Insertion: croiser les regards pour agir
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Des jeunes en parcours de réinsertion ont croisé leurs points de vue avec des professionnel·les grâce à une méthode innovante. De ces échanges a émergé une réflexion sur la conception des institutions et des programmes.
Par Max Lovey, chercheur postdoctoral, et Jean-Michel Bonvin, professeur ordinaire, Université de Genève
Les personnes défavorisées économiquement et socialement sont aussi celles qui accordent le moins de confiance aux institutions et qui participent le moins à la vie politique. C’est le constat à l’origine du projet de recherche européen Involve [1] (2023-2026). Son hypothèse est la suivante : réformer les services publics pour améliorer l’accès aux prestations, mieux répondre aux besoins des personnes concernées et prendre davantage en considération leurs aspirations et points de vue contribuerait à restaurer la confiance dans les institutions et à renforcer la participation politique et sociale des publics défavorisés.
Involve s’appuie sur une double démarche : une recherche académique identifie tout d’abord les déterminants de la confiance et de la méfiance envers les institutions chez les personnes défavorisées. Elle repose sur des entretiens individuels approfondis portant sur les parcours de vie, les expériences vécues auprès de différents services publics ainsi que les projets d’avenir. Dans un deuxième temps, le projet propose des pistes de réforme et l’organisation d’événements lors desquels personnes défavorisées, professionnel·les de terrain et responsables des institutions et du monde politique sont invité·es à entrer en dialogue.
Comprendre pour agir : c’est le leitmotiv de ce projet mené dans huit pays européens auprès de différents publics, notamment des personnes vivant avec un trouble psychique, des femmes migrantes ou des personnes sans domicile fixe. À Genève, le public concerné est celui des 18-30 ans en situation de réinsertion socioprofessionnelle. Ces jeunes ont participé à plusieurs types de programmes et mesures visant tantôt à les remobiliser après une période de décrochage, tantôt à compléter leurs compétences scolaires et socioprofessionnelles pour reprendre une formation qualifiante. Ces personnes partagent une expérience largement conflictuelle du système scolaire et des parcours de formation cabossés.
Inscrit dans une démarche de recherche-action participative et d’alliance des savoirs [2], Involve est porté à la fois par des équipes académiques et des ONG. Il inclut directement les personnes concernées dans une logique de coconstruction des connaissances. Parmi les démarches mises en place dans ce cadre, l’une des plus innovantes est l’organisation d’un événement dit de cross-talks.
Des récits croisés pour comprendre l’autre
Ces cross-talks ont réuni, