent qu’elles votent — ou votaient — par devoir, tout en insistant sur le fait qu’elles ne s’intéressent pas à la politique. Ce devoir leur semble d’autant plus marqué que le droit de vote des femmes a été obtenu tardivement et de haute lutte : « On nous a donné le droit de vote, c’est pour aller voter, non pour ne pas y aller ! », souligne une résidente.
Par ailleurs, le vote relève clairement d’une pratique sociale, qui s’inscrit ou s’inscrivait dans une activité familiale. Il renvoie souvent à la routine dominicale des jours de scrutin. Cette résidente, peu attachée au vote, mais qui y allait pourtant, l’exprime ainsi : « On allait avec mon mari (..), c’était l’occasion de voir du monde ». Enfin, il faut relever l’importance de la culture politique : dans le Jura par exemple, la relativement forte participation des résident·es, qui atteint 28%, est marquée par la référence à l’histoire récente de l’indépendance de ce canton [4].
Des ruptures dans le parcours de vie
Un retrait de la participation politique au grand âge s’explique mieux par des ruptures dans le parcours de vie associées au vieillissement que par l’âge lui-même. En dehors des problèmes de santé évoqués plus haut, des interruptions des liens familiaux à travers lesquels la participation politique prenait sens peuvent contribuer à produire de l’abstention. La perte du conjoint représente ici un élément important. De fait, le niveau de participation des personnes âgées en Suisse chute en cas de veuvage (Sciarini 2001).
La rupture peut se faire avant, mais aussi parfois avec, l’entrée en EMS, qui constitue un moment de transition difficile à négocier (Cavalli 2012) et peut déboucher sur une forme de « mort civique » (Thomas 1996). Le fait, par exemple, de ne plus recevoir son matériel de vote (Sgier et al. 2025), ou de ne plus être en lien régulier ou quotidien avec ses enfants (ou son·a conjoint·e), explique alors l’abstention. De même, lorsque le déménagement en EMS implique un changement de domicile, le contact avec la vie politique locale est souvent rompu. Et avec lui le lien à la politique tout court. Le vote local apparaît en effet important, particulièrement dans les communes rurales.
Soutenir davantage la participation politique
Les résultats de l’étude confirment que la majorité des résident·es des EMS ne vote pas (ou plus). Nombreux·ses sont ceux·celles qui se disent peu intéressé·es par la politique. Cependant, cette situation ne relève pas d’une fatalité liée à l’âge. Un·e résident·es sur cinq continue à voter, et le niveau de participation n’est pas corrélé à l’âge moyen. Par ailleurs, si certain·es témoignent d’une forme de retrait de la vie politique qu’ils ou elles associent à leur âge, d’autres considèrent qu’il n’y a pas d’âge pour voter.
Plusieurs indices permettent de penser que la participation politique en EMS pourrait être plus élevée, moyennant un soutien adapté. Certains leviers du vote comptent tout autant, si ce n’est plus, que l’intérêt pour la politique : le sens du devoir civique, la pratique du vote « en famille », l’intégration dans une communauté locale. Une « minorité dormante », essentiellement féminine, a d’ailleurs été identifiée, qui pourrait être potentiellement intéressée par la participation politique. Enfin, une partie des résident·es se décrit comme entravée dans sa capacité à voter, du fait de problèmes physiques limitant leur usage du matériel de vote ou de troubles cognitifs. Ces derniers minent leur confiance dans leurs compétences politiques.
Il apparait possible de soutenir la citoyenneté politique des résident·es (Lucas & Sgier 2012). Comme l’avait montré Hélène Thomas (1996), dans le cadre d’un processus de déprise, (ré)investir le politique peut prendre tout son sens pour des personnes âgées et dépendantes, parfois privés de leurs anciens modes d’appartenance à la communauté. Dans ce contexte, les EMS représentent paradoxalement un environnement propice à encourager la vie citoyenne. Ils peuvent offrir à leurs résident·es qui le souhaitent des activités et des soutiens appropriés.
Bibliographie
- Caradec, V. (2018). Intérêt et limite du concept de déprise. Retour sur un parcours de recherche. Gérontologie et société. 155 (40) : 139-147.
- Cavalli, S. (2012). Trajectoire de vie dans la grande vieillesse. Rester chez soi ou s’installer en institution ? Genève, Georg Editeur.
- Clément, S. & Mantovani, J.(dir.) (1999). La déprise. Un autre regard sur le vieillissement. Paris : L’Harmattan.
- Meigniez, M ; Lucas, B. Sgier, L. (2021). « La participation politique en établissement médico-social. Ethnographie d’un objet difficilement saisissable. » Tsantsa, Revue Suisse d’Antropologie Sociale et Culturelle. 26 : 212-220.
- Office fédéral de la santé publique (OFSP), Chiffres−clés des établissements médico−sociaux suisses 2024
- Sciarini, P. (2021). "Quels défis à la participation politique ?". Conférence scientifique : « 50 ans de suffrage féminin : et maintenant ? Berne, 7 septembre 2021.
- Sciarini, P. (2018, novembre). Le citoyen suisse est un votant occasionnel [Interview]. Le Journal de l’Unige, 153.
- Sciarini, P., Ballmer-Cao, T.-H. & Lachat, R. (2001). Genre, âge et participation politique : les élections fédérales de 1995 dans le canton de Genève. Swiss Political Science Review, 7 (3), 81-96
- Sgier et al. (2026), Vote en EMS : quelles pratiques institutionnelles ?. Reiso.org
- Lucas, B et L. Sgier (2012). « Soutenir la citoyenneté des personnes âgées en institution. ». Gérontologie et société, 143 : 83–86.
- Sgier, L. et B. Lucas (2018). « Citoyenneté politique et reconnaissance dans la vieillesse dépendante ». Gérontologie et société, 157 (40) : 141- 154.
- Thomas, H (1996). Vieillesse dépendante et désinsertion politique. Paris : L’Harmattan.
[1] Lucas, B., Sgier, L., Meigniez, M., Delessert, Y. (2022). La citoyenneté politique comme dimension de la qualité de vie. Une enquête dans six EMS romands. Genève, Suisse: Haute Ecole de Travail Social (HES-SO) et Institut d’études de la Citoyenneté (Incite), Université de Genève.
[2] Voir Delessert et al. 2026
[3] Sur les enjeux d'une enquête ethnographique (combinant observations et entretiens) sur la participation politique en établissement médico-social, voir Meigniez et al. 2021.
[4] La création du canton du Jura a été ratifiée, en 1978 par un vote du peuple et des cantons de la Confédération.
Cet article appartient au dossier Vieillir actif·ve, vieillir engagé·e
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Barbara Lucas et al.,«Et pourtant, elles votent!», REISO, Revue d'information sociale, publié le 7 mai 2026, https://www.reiso.org/document/15510
