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Lors de sa Journée d’automne 2025, l’Artias a questionné 30 ans d’action sociale en Suisse latine. Entre complexité, non-recours et perte de sens, libérer du temps d’accompagnement et redonner du sens à la profession s’avère urgent.
Lors de sa Journée d’automne 2025, l’Artias a questionné 30 ans d’action sociale en Suisse latine. Entre complexité, non-recours et perte de sens, libérer du temps d’accompagnement et redonner du sens à la profession s’avère urgent.
Cette interview est intégrée au dossier de la Journée d’automne 2025 de l’Artias. S'intéressant au passé et au futur de l’action sociale, ce dossier réalisé en collaboration entre REISO et l’Artias compile les articles et interview d’oratrices et d’orateurs ayant contribué à cette rencontre annuelle des acteurs et actrices de l’action sociale en Suisse latine, déroulée le 27 novembre 2025 à Lausanne.
Amanda Ioset © A.I.(REISO) La Journée d’automne 2025 de l’Artias a proposé deux tables rondes : l’une rétrospective, sur les 30 dernières années d’action sociale en Suisse romande, l’autre pour regarder vers demain. En quoi ces deux échanges permettent-ils de mieux comprendre l’état actuel de l’action sociale ?
(Amanda Ioset, secrétaire générale de l’Artias) Les tables rondes ont mis en évidence deux constats. D’une part, certains nouveaux risques sociaux, tels que ceux découlant des évolutions familiales (monoparentalité, séparations) ou des transformations du monde du travail (« ubérisation », emplois précaires), sont insuffisamment couverts par notre système de protection sociale. D’un autre côté, de nombreuses prestations existent, mais leur accessibilité reste inégale. Une partie non négligeable des personnes concernées n’y recourt pas, ce qui interroge l’efficacité de ces dispositifs. Pour expliquer ce phénomène de non-recours, la complexité du système a été plusieurs fois mise en avant.
Comment expliquer cette complexité croissante ?
Elle tient en partie au rôle des règles, qui garantissent l’égalité de traitement. Certaines permettent d’apporter des réponses standard. Mais leur accumulation peut aussi rigidifier le système et limiter la capacité d’adaptation aux situations individuelles.
Une journée, deux tables rondes
Première table ronde : « Retour vers le futur de l’action sociale »
- Jean-Noël Maillard, directeur de Caritas Jura
- Marie-Claire Rey-Baeriswyl, ancienne professeure ordinaire de la Haute école de travail social Fribourg
- Marko Bandler, directeur de l’action sociale, Hospice général (GE)
Table ronde de la matinée, tenue devant une salle comble. © Artias
Deuxième table ronde : « Cap sur demain – les grandes mutations à venir »
- Fabrice Ghelfi, directeur général, Direction générale de la cohésion sociale, État de Vaud
- Véréna Keller, professeure honoraire, Haute école de travail social et de la santé Lausanne (HES-SO)
- Astrid Wüthrich, vice-directrice de l’OFAS en charge des thématiques relatives à la politique familiale, à la politique de l’enfance et de la jeunesse et de la politique de la vieillesse ainsi qu’à la lutte contre la pauvreté.
Justement, comment arbitrer la tension forte entre la nécessité de règles et le besoin de souplesse pour s’adapter aux situations ?
Certain·es intervenant·es se sont appliqué·es à démontrer que le contrôle a un coût : la confiance doit retrouver sa place dans le système, tant entre professionnel·les et bénéficiaires, qu’au sein des équipes. Tous les dispositifs de contrôles nécessitent du temps qui ne peut alors plus être dévolu à l’accompagnement social et à la création du lien.
Peut-on vraiment simplifier le système ?
La question divise. Des modèles de simplification globale de la protection sociale ont été développés, comme l’assurance générale de revenu proposée par Denknetz [1]. Pour certains, de tels modèles devraient être mis en avant, tandis que d’autres privilégient une défense du système actuel, dont les acquis risquent d’être remis en question dans un contexte où la réduction des coûts revient sur le devant de la scène. Toujours est-il que sur le terrain, si certaines règles sont nécessaires, leur démultiplication peut tuer la créativité des travailleurs sociaux et des travailleuses sociales. A ce niveau, l’enjeu est de trouver un équilibre entre cadre et souplesse.
L’action sociale, qui dépend principalement du niveau cantonal, doit faire face à l’injonction de réussir là où des programmes qui ont davantage de moyens, comme le chômage ou l’assurance-invalidité, ont échoué.
Quel rôle joue le contexte politique ?
