Psychomotricité: un levier pour vieillir autonome
© CERIP / illustration modifiée sur Adobe Firefly
La psychomotricité représente un puissant levier pour soutenir l’autonomie motrice, affective et sociale des seniors. Elle leur permet de s’approprier activement leurs compétences et leurs limites. Une recherche-action a illustré ses bénéfices.
Par Délia Danesin-Démarest, thérapeute en psychomotricité, maitresse d’enseignement, coordinatrice du Centre d’expertise et de recherche cliniques en intervention psychomotrice, Haute école de travail social Genève (HES-SO)
En Suisse, une très forte progression du nombre de seniors est prévue d’ici 2050, notamment en raison du passage à la retraite des « baby-boomers » [1]. De nombreux projets accompagnent ce changement sociétal et laissent entrevoir des perspectives favorables à cette partie de la population.
Dans ce contexte, une recherche-action a été initiée en 2022 par la Ligue genevoise contre le rhumatisme (LGR) [2]. Intitulée « Rester plus longtemps à domicile et retarder l’entrée en EMS », elle visait à démontrer l’efficacité d’une intervention pluridisciplinaire (physiothérapie, diététique, ergothérapie et psychomotricité) pour maintenir l’autonomie des seniors âgé·es de 80 ans et plus, vivant à domicile. Le Centre d’expertise et de recherche cliniques en intervention psychomotrice (CERIP) [3] a été mandaté pour mener les ateliers de psychomotricité [4].
Les conséquences sociales et motrices des chutes
La sénescence s’accompagne de diverses modifications, à la fois corporelles (motrices et sensorielles), cognitives, affectives et donc sociales. L’accroissement de la fréquence des chutes en est l’une des manifestations : elle passe de 23,5% entre 65 et 79 ans à 28,7% dès 80 ans [5]. La chute est souvent liée à une diminution des capacités musculaires, à des difficultés visuelles et auditives, ainsi qu’aux pertes de réflexes et de vitesse de réaction. Les craintes liées aux conséquences d’une première chute jouent également un rôle.
Les implications sociales de cette situation, ainsi que ses effets psychologiques et moteurs, sont conséquentes (syndrome de désadaptation psychomotrice : Manckoundia & al., 2007). Cette réalité ne doit pas être minimisée : elle entraîne des parcours de soins lourds, des institutionnalisations, voire des décès. Les chutes interviennent en grande partie à domicile. Et comme la crainte de la première d’entre elles représente un facteur de risque aggravant, les préventions primaire et secondaire doivent être renforcées (Cruz & al., 2017 ; Rivasi & al., 2020).
Favoriser la qualité de vie des seniors
La psychomotricité est souvent pensée comme un soutien au développement des jeunes enfants. Elle renforce pourtant les compétences psychocorporelles à tout âge. Encore peu connue en Suisse pour les seniors, elle mérite d’être intégrée dans leur parcours pour favoriser la qualité de vie.
La psychomotricité peut en effet répondre à certains enjeux sociosanitaires liés à la sénescence, notamment en consolidant l’autonomie corporelle et sociale. La prise de conscience de ses propres capacités motrices et sensorielles est centrale dans la réappropriation de la confiance en soi (Innocent-Mutel, 2015). La psychomotricité préventive accompagne les seniors dans ces dimensions, afin qu’ils·elles osent sortir de chez eux·elles, poursuivent leurs activités sociales habituelles et se sentent à l’aise dans leurs déplacements.
Le travail corporel proposé par cette discipline favorise la conscientisation des liens entre les capacités motrices, les pertes et les diminutions sensorielles, ainsi que leurs répercussions émotionnelles et relationnelles. Les ressources et les freins de chacun·e sont identifiés. Des actions sont expérimentées corporellement et deviennent le support de l’expression du vécu individuel.
De leur côté, les psychomotricien·nes sont des participant·es actif·ves durant les séances. Ils·elles utilisent des outils de médiation comme étayage à l’expérience et à la communication : le mouvement, des objets variés comme les ballons, la relaxation, la parole, la danse ou le massage. Les séances stimulent l’engagement corporel des participant·es ainsi que le partage créatif et relationnel. Enfin, le·la professionnel·le accompagne l’élaboration psychique de leurs propres représentations corporelles et capacités individuelles (Barnich & Removille, 2022).
