L'animation sociale au service de la citoyenneté
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Entrer en établissement médico-social ne signifie pas renoncer à la vie politique. Une recherche a souligné la possibilité d’un travail d’animation pour soutenir la citoyenneté de ceux et celles qui souhaitent (ré)investir cette dimension.
Par Maëlle Meigniez, chargée de recherche, Haute école de travail social et de la santé Lausanne (HES-SO), Barbara Lucas, professeure HES ordinaire, et Yves Delessert, maître d'enseignement, Haute école de travail social Genève (HES-SO), et Lea Sgier, suppléante maître assistante, SPERI/InCite, Université de Genève
Le recul de la participation politique avec l’entrée en EMS des personnes âgées invite à réfléchir sur le phénomène de dépolitisation par l’institution ou, pour reprendre les termes d’H. Thomas (1996), sur la « mort civique » provoquée par l’entrée en institution. En effet, le retrait de la vie civique souvent constaté chez les personnes âgées institutionnalisées ne représente pas une fatalité liée au grand âge ou une conséquence inéluctable d’un état de santé fragilisé. Il s’agit aussi, pour certaines personnes, d’un effet de l’institutionnalisation elle-même. C’est ce qu’une recherche menée à la Haute école de travail social de Genève a documenté, tout en montrant que des animateur·trices se préoccupent de cette question [1].
Cet article propose une analyse de la place du politique dans le travail d’animation en institution. Il discute des obstacles et ressources pour la mise en oeuvre d’activités spécifiquement liées aux votations.
Voter en EMS ? Un enjeu démocratique
En Suisse, plus de 130'000 personnes — dont une grande majorité a plus de 80 ans — vivent dans des établissements médico-sociaux (EMS). Les femmes y sont nettement majoritaires, représentant près de deux tiers des résident·es (OFSP, 2024).
Malgré leur poids démographique et citoyen, ces personnes se trouvent dans une situation singulière face à l’exercice du droit de vote. Une recherche menée dans les EMS de Suisse romande [1] a en effet montré que le passage du droit de vote formel au droit de vote effectivement exercé s’avère particulièrement complexe pour les personnes âgées institutionnalisées. Cette situation soulève des questions cruciales pour la participation démocratique de cette partie de la population, souvent fragilisée par des troubles cognitifs.
REISO publie une série de quatre articles issus de ce projet, qui passent en revue certains enjeux liés à cette problématique : ils sont notamment d’ordre juridique (article « Citoyenneté dans les EMS: que dit le droit? ») et concernent les pratiques institutionnelles (article « Vote en EMS: quelles pratiques institutionnelles? »). Alors que l’intérêt pour la politique demeure bien présent chez certain·es résident·es (article 3), des pistes concrètes existent pour une animation sociale au service de la citoyenneté politique (article 4).
(gr)
[1] Lucas, Barbara ; Sgier, Lea ; Meigniez, Maëlle et Delessert, Yves (2022). La citoyenneté politique comme dimension de la qualité de vie. Une enquête dans six EMS romands. Genève : Haute école de travail social HES-SO/HETS, Rapport final. (online)
La place du politique dans le travail d’animation en EMS
L’équipe de recherche est partie à la rencontre d’animateurs et d’animatrices dans le cadre d’une enquête ethnographique par observations et entretiens dans six EMS de Suisse romande. Ces professionnel·les s’accordaient pour affirmer que le soutien à la citoyenneté fait partie de leur mission : « faire participer », « maintenir un rôle d’acteur » ou encore « favoriser l’autonomie » sont autant d'objectifs mentionnés. S’il n’existe pas de ligne claire quant à la mise en place d’activités en lien avec les votations dans les EMS romands, quatre types d’animations contribuant directement à soutenir une participation d’ordre politique ont cependant été identifiés.
Le premier est la « revue de presse » : des journaux généralistes et des quotidiens régionaux sont mis en libre service. La majorité des établissements propose également une animation durant laquelle on en fait la lecture. Cette activité permet aux personnes âgées d'accéder à l’information politique et de se relier à une communauté territoriale élargie.
Le second type concerne les réunions avec la direction de l’EMS : sous la forme de rencontres mensuelles ou trimestrielles, elles encouragent des discussions. Celles-ci sont tournées soit vers l’extérieur sur des sujets d’actualité, soit vers l’intérieur pour faire participer les résident·es à la vie institutionnelle. Dans ce cadre, les résident·es sont parfois invité·es à proposer les sujets de discussion : par exemple la qualité de la nourriture, le choix des menus ou la diversité des activités.
Des animations autour d’un thème d’actualité sont également organisées : il s’agit d’une discussion entre résident·es, modérée par le personnel d’animation. Les thématiques sont toujours choisis dans un souci de prévenir les conflits ou les tensions.