Il est déterminant. Une approche pragmatique privilégie l’action dans le cadre légal actuel. Néanmoins, il est nécessaire de conserver un horizon plus ambitieux pour penser les évolutions futures. D’aucuns ont également soulevé l’ambivalence des politiques, lorsqu’ils adoptent des textes visant à améliorer le filet social, mais qu’ils comptent en partie sur le non-recours pour diminuer les charges. Le fait de rendre certaines prestations sociales automatiques est avancé comme une piste d’action possible. Plusieurs intervenant·es, dans les échanges, ont également souligné l’importance d’adopter le point de vue des personnes concernées afin d’améliorer les dispositifs.
Les échanges ont mis en lumière des approches très différentes selon les régions : équipes mobiles, ancrage dans les lieux de passage, implication de pair·es-aidant·es. Ces approches locales représentent-elles l’avenir de l’action sociale ?
L’action sociale, qui dépend principalement du niveau cantonal, doit faire face à l’injonction de réussir là où des programmes qui ont davantage de moyens, comme le chômage ou l’assurance-invalidité, ont échoué. Dans ce contexte, l’écoute des publics et la proximité peuvent en effet s’inscrire comme des leviers. En ce sens, le Covid a donné de l’espoir. Il a semé la confiance dans les équipes. Dans l’urgence, il a fallu réfléchir à « que faire ensemble ? » Si les acteurs et actrices de l’action sociale ne réfléchissent pas à comment sortir des logiques de silo, personne ne le fera. Les solutions se trouvent dans la proximité, qui permet la coopération. Et il est essentiel, ensuite, de partager les projets porteurs développés à cette échelle, de montrer de nouvelles pratiques et de donner espoir.
Et les professionnel·les, dans tout ça, comment se positionnent-ils ?
En général, les travailleurs et travailleuses sociales se voient comme acteurs et actrices de changement. Néanmoins, en plus de faire face à l’invisibilité et au manque de reconnaissance existants depuis longtemps, les professionnel·les du travail social doivent également répondre à la complexification constante des situations sociales et des interventions, qui engendre de réels impacts sur les pratiques. La « managérialisation » des structures, les nouvelles contraintes, les surcharges engendre une perte de sens du travail pour beaucoup de professionnel·les, et c’est un danger.
L'action sociale est à la fois une composante du système de protection sociale et un espace où des évolutions sont possibles, ce qui donne toute sa portée au travail des professionnel·les.
Alors, comment faire pour éviter qu’elles et ils « quittent le bateau » ?
Plusieurs pistes ont été évoquées : développer le pouvoir d’agir de la profession, constituer des équipes interdisciplinaires, réaffirmer — toujours et encore — la place du travail social et ses missions, sa place centrale dans une société saine, augmenter le nombre de recherches-actions pour produire des connaissances endogènes, proposer des gouvernances participatives et remodeler les formations, afin de mieux prendre en compte les enjeux contemporains du travail social. L’un des intervenants a souligné, au sujet de la formation, la nécessité d’y resituer le travail social dans le contexte dans lequel il évolue et d’encourager les étudiant·es, comme les professionnel·les, à « faire l’effort de comprendre et de jouer avec les règles des autres ». Jean-Noël Maillard, directeur de Caritas Jura, a résumé cela dans un conseil : « Accroche-toi moussaillon ! Tu ne peux pas changer la direction du vent, mais tu peux modifier l’inclinaison de tes voiles ! »
A quels défis l’action sociale sera-t-elle confrontée à l’avenir ?
Les défis de l’action sociale pour les années à venir s’inscrivent dans des évolutions structurelles majeures. Le vieillissement de la population, la hausse des problématiques de santé mentale et les difficultés d’accès aux prestations sociales en sont des exemples centraux, avec la nécessité croissante de mieux articuler les dispositifs sociaux et de santé. Ces enjeux ne peuvent pas être abordés isolément. Ils s’inscrivent dans un contexte où les inégalités sociales et économiques continuent de structurer fortement la société et d’influencer les parcours et les conditions de vie. Dans ce cadre, l’action sociale ne peut se limiter ni à la gestion de situations individuelles, ni à un rôle extérieur aux dynamiques sociales. Elle est pleinement intégrée aux politiques publiques, tout en étant traversée par des questionnements sur ses propres effets et sur sa participation possible à la reproduction des inégalités. C’est notamment ce que montrent les enjeux liés à la couverture des nouveaux risques sociaux ou au non-recours. Face à l’ensemble de ces constats, l’action sociale joue un rôle essentiel : accompagner les personnes, garantir l’accès aux prestations et contribuer à faire évoluer les réponses apportées collectivement aux inégalités. Elle est à la fois une composante du système de protection sociale et un espace où des évolutions sont possibles, ce qui donne toute sa portée au travail des professionnel·les.
(Propos recueillis par Céline Rochat)
[1] https://artias.ch/artias_dossier/reconstruire-enfin-la-protection-sociale/

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