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Le bénévolat des seniors, entre choix et injonction

Mardi 22.09.2026
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Le bénévolat des personnes retraitées demeure particulièrement dynamique en Suisse. Bénéfique tant sur le plan individuel que collectif, il s’inscrit toutefois aussi dans des logiques d’injonction sociale et de reproduction des inégalités.

Par Jérémie Sanchez, président de Bénévolat Fribourg Freiburg

Depuis quelques années, les médias suisses se font régulièrement les chantres de l’effondrement [1] ou de la mort [2] du bénévolat, peignant le tableau dystopique d’une époque où l’engagement et la solidarité auraient disparu. Ces prophéties funèbres relèvent davantage de l’effet d’annonce que d’un constat étayé : le bénévolat se porte bien, notamment grâce à la forte participation des personnes retraitées. Les données de l’Observatoire du bénévolat en Suisse, réalisé régulièrement pour la Société suisse d’utilité publique, font en effet état d’une stabilité remarquable de la participation de la population au bénévolat. 53% des personnes résidant en Suisse déclaraient ainsi avoir exercé une forme d’activité bénévole au cours des quatre dernières semaines en 2024, contre 54% en 2014 et 52% en 2006 [3].

Parmi la population bénévole, les personnes retraitées restent, aujourd’hui comme hier, les plus assidues. Selon les chiffres 2024 de l’Observatoire, 46% des plus de 65 ans effectuent un travail bénévole formel, c’est-à-dire dans le cadre d’une association ou d’un autre type d’organisation. Elles sont 58% à accomplir un travail bénévole informel, c’est-à-dire hors de tout cadre organisationnel. Les personnes âgées de 65 à 74 ans constituent le groupe le plus actif : 49% d’entre elles exercent un travail bénévole formel et 63% un travail bénévole informel. L’engagement diminue en revanche au-delà de 75 ans, souvent pour des raisons de santé, mais aussi d’un sentiment de solitude dans les organisations, alors que les principales motivations invoquées par les aîné·es sont la convivialité, la solidarité et le souhait de contribuer à un changement collectif [4].

En matière de bénévolat formel, les trois premiers domaines d’engagement des personnes retraitées sont les organisations socio-caritatives qui rassemblent 16% des plus de 65 ans, puis les associations culturelles (15%) et les institutions religieuses (12%). Le bénévolat informel prend principalement la forme d’activités de care. Concrètement, en 2024, la garde d’enfants, souvent des petits-enfants, les services à autrui et l’accompagnement d’autres personnes âgées figuraient parmi les activités de prédilection des seniors [5]. Ces données témoignent du rôle majeur joué par les personnes retraitées dans le bénévolat en Suisse. Elles invitent aussi à interroger les conditions dans lesquelles cet engagement est encouragé et valorisé.

Un engagement bénéfique, pour soi comme pour autrui

Cet engagement a de nombreux effets positifs, en premier lieu pour celles et ceux qui le pratiquent. Les travaux disponibles convergent : l’engagement des personnes retraitées est associé à une meilleure santé physique et mentale, à une intégration sociale renforcée et à un niveau d’épanouissement personnel plus élevé. Ces bénéfices s’expliquent par le maintien de liens sociaux réguliers et par le sentiment d’utilité que procure l’engagement — un enjeu crucial au moment de la vie où les réseaux professionnels se réduisent [6].

Ces bénéfices ne sont toutefois pas uniquement individuels : l’engagement bénévole des personnes retraitées est reconnu comme un pilier de la cohésion sociale, notamment intergénérationnelle, et est également considéré comme une composante essentielle des solidarités organisées. Dans les structures d’utilité publique, l’âge moyen des bénévoles est en effet élevé : 61 ans dans les organisations socio-caritatives, 57 ans dans le domaine du soin et de l’accompagnement aux seniors et 55 ans dans le domaine du handicap [7]. Ces données montrent que les personnes retraitées constituent aussi un rouage essentiel du système de prestations sociales.