Des ateliers participatifs et pluridisciplinaires
Dans « Rester plus longtemps à domicile et retarder l’entrée en EMS », six à huit personnes d’au minimum 80 ans et vivant à domicile ont participé à six ateliers d’une semaine entre 2022 et 2023. En groupe, ils·elles ont pris part à ces sessions pluridisciplinaires organisées tous les quatre mois. Chaque semaine comprenait une journée par discipline : physiothérapie, diététique, psychomotricité et ergothérapie. Une demi-journée d’échange venait ensuite conclure la session.
Ce dispositif participatif, inscrit dans une démarche de recherche-action, était fondé sur des preuves et axé sur l’action sociale (Chevalier & Buckles, 2019). Dans ce cadre, les journées de psychomotricité ont spécifiquement travaillé sur les aspects suivants : améliorer sa conscience corporelle, valoriser sa confiance en soi ainsi que soutenir une intégration groupale et sociale. Le travail corporel sur l’équilibre, les coordinations motrices, les déplacements, la verticalité, l’image corporelle et l’acceptation des changements a également été cental (Martinez, 2000).
Chaque atelier était orienté sur une thématique spécifique : la compréhension des apports de cette profession, le rythme et la temporalité, les sensations, la respiration ou le temps de la séparation du groupe. Déployé sur deux années, le dispositif a également favorisé les rencontres et les échanges entre les participant·es, ce qui a renforcé sa dimension sociale.
L’analyse des données s’est appuyée sur les captations vidéo des ateliers. Elle s’est également basée sur les rapports d’observations cliniques, les tests standardisés ainsi que sur les entretiens individuels [6]. Trois axes centraux ont pu être dégagés : l’amélioration de la confiance en soi et de la conscience corporelle, ainsi que le rôle positif joué par le groupe en termes de socialisation et de motivation.
Conscience corporelle et confiance en soi
Les ateliers de psychomotricité ont offert aux seniors la possibilité de prendre le temps d’explorer des activités motrices, dont certaines suscitaient souvent une peur d’accentuer une douleur ou de la réveiller. Les participant·es ont pris conscience de leur situation actuelle et de leurs compétences. Mentaliser, visualiser, parler avec le groupe ont encouragé la conscientisation des capacités encore préservées et des possibilités. Un travail graphique de dessin de la silhouette a complété cette prise de conscience d’une évolution positive de leur corporéité (Liotard, 1991 ; Sainjeon-Cailliet et Ribadier, 2009).
Marcher, se mettre au sol et se relever, se déplacer rapidement et diversement : toute une palette de mouvements est nécessaire à un quotidien marqué par des ralentissements. Les ateliers — structurés, organisés, ritualisés avec des actions médiatisées et déployées dans un contexte bienveillant et non jugeant — ont favorisé une prise de confiance pour aller au-delà de ce que chaque personne imaginait être capable de faire.
Constater ses capacités représente un pas nécessaire pour développer la confiance en soi malgré les pertes sensorielles et motrices liées au vieillissement. Par exemple, l’expérience de la marche ou de la danse en musique, en groupe, soutient l’autonomie, l’accomplissement personnel et l’ouverture au monde. Elle permet d’associer des mouvements complexes et amples, en mobilisant le corps dans sa globalité et en explorant ses possibilités.
Pour les personnes âgées, maintenir des déplacements qualitatifs tant à domicile qu’en dehors constitue un enjeu central, physique et psychique. Le sentiment d’être en vie s’inscrit dans la relation à autrui ; prévenir les situations d’isolement social, de plus en plus fréquentes et délétères, apparaît dès lors essentiel.
Les résultats de la recherche ont mis en lumière une appropriation et un fort investissement des seniors. Ils ont aussi montré le bénéfice central des ateliers de groupe en termes de mise en mouvement des personnes. Cet aspect collectif a influé sur leur motivation à venir, et à revenir. Des liens se sont tissés au-delà des rencontres planifiées, renforçant la dynamique relationnelle initiée. Et ce plaisir partagé a été fédérateur.
Besoin de recherches complémentaires
Ces résultats prometteurs appellent à des recherches complémentaires, plus systématiques et solides méthodologiquement. En sus des premiers résultats, les seniors ont plébiscité une poursuite de cette approche interdisciplinaire. Ils ont exprimé une préférence pour la modalité de groupe en psychomotricité et en physiothérapie. Une approche individuelle a par contre été retenue pour la diététique et l’ergothérapie, avec l’argument que ces dernières sont plus spécifiques à chacun·e.