Le quatrième type d’activités identifié sont les ateliers sur les votations : au moyen d’une présentation informative ou d’une discussion avec les résident·es, l’animation aborde les objets soumis à votation avant chaque scrutin. Bien que les sujets soient explicitement politiques, le personnel évite les débats où les avis seraient trop contradictoires.
Malgré cette préoccupation exprimée du personnel en faveur d’un soutien à la citoyenneté des résident·es, les observations de terrain montrent que la mise en œuvre de ces animations se caractérise par une forme d’« évitement du politique », selon les termes de N. Eliasoph (2010) [2]. De manière générale, dans le quotidien des EMS, le débat et la conflictualité sont soigneusement évités. Par ce moyen, tant les professionnel·les que les résident·es semblent chercher à préserver les liens sociaux pacifiques de cette communauté étroite, non-choisie et relativement recluse (Meigniez, Lucas & Sgier 2021) [3].
Des animations sur les votations à vocation pédagogique
Les animations sur les votations sont perçues par le personnel et par les résident·es comme n’étant « pas comme les autres » : leur caractère exceptionnel est symptomatique du rapport ambigü que les EMS entretiennent avec les droits politiques de leurs résident·es. La première caractéristique réside dans la faible institutionnalisation de ces ateliers. Leur existence dépend de la motivation spécifique d’un·e membre du personnel, et a donc un aspect éphémère. Du côté des résident·es, différents signes d’attention et d’écoute montrent également ce statut particulier : on observe par exemple que ces séances se terminent souvent par des remerciements et des applaudissements, ce que l’on ne constate pas dans d’autres animations socioculturelles.
Malgré leur vocation à soutenir la citoyenneté politique, ces dispositifs s'incrivent tous dans un format visant davantage la pédagogie que la stimulation d’échanges, d'idées ou d'opinions. Plusieurs éléments permettent de le discener : la disposition de l’espace, avec un·e intervenant·e face aux résident·es ; le discours des intervenant·es, qui prend la forme d’une transmission d’informations ; ou encore la structure des échanges qui engendre une distribution très inégale de la parole entre animateur·trice et résident·es. L'objectif des animations votation consiste à éclaircir les enjeux des votations, tout en évitant soigneusement — et parfois même explicitement — les discussions de fond.
Si la composante politique de l’activité semble souvent écartée afin d’éviter tout débat contradictoire, c’est toutefois au profit d’autres aspects (voir aussi Sgier & Lucas, 2018) [4]. Premièrement, il s’agit de soutenir la personne âgée dans l’accomplissement de l’acte même de voter. Cela renvoie à la fois à la portée cognitive et pratique du vote. Deuxièmement, ces animations offrent l’occasion de « faire raconter » les résident·es et de « mobiliser leurs expériences passées ». L’activité enrichit alors leur sentiment de reconnaissance. Enfin, il peut également s’agir d’offrir une occasion de sociabilité, formelle ou informelle : l’atelier votation revêt ainsi une dimension sociale, semblable à l’ensemble des activités proposées par le service d’animation.
Un difficile devoir de neutralité
Les professionnel·les se disent confronté·es à différents obstacles dans la mise en œuvre d'animation autour des votations. Le premier tient à la nécessité de garantir la neutralité politique ou partisane des professionnel·les comme de l’institution. La volonté de « ne pas influencer » les résident·es et le souhait de « rester neutre » sont des leitmotiv omniprésents dans le discours des animateurs et animatrices rencontrées. Cela s’exprime aussi parfois dans un souci de ne pas contrarier les familles.
Les résident·es de leur côté sont souvent tenté·es d’interroger les animateur·trices pour connaître leur opinion personnelle. Mais ces dernier·ères ont à coeur de rappeler qu'ils·elles n’ont « pas le droit de donner leur avis ». La crainte de fauter sur ce terrain délicat reste assez présente. Elle contribue certainement à l'adoption de formats d'animation peu propices à la contextualisation des enjeux politiques ou au débat d'opinion.
Un deuxième obstacle tient au fait que cette animation n’est « pas pour tout le monde » : elle s’adresse à un public très restreint dans les EMS, composé de personnes à la fois intéressées et en état physique ou cognitif d'apprécier la participation à ce type de séance. Le personnel rencontré déplore l’état de santé toujours plus dégradé de la population accueillie. Cette situation rend difficile le déploiement d'activités liées à la citoyenneté politique en dehors d'une approche individualisante. Elle explique aussi le taux de participation limité à cette animation. Cette évolution de la population résidente accentue aussi la tension entre la volonté de proposer des animations stimulantes et le souci professionnel de ne pas « mettre en échec » des personnes en les confrontant à ce qu’elles ne seraient plus capables d’accomplir.
