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Solitude des aîné·es: agir en amont

Jeudi 09.04.2026
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Multiforme, la solitude au grand âge exige des réponses ciblées. Entre prévention, participation et coordination, le travail social dispose de leviers concrets pour en atténuer les effets et soutenir les personnes concernées.

Par Ruxandra Oana Ciobanu, professeure ordinaire, Haute école de travail social et de la santé Lausanne (HES-SO), et Stefano Cavalli, professeur ordinaire, Scuola universitaria professionale della Svizzera italiana (SUPSI)

Un déséquilibre entre ce qu’une personne souhaite et ce qu’elle a concrètement en termes de qualité et de quantité de relations sociales (Perlman & Peplau, 1998) : c’est ainsi que peut être défini le sentiment de solitude. Quelqu’un·e qui possède peu de liens sociaux — par exemple trois ami·es — mais n’éprouve pas le besoin de plus de contacts n’y sera pas nécessairement confronté·e. À l’inverse, une autre personne peut être très entourée, mais souhaiter davantage d’ami·es et ressentir alors un tel sentiment.

Il s’agit aussi de distinguer l’isolement social subjectif (de Jong Gierveld & van Tilburg, 1999) de l’isolement social objectif, qui découle d’une absence réelle de liens sociaux (Chatzi & Nazroo, 2021 ; Ciobanu et al., 2023). Par ailleurs, il existe plusieurs types de sentiments de solitude. La littérature différencie la solitude sociale de la solitude émotionnelle (Weiss, 1993, cité dans van Tilburg, 2021). La première renvoie au réseau social dans son ensemble (Perlman & Peplau, 1998) : une personne disposant de faibles ressources socioéconomiques peut par exemple rencontrer des difficultés à maintenir une vie sociale active ou à pratiquer des loisirs. La solitude émotionnelle, quant à elle, est liée au « manque d’une figure intime ou d’un attachement émotionnel proche » (traduit de van Tilburg, 2021, p. 336). Cela concerne l’absence ou la perte d’un·e partenaire ou d’un·e ami·e intime (Tiilikainen & Seppänen, 2017 ; van Tilburg, 2021).

Plus récemment, un autre type de solitude a été mis en évidence : la solitude existentielle. Elle est définie comme « un vide intolérable, une tristesse et un manque qui résultent de la conscience de la séparation fondamentale en tant qu’être humain » (traduit de Ettema et al., 2010, p. 142). Si elle peut être liée à une volonté d’être seul·e pour se retrouver ou créer (van Tilburg, 2021), la solitude existentielle peut également survenir dans un contexte de fin de vie ou de maladie chronique, comme l’ont montré certaines études (Ettema et al., 2010 ; van Tilburg, 2021). Contrairement à la solitude sociale et émotionnelle, susceptibles d’être atténuées, cette forme de solitude ne peut pas être éliminée (van Tilburg, 2021).

De manière générale, les recherches sur ces différentes formes de solitude restent limitées, et appréhendent fréquemment la solitude de manière globale (Tiilikainen & Seppänen, 2017). Les études effectuent aussi une distinction entre des formes modérées et sévères (Gardiner et al., 2020), ainsi qu’entre des situations transitoires (O’Luanaigh, 2008 ; WHO, 2025), épisodiques (Lim et al., 2023), ou des états chroniques (Höpflinger F., communication personnelle, 2024 ; Lim et al., 2023 ; O’Luanaigh et al., 2008 ; Mansfield et al., 2019 ; WHO, 2025).

D’après les données de la dernière Enquête suisse sur la santé (2022), 4,6% des personnes âgées de 65 ans et plus vivant à domicile souffrent de solitude sévère. Elles se sentent seules assez souvent, voire très souvent. 29,1% des personnes de cette tranche d’âge éprouvent ce sentiment de façon occasionnelle (Cavalli et al., 2025). La prévalence de la solitude augmente avec l’âge : 6,9% des personnes de 85 ans et plus souffrent de solitude sévère, tout comme 16% des personnes centenaires interviewées dans le cadre de l’étude SWISS100 [1] (Cavalli, S. & Zaccaria, D., communication personnelle, 2025).

L’Enquête suisse sur la santé informe de plus que la solitude « touche davantage les femmes, les veuf·ves, les personnes vivant seules et celles sans enfants. Elle est également plus fréquente chez les personnes issues de la migration, celles qui n’ont pas dépassé le niveau de la scolarité obligatoire et qui déclarent avoir des difficultés financières à la fin du mois. Dans les cantons latins, la proportion des personnes âgées qui se sentent seules est plus élevée à celle dans les cantons germanophones » (traduit de Cavalli et al., 2025, pp. 37-38).

Enfin, la littérature met en évidence les effets négatifs de la solitude sur la santé et la mortalité (de Jong Gierveld, 1998 ; Holt-Lunstad et al., 2015).

Comprendre et cibler les formes de solitude

Dans un article consacré aux dispositifs visant à lutter contre la solitude, Fokkema et van Tilburg (2007) proposent une série de « leçons pour l’avenir ». Elles ont été identifiées à partir de l’évaluation des mesures mises en œuvre aux Pays-Bas. Bien que ces recommandations ne découlent pas d’une réflexion spécifiquement liée au travail social, leur portée générale permet de les mobiliser dans l’élaboration de pistes d’action transversales.

Comme évoqué précédemment, la solitude se manifeste sous différentes formes et à divers degrés. Pour la prévenir et la réduire efficacement, il est essentiel d’identifier en amont l’intensité de la solitude ainsi que ses facteurs déterminants, tels que le veuvage, l’absence d’entourage, la mauvaise santé ou l’insuffisance de ressources financières. Dans cette optique, la définition de groupes à risque constitue une étape clé pour déployer des interventions ciblées auprès de populations spécifiques, en s’appuyant sur les théories existantes (Fokkema & van Tilburg, 2007).