Du point de vue des professionnel·les, les ateliers ont montré leurs bénéfices et leurs limites. Mais ils ont souligné la nécessité de leur pérennisation, notamment en lien avec les futur·es professionnel·les du domaine social et de la santé, qu’il s’agit de former adéquatement. Ils·elles doivent en effet changer leur regard sur la personne âgée. Penser et agir pour soutenir la part active des seniors face aux difficultés de la sénescence est primordial. Les conséquences sociales du vieillissement physiologique, biologique et psychologique doivent être considérées comme un axe de santé publique.
Bibliographie
- Barnich, l. et Removille, C. (2022). Les seniors en institutions. In Le grand livre des pratiques psychomotrices, pp. 387-397. Dunod.
- Chevalier, J.M. & Buckles, D.J. (2019). Participatory Action Research. Theory and Methods for Engaged Inquiry. Second Edition. Routledge.
- Cruz, D. T. da, Duque, R. O., & Leite, I. C. G. (2017). Prevalence of fear of falling, in a sample of elderly adults in the community. Revista Brasileira de Geriatria e Gerontologia, 20, 309‑318.
- Innocent-Mutuel, D. (2015). Chapitre 28. La prévention de la chute : La prévention des chutes chez la personne âgée. In Giromini, F., Albaret, J-M. & Scialom, P. (Dir.), Manuel d’enseignement de psychomotricité : Tome 3 : Clinique et thérapeutique (pp. 387-401). Louvain-la-Neuve : Boeck Supérieur.
- Liotard, D. (1991). Dessin et psychomotricité chez la personne âgée. Masson.
- Manckoundia, P., Mourey, F., Tavernier-Vidal, B. & Pfitzenmeyer, P. (2007). Syndrome de désadaptation psychomotrice. Revue de Médecine Interne, 28 (2), 79-85.
- Martinez, E. J. (2000). Stimulation psychomotrice pour les personnes âgées. In Évolutions psychomotrices, psychomotricité à l’aube du 3ème millénaire, 12 (50), 204-207.
- Rivasi, G., Kenny, R. A., Ungar, A. & Romero-Ortuno, R. (2020). Predictors of Incident Fear of Falling in Community-Dwelling Older Adults. Journal of the American Medical Directors Association, 21(5), 615‑620.
- Sainjeon-Cailliet, S. & Ribadier, A. (2009). Chute, schéma corporel et dessins des personnes âgées. In Évolutions psychomotrices, 21 (85), 139-147.
[1] Evolution de la population de 2020 à 2050 : croissance, vieillissement et concentration autour des grandes villes - Scénarios de l'évolution de la population de la Suisse et des cantons 2020-2050, OFS, Communiqué de presse, 28.5.2020
[3] https://www.hesge.ch/hets/recherche/poles-expertise/centre-expertise-recherche-cliniques-intervention-psychomotrice-cerip
[4] https://www.hesge.ch/hets/formations/master-psychomotricite
[5] https://ind.obsan.admin.ch/fr/indicator/obsan/chuteshttps://www.hesge.ch/hets/formations/master-psychomotricite
[6] Logiciel IRaMuTeQ, analyse lexicale réalisée par Gemma Gebrael Matta, thérapeute en psychomotricité, responsable de la filière psychomotricité à la HETS Genève, professeure HES associée et responsable du CERIP.
Lire également :
- Julie Champenois, «Quand manger devient une épreuve pour l’enfant», REISO, Revue d'information sociale, publié le 11 août 2025
- Yseult Théraulaz, «Psychomotricité: panser par le corps», REISO, Revue d'information sociale, mis en ligne le 5 juin 2025
- Chantal Junker-Tschopp, «Douleurs fantômes et neuro-psychomotricité», REISO, Revue d'information sociale, mis en ligne le 12 mars 2018
Cet article appartient au dossier Vieillir actif·ve, vieillir engagé·e
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Délia Danesin-Démarest, «Psychomotricité: un levier pour vieillir autonome», REISO, Revue d'information sociale, publié le 30 avril 2026, https://www.reiso.org/document/15474