Le dernier obstacle mentionné par les professionnel·les est le sentiment de manque de compétences pour mener à bien cette animation. Le personnel part souvent du présupposé que l’intervenant·e devrait être personnellement intéressé·e par la politique et apte à répondre aux questions potentielles sur la forme et le fond. Le personnel étranger est ainsi d’emblée (auto)désigné comme ne pouvant assumer ce rôle. Certain·es professionnel·les utilisent alors les ressources existantes, comme le matériel d’informations créé par la Confédération, qui constituent des appuis pour ne pas porter la responsabilité de l’information et de sa qualité.
Ces différents obstacles sont invoqués soit pour exprimer les difficultés rencontrées lors de la mise en œuvre d’une animation, soit pour expliquer le choix de ne pas en proposer. Le souci de neutralité, le public cible restreint ou encore le sentiment de manque de compétence représentent aussi les principales raisons mobilisées pour justifier l’absence d’animation politique. Au vu de l’intérêt manifesté par ces professionnel·les, ainsi que par certain·es résident·es, les résultats de la recherche montrent que c’est plutôt le manque de conditions cadres que les individus eux-mêmes qui constituent le principal obstacle à la mise en place d’animations visant à soutenir la citoyenneté politique.
Développer des formations et des outils adaptés
Cette enquête a permis de produire des données sur la manière dont les animations en EMS abordent ou non la dimension politique. Alors que tout portait à croire qu’il s’agit d’un non-sujet, les chercheur·euses ont rencontré du personnel d’animation qui se préoccupe de cette question, sans toutefois toujours savoir comment lever les obstacles identifiés. Le cadre institutionnel étudié participe à un évitement du politique qui contribue à l’invisibilisation de la citoyenneté politique et de l’intérêt que les résident·es pourraient lui porter.
Aborder la question des votations en EMS n'est donc pas chose aisée. Un contexte institutionnel soutenant ce type d'initiative, le développement d’un référentiel relatif aux votations ainsi que la conception de formations ou d'outils adaptés pourraient aider les animatrices et animateurs à proposer aux résident·es un espace dédié aux votations. Celui-ci leur permettrait de s'informer et de débattre sur les objets politiques soumis au en vote, tout en respectant leur autonomie et en préservant la neutralité politique de l'institution.
Bibliographie
- Eliasoph, N. (2010). L’évitement du politique. Comment les Américains produisent de l’apathie dans la vie quotidienne. Economica.
- Goffman, E. (1968). Asiles. Etudes sur la condition sociale des malades mentaux. Minuit.
- Lucas, B., Sgier, L. Meigniez, M. & Delessert, Y. (2022). La citoyenneté politique comme dimension de la qualité de vie. Une enquête dans six EMS romands. Rapport de recherche. HETS Genève et Université de Genève. (Rapport complet en ligne)
- Meigniez, M., Lucas, B. & Sgier, L. (2021). La participation politique en établissement médico-social. Ethnographie d’un objet difficilement saisissable. Tsantsa, 26, 212-220.
- Sgier, L. & Lucas, B. (2018). Citoyenneté politique et reconnaissance dans la vieillesse dépendante. Gérontologie et société, 40(157), 151-164. DOI 10.3917/gs1.157.0151.
- Thomas, H. (1996). Vieillesse dépendante et désinsertion politique. L’Harmattan.
[1] Lucas, B., Sgier, L. Meigniez, M. & Delessert, Y. (2022). La citoyenneté politique comme dimension de la qualité de vie. Une enquête dans six EMS romands. Menée en collaboration avec l’Université de Genève et financée par la Fondation Leenaards, cette recherche combinait une enquête par questionnaire et des études de cas ethnographiques au sein de six EMS romands.
[2] À l’inverse, l’autrice présente l’idée d’une discussion « avec l’esprit public », comme relevant d’un débat sur le bien commun ou l’intérêt général (Eliasoph 2010).
[3] Inspirée de la perspective d’E. Goffman sur les « institutions totales » (1968), la recherche a ainsi montré l’effet de l’institutionnalisation sur la (non)place de la politique dans les EMS et sur le choix de son évitement.
[4] Pour une analyse approfondie de ces différentes dimensions, voir le rapport final de Lucas, B., Sgier, L. Meigniez, M. & Delessert, Y. (2022)
Cet article appartient au dossier Vieillir actif·ve, vieillir engagé·e
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Maëlle Meigniez et al., «L'animation sociale au service de la citoyenneté», REISO, Revue d'information sociale, publié le 8 mai 2026, https://www.reiso.org/document/15514