Connaître le niveau de solitude permet aussi d’orienter les efforts. En effet, la solitude sévère est plus difficile à atténuer en raison de sa complexité. Orienter les dispositifs vers les personnes présentant une solitude modérée augmente les chances d’efficacité. En même temps, il est important de mettre en œuvre des stratégies préventives afin d’empêcher que la solitude ne devienne sévère (Fokkema & van Tilburg, 2007).

Pour concevoir de nouvelles interventions, il est nécessaire de s’informer sur ce qui se fait ailleurs, d’étudier les résultats obtenus et de prendre contact avec les institutions coordinatrices. Un tel inventaire, portant sur des initiatives favorisant plus généralement l’inclusion sociale des personnes âgées, a été réalisé en Suisse par la SUPSI [2]. Il recense 173 initiatives, dont 78 sont actives en Suisse romande.

Toutefois, agir contre la solitude peut aussi engendrer des effets secondaires qui doivent être pris en considération et anticipés. Par exemple, certaines personnes peuvent prendre conscience de la gravité de leur situation ou raviver des blessures anciennes (Fokkema & van Tilburg, 2007). De plus, même s’il est pertinent de cibler les dispositifs sur des groupes spécifiques, cela peut « stigmatiser les individus éligibles » (traduit de WHO, 2025, p. 167).

Privilégier la participation active des bénéficiaires

Concernant l’implémentation des interventions, les chercheur·es néerlandais·es soulignent l’importance de privilégier l’implication de professionnel·les plutôt que celle de bénévoles. La participation active des bénéficiaires constitue également un facteur déterminant pour leur réussite. Trois conditions fondamentales sont requises pour qu’ils·elles s’engagent pleinement dans le processus : « savoir », « vouloir » et « être capable » (Fokkema & van Tilburg, 2007, p. 7). Enfin, collaborer avec des organisations ayant un lien direct avec les personnes âgées est indispensable pour identifier et recruter des participant·es (Fokkema & van Tilburg, 2007, pp. 15-19 ; voir aussi Ciobanu et al., 2023). Dans ce contexte, la place du travail social s’avère centrale, tant pour la conception que pour la mise en œuvre des interventions.

Un autre article portant spécifiquement sur les travailleur·euses sociaux·ales dans le secteur de la santé (Satorres et al., 2024) souligne qu’il·elles peuvent jouer un rôle crucial dans la lutte contre la solitude. Dans un premier temps, ils·elles peuvent intervenir dans l’analyse des situations et de leurs déterminants, ainsi que dans l’identification des stratégies pour réduire le sentiment de solitude. Bien que l’évaluation de ce dernier puisse parfois se faire de manière intuitive, il est recommandé de fournir aux travailleur·euses sociaux·ales des outils permettant de le mesurer de façon systématique et fiable (Courts et al., 2024).

Dans un deuxième temps, les professionnel·les peuvent participer à la mise en œuvre d’interventions variées telles que l’ajustement des attentes des personnes âgées, la facilitation de la mise en relation et de l’engagement dans des activités sociales, le soutien individuel, l’animation de groupes d’entraide et la création de passerelles entre le social et la santé. Ces actions visent à « répondre aux besoins physiques et émotionnels des personnes âgées, assurant une approche globale pour réduire la solitude » (traduit de Satorres et al., 2024, p. 465).

Le rôle clé des professionnel·les du travail social

Dans une revue systématique de la littérature sur la solitude dans le champ du travail social, Courts et ses collègues (2024) ont relevé une augmentation des publications de 2016 à 2021. Ils soulignent que les trois stratégies les plus fréquemment citées pour réduire la solitude sont « l’amélioration des relations sociales », « les approches centrées sur la personne » et la « prescription sociale » (p. 826). Cette dernière vise à connecter les personnes qui souffrent de solitude avec le réseau institutionnel, à savoir des « organisations communautaires et […) services sociaux pour augmenter les opportunités de tisser des liens sociaux » (traduit de Courts et al., 2024, p. 826).

Ces auteur·es relèvent également la variété des stratégies qui pourraient être mobilisées par des professionnel·les. Elles témoignent du « haut niveau d’innovation et d’expertise dans les interventions en lien avec la solitude en travail social, ainsi que du besoin de développer des compétences avancées » (Courts et al., 2024, p. 830). Cela démontre encore une fois l’importance du rôle des travailleur·euses sociaux·ales dans la réduction des sentiments de solitude chez les personnes âgées.

Dans cette optique, l’association « Connect ! — ensemble moins seul·e » [3] développe actuellement une boîte à outils qui pourra être utilisée par les professionnel·les du social et de la santé, ainsi que par les bénévoles, afin d’évaluer les sentiments de solitude. Elle offrira également des ressources pour en approfondir la compréhension et réfléchir à des mesures d’intervention.

Bibliographie

[1] Analyses réalisées par le deuxième auteur, https://wp.unil.ch/swiss100/fr/.

[2] https://age-inclusion.supsi.ch/cms/fr/

[3] Ch-connect.ch/fr/


 Lire également :

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Cet article appartient au dossier Vieillir actif·ve, vieillir engagé·e

Comment citer cet article ?

Ruxandra Oana Ciobanu et Stefano Cavalli, «Solitude des aîné·es: agir en amont», REISO, Revue d'information sociale, publié le 9 avril 2026, https://www.reiso.org/document/15295

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