Une injonction morale et politique

Pour autant, le bénévolat des personnes retraitées est aussi une injonction morale et une norme sociale implicite, résultant de la promotion du paradigme du « vieillissement actif » par les institutions internationales et publiques depuis les années 1990 [8]. En vertu de ce paradigme, s’engager bénévolement au-delà de l’âge de la retraite, c’est rester socialement utile, connecté·e, productif·ve ; autrement dit, continuer à être perçu·e comme une ressource pour l’État, le marché et la société, mais désormais à titre gratuit [9]. Aujourd’hui, cette injonction au maintien de la productivité est largement internalisée : de nombreuses personnes retraitées déclarent que leur engagement bénévole reflète un éthos de vie, un devoir moral, voire une composante de leur identité [10].

Dans cette perspective, l’injonction apparaît avant tout comme le produit de choix politiques. Elle s’inscrit dans un contexte plus large de valorisation de l’engagement citoyen et de la solidarité. Ces discours accompagnent depuis plusieurs décennies une substitution progressive de certaines politiques publiques par du « travail gratuit », c’est-à-dire des activités dont la valeur sociale et économique est occultée parce qu’elles sont réalisées au nom de la solidarité [11].

Ce glissement allège les charges publiques tout en faisant reposer sur les bénévoles des responsabilités qui relevaient auparavant de l’État, ce qui constitue une forme d’exploitation [12]. Le bénévolat des personnes retraitées, majoritairement orienté vers le travail socio-caritatif et de care, est particulièrement exposé à cette dynamique. À cet égard, la prépondérance du bénévolat dans la garde d’enfants en Suisse romande [13] mérite d’être interrogée, à l’heure où les structures d’accueil extrafamilial et préscolaire — des acquis émancipatoires de l’État social — sont frappées de coupes budgétaires et d’incertitudes financières croissantes [14].

Un vecteur d’inégalités

Qu’il résulte d’un engagement ou d’une injonction, le bénévolat des seniors s’inscrit aussi comme un espace de reproduction des inégalités sociales. Qui s’engage, comment et dans quelles conditions dépend étroitement de facteurs tels que le genre, le niveau de formation, le statut socio-économique, l’appartenance à un groupe social majoritaire, ou la durée de résidence en un lieu [15]. En d’autres termes, et contrairement à une idée répandue, la retraite n’est pas un accélérateur universel du bénévolat : celles et ceux qui disposent des ressources culturelles, relationnelles et matérielles nécessaires tendent à s’investir davantage, tandis que les retraité·es les plus vulnérables y parviennent plus difficilement [16]. Dans un contexte où la norme implicite du « bien vieillir » impose de s’engager bénévolement, celles et ceux qui ne peuvent pas le faire — pour des raisons de santé, de capital social ou de contraintes financières — s’exposent davantage à des formes de stigmatisation ou d’exclusion symbolique [17].

Des inégalités se manifestent également pour les seniors dont l’engagement est moins choisi qu’imposé, notamment sous l’effet du retrait de l’État. En ce sens, l’instrumentalisation du bénévolat ne se contente pas de combler les lacunes des politiques sociales : elle les reporte sur les épaules de certaines catégories de la population, en particulier les femmes [18]. En effet, les données de l’Observatoire du bénévolat montrent que ce sont bien elles qui sont encore aujourd’hui au cœur du bénévolat informel et de care : par exemple, la garde d’enfants et le soin aux personnes âgées étaient des activités à 64% et 65% féminines en 2024, respectivement [19]. Le travail bénévole des femmes, dévalorisé et invisibilisé en tant que contribution socio-économique essentielle, prolonge ainsi les logiques de gratuité qui traversent souvent l’ensemble de leur vie professionnelle [20].

Pour un bénévolat choisi

En Suisse, le bénévolat des personnes retraitées contribue à leur santé et leur bien-être, tout en faisant d’elles des actrices majeures de la vie collective. Pour autant, cet engagement ne saurait être réduit à une ressource à mobiliser ni à une norme à intérioriser. Le paradigme du « vieillissement actif » a progressivement contribué à faire du bénévolat une injonction normative, qui masque souvent des logiques d’instrumentalisation transformant le bénévolat en substitut gratuit aux politiques publiques [21]. Ce double glissement — de la participation à l’obligation et de l’engagement à l’exploitation — appelle à la vigilance.

