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Derrière la radicalisation, des parcours de vie

Lundi 01.06.2026
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Dans l’unité de prévention vaudoise dédiée, les radicalisations sont analysées comme des processus ancrés dans des trajectoires biographiques, des vulnérabilités et des contextes sociaux singuliers.

Par Joseph Hivert, chargé de missions « Prévention radicalisation », État de Vaud, et collaborateur scientifique, Haute école de travail social Fribourg (HES-SO), Serge Terribilini, chef de l’unité de prévention des radicalisations (UPRAD), État de Vaud, Géraldine Casutt, responsable de missions « Prévention radicalisation », État de Vaud, Maxime Brugnoni, et Marie Bersier, chargé·es de missions « Prévention radicalisation », État de Vaud

Les phénomènes de radicalisation et d’extrémisme violent constituent un enjeu majeur pour les sociétés démocratiques. Ils recouvrent des réalités diverses, marquées par des trajectoires hétérogènes et des formes d’engagement multiples. Ces dernières s’inscrivent dans des contextes sociaux, politiques ou relationnels variés. Au-delà de leurs manifestations les plus visibles, ces phénomènes interrogent les modalités de prévention et d’intervention des pouvoirs publics.

En Suisse, cette préoccupation s’est traduite par l’adoption en 2015 d’une stratégie nationale de lutte contre le terrorisme. Elle a été complétée en 2017 par un Plan d’action national de prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violent. Renouvelé pour la période 2023–2027, il met l’accent sur la prévention, la sensibilisation, la mise en réseau des acteurs et l’intervention précoce, en complément aux réponses sécuritaires et judiciaires.

C’est dans ce cadre que l’Unité de prévention des radicalisations (UPRAD) a pris sa forme actuelle, en 2025, dans le canton de Vaud. Elle s’inscrit dans la continuité d’un dispositif de prévention initié dès 2018 et progressivement structuré à l’échelle cantonale. L’UPRAD est aujourd’hui chargée de la mise en œuvre de cette politique publique. Son objectif consiste à comprendre les processus de radicalisation dans leur complexité et à contribuer à la réduction des risques de passage à l’acte violent. Ce faisant, elle ne se substitue pas aux autorités de sécurité ou de justice.

Le présent article présente l’Unité, ses missions, son fonctionnement, ainsi que les cadres théoriques mobilisés. Il en précise son positionnement et ses modalités d’intervention.

Comprendre avant d’intervenir

L’UPRAD ne constitue ni un organe de police, ni un service de renseignement, ni une autorité judiciaire. Son action s’inscrit dans une logique de prévention, d’accompagnement et de soutien face à des situations d’inquiétude liées à des dynamiques de radicalisation. L’unité vise à prévenir le recours à la violence justifiée par une cause, une opinion ou une idéologie, dans des contextes marqués par le rejet du pluralisme et du débat démocratique.

La radicalisation violente est ainsi appréhendée comme un processus au cours duquel un individu ou un groupe « adopte des positions toujours plus extrêmes sur les plans politiques, sociaux ou religieux pouvant aller jusqu’au recours à la violence extrême pour atteindre ses buts » (EMPL, 2025). L’intervention de l’UPRAD porte également sur les processus de désengagement. Ceux-ci sont entendus comme le fait de ne plus soutenir ou de ne plus s’impliquer dans un groupe extrémiste, sans forcément renoncer aux convictions idéologiques. Il ne s’agit pas de transformer les croyances, mais de favoriser la sortie des dynamiques de groupe, de restaurer des liens mis à mal - notamment scolaires et familiaux — et de limiter les risques de passage à l’acte violent.

L’UPRAD intervient dans un large spectre de situations. Elles comprennent des formes d’extrémisme religieux — notamment l’islamisme radical —, des extrémismes politiques, ainsi que des extrémismes monothématiques tels que le complotisme, le survivalisme, le masculinisme ou les négateurs d’État. Cette diversité justifie l’usage du terme « radicalisations » au pluriel et appelle une approche différenciée et contextualisée.

Dans son fonctionnement, l’unité s’appuie en interne sur le groupe opérationnel, qui réunit des expert·es de la radicalisation, ainsi que des professionnel·les issu·es de différents horizons : protection de l’enfance, école, aide sociale, police ou administration communale. Cette instance est chargée de traiter, d’analyser et de suivre les situations préoccupantes annoncées à l’UPRAD par différents canaux. Ces derniers incluent une helpline, des courriers électroniques ou des voies institutionnelles. Ensemble, ses membres constituent un réseau de prévention autour des personnes concernées.

Cette composition pluridisciplinaire constitue l’un des principaux atouts de l’Unité. Elle favorise la mobilisation rapide des compétences variées afin d’apporter une réponse coordonnée et adaptée à des situations concrètes. En complément à ce dispositif opérationnel, la création d’une commission consultative est prévue afin de renforcer l’interdisciplinarité au niveau stratégique. Elle réunira l’ensemble des partenaires concernés par la problématique et favorisera une vision partagée des enjeux et des orientations.

Analyser les trajectoires plutôt que les profils

Les missions de l’UPRAD se déclinent selon plusieurs modalités complémentaires. Le dispositif propose d’abord une analyse qualitative des situations préoccupantes. Elle vise à éclairer la trajectoire dans sa globalité, d’identifier les dimensions cognitives et comportementales de la radicalisation, ainsi que les facteurs de vulnérabilité et de protection.

Sur cette base, l’unité peut proposer une prise en charge et un suivi individualisés des personnes, mineures ou majeures, concernées par des processus de radicalisation. Elle accompagne par ailleurs les proches et les professionnel·les dans leurs questionnements. Ces interventions peuvent s’inscrire avec ou sans mandat judiciaire et, le cas échéant, dans le cadre de mesures liées à une procédure pénale, en coordination avec les autres acteurs concernés.

L’accompagnement s’inscrit systématiquement dans une logique de travail en réseau. Celui-ci est coordonné par le groupe opérationnel, avec les professionnel·les déjà impliqué·es — travail social, éducation, santé, justice, police ou milieu associatif. Cela garantit la cohérence des interventions et soutient les pratiques de terrain.

Enfin, l’UPRAD développe une mission d’information et de sensibilisation pour faire connaître le dispositif. Il s’agit aussi d’offrir des espaces de conseil et d’échange, ainsi que de renforcer la compréhension des mécanismes de radicalisation, dans une perspective de prévention partagée, coordonnée et respectueuse des cadres d’intervention de chacun·e.

Comprendre la radicalisation pour mieux la prévenir

Pour appréhender les situations de radicalisation dans une perspective préventive, l’UPRAD s’appuie sur un ensemble de savoirs spécialisés et complémentaires. Cela écarte des lectures réductrices et inscrit ces phénomènes dans leur complexité sociale, relationnelle et biographique. Cette compréhension constitue une condition essentielle à la mise en œuvre d’interventions ajustées et respectueuses des personnes concernées.

Parmi les savoirs mobilisés figurent des savoirs académiques, notamment issus de la sociologie, de la psychologie sociale et de la criminologie. Ils permettent d’analyser la radicalisation comme un phénomène social et non comme une pathologie individuelle. On peut aussi mentionner des savoirs cliniques, ancrés dans la pratique professionnelle et centrés sur les parcours et les vulnérabilités. Enfin s’ajoutent des savoirs expérientiels, issus des professionnel·les de terrain et des personnes concernées. Ils jouent un rôle essentiel dans l’analyse des situations et des dynamiques relationnelles.

Ces différents savoirs sont articulés au sein d’une grille de lecture processuelle des phénomènes de radicalisation (Fillieule, 2001 ; Crettiez, 2011). Dans cette perspective, la radicalisation est appréhendée comme une trajectoire construite dans le temps. Celle-ci est marquée par des événements, des interactions sociales, des opportunités et des bifurcations biographiques, plutôt que considérée comme un basculement soudain ou linéaire. Cette approche invite à porter une attention particulière aux contextes dans lesquels les individus évoluent, ainsi qu’aux relations qui peuvent favoriser ou, au contraire, freiner un engagement dans des formes de radicalité violente.