Trois enjeux méritent, à cet égard, une attention particulière. Celui de la reconnaissance, d’abord : le travail bénévole des seniors a une valeur économique et sociale réelle, qui doit être nommée et prise en compte, sans pour autant nier ce qui fait sa singularité. Celui de l’équité d’accès, ensuite : des politiques publiques et des pratiques associatives attentives aux inégalités sociales sont indispensables pour que le bénévolat ne reproduise pas les inégalités qu’il prétend souvent combattre. Celui de l’encadrement, enfin : solliciter l’engagement des seniors nécessite l’adoption d’approches adaptées, qui reconnaissent pleinement leur capacité d’agir plutôt que de les réduire au rôle d’exécutant·es de politiques publiques [22].

Dans sa forme la plus aboutie, le bénévolat des aîné·es est une forme précieuse de participation citoyenne, un espace où se jouent le sens et le lien social. Le défendre, c’est prendre au sérieux celles et ceux qui s’engagent, ainsi que les conditions dans lesquelles cet engagement peut être juste et durable.

[1] Raphaël Jotterand, « Les jeunesses campagnardes vaudoises résistent avec brio à l’effondrement du bénévolat », Le Temps, août 2025.

[2] Thibault Gilgen, « En phase terminale, le bénévolat va devoir se réinventer », Blick, juin 2024.

[3] Adrian Fischer et al., Observatoire du bénévolat en Suisse 2025 (Seismo Verlag, 2025).

[4] Fischer et al., Observatoire du bénévolat en Suisse 2025.

[5] Fischer et al., Observatoire du bénévolat en Suisse 2025.

[6] Marie Baeriswyl et Michel Oris, « Social participation and life satisfaction among older adults: diversity of practices and social inequality in Switzerland », Ageing & Society 43, no 6 (2023): 1259‑83.

[7] Fischer et al., Observatoire du bénévolat en Suisse 2025.

[8] Anne-Marie Guillemard, « Le vieillissement actif : enjeux, obstacles, limites : Une perspective internationale », Retraite et société 65, no 2 (2013): 17‑38.

[9] Marion Repetti, « Du retraité méritant au senior actif : genèse et actualité d’une figure sociale en Suisse », Retraite et société 71, no 2 (2016): 15‑33.

[10] Marion Repetti et al., « Utile, mais pas indispensable ? Engagement bénévole des retraités et Covid-19 », Sociologie, Gérontologie et société 44167, no 1 (2022): 173‑88.

[11] Maud Simonet, Travail gratuit : la nouvelle exploitation ? (Textuel, 2018).

[12] Simonet, Travail gratuit : la nouvelle exploitation ?

[13] Fischer et al., Observatoire du bénévolat en Suisse 2025.

[14] Pierre André Sieber, « La Loterie romande ne financera plus les structures d’accueil. Les parents fribourgeois doivent s’attendre à une hausse des tarifs », La Liberté, septembre 2025. Voir également le programme d’assainissement 2026-2028 des finances de l’État de Fribourg (mesures concernant l’accueil extrafamilial).

[15] Oto Potluka et al., « Freiwilliges Engagement als Privileg? Soziale Ungleichheiten in der Freiwilligenarbeit », in Freiwilligenmanagement in zivilgesellschaftlichen Organisationen: Anwerben, Begleiten und Anerkennen von freiwilligem Engagement im Alter, par Sigrid Haunberger et al. (Seismo Verlag, 2022).

[16] Baeriswyl et Oris, « Social participation and life satisfaction among older adults: diversity of practices and social inequality in Switzerland ».

[17] Repetti, « Du retraité méritant au senior actif : genèse et actualité d’une figure sociale en Suisse ».

[18] Toni Calasanti et Marion Repetti, « Swiss Retirees as “Active Agers”: A Critical Look at this New Social Role », Journal of Population Ageing 11, no 1 (2017): 23‑41.

[19] Fischer et al., Observatoire du bénévolat en Suisse 2025.

[20] Simonet, Travail gratuit : la nouvelle exploitation ?

[21] Simonet, Travail gratuit : la nouvelle exploitation ?

[22] Dario Wellinger et al., Plus 65. Stärkung der Partizipation von Senioren und Seniorinnen (Fachhochschule Graubünden, 2023).


Lire également 

Cet article appartient au dossier Vieillir actif·ve, vieillir engagé·e

Comment citer cet article ?

Jérémie Sanchez, «Le bénévolat des seniors, entre choix et injonction», REISO, Revue d'information sociale, publié le 22 septembre 2026, https://www.reiso.org/document/16056

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