Ce cadre d’analyse rejoint la théorie dite du « puzzle » (Hafez & Mullins, 2015). Elle met en évidence l’articulation de plusieurs dimensions interdépendantes dans les processus de radicalisation : les réseaux d’appartenance, l’environnement social et politique, la disponibilité d’une idéologie permettant de donner sens à l’expérience vécue, et l’existence de griefs individuels ou collectifs. Comprendre une situation consiste dès lors à examiner comment ces éléments s’imbriquent et se renforcent au fil du temps, plutôt qu’à isoler un facteur explicatif unique.

En combinant ces différents cadres et types de savoirs, l’UPRAD se donne les moyens de produire une analyse contextualisée et nuancée des situations. Cela prévient les risques de stigmatisation, d’étiquetage ou de surinterprétation. Cette perspective favorise au contraire une lecture prudente et réflexive. Elle prend en compte les effets sociaux — désirables comme indésirables — des pratiques d’intervention, et s’oriente vers la recherche de solutions construites au cas par cas.

Renforcer les liens pour prévenir la violence

Les pratiques de prévention mises en œuvre par l’UPRAD s’inscrivent à distance d’une logique sécuritaire ou de contrôle social. Le dispositif n’ambitionne ni de profiler des individus considérés comme « à risque », ni d’anticiper et de neutraliser préventivement des personnes supposées dangereuses. Il ne repose pas sur une gestion actuarielle des risques, ni sur un traitement sécuritaire des signalements.

L’unité adopte une approche sociopréventive de la radicalisation. Elle privilégie l’inclusion sociale, le soutien et l’accompagnement (Baillergeau, 2021). Dans cette perspective, la radicalisation n’est pas appréhendée comme une déviance individuelle à corriger, mais comme un processus relationnel et social inscrit dans des trajectoires biographiques, des contextes de vulnérabilité et des environnements de socialisation spécifiques.

L’intervention préventive cherche ainsi à renforcer les forces et les ressources des personnes et de leur environnement, plutôt qu’à se focaliser exclusivement sur les facteurs de risque. Il s’agit notamment de soutenir les capacités d’agir des personnes concernées, de travailler sur les liens sociaux et familiaux, ainsi que de favoriser l’accès à des espaces de reconnaissance et d’appartenance alternatifs. Le dispositif se concentre aussi sur la réduction des dynamiques d’isolement, de rupture ou de polarisation qui peuvent nourrir l’engagement dans des formes de radicalité violente.

Inscrite dans le champ de la prévention sociale, cette approche repose sur des principes partagés par le travail social et socio-éducatif : non-jugement, respect de la liberté de croyance, prise en compte de la complexité des situations et construction d’une relation de confiance.

L’UPRAD se positionne ainsi comme une ressource spécialisée au service des professionnel·les de terrain, en apportant une expertise pluridisciplinaire sur les idéologies et les dynamiques de radicalisation, sans posture prescriptive. Son approche préventive repose sur une coopération interprofessionnelle et un travail en réseau, qui aspire à la co-construction de réponses adaptées, la cohésion sociale et la réduction durable des risques de violence.

Bibliographie

  • Exposé des motifs et projet de loi sur l’organisation de la prévention des radicalisations (LPREV), Canton de Vaud, mai 2025.
  • Évelyne Baillergeau, « Au-delà de la détection des individus « à risque » », Champ pénal/Penal field [En ligne], 24, 2021.
  • Xavier Crettiez, « High Risk Activism : essai sur le processus de radicalisation », Pôle sud, 34 et 35, 2011, p. 45-60 et 97-110.
  • Olivier Fillieule, « Proposition pour une analyse processuelle de l’engagement individuel », Revue française de science politique, 51 (1), février 2001, p. 199-215
  • Mohammed Hafez, Mullins Creiphton, “The Radicalization Puzzle : A Theoretical Synthesis of Empirical Approaches to Homegrown Extremism”, Studies in Conflict and Terrorism, 38, 2015, p. 958-975.
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Comment citer cet article ?

Joseph Hivert et al., «Derrière la radicalisation, des parcours de vie», REISO, Revue d'information sociale, publié le 1er juin 2026, https://www.reiso.org/document/15632

Chaque année, la revue met l'emphase sur une thématique particulière. Des articles documentés et interdisciplinaires sont publiés au fil des mois pour nourrir le débat.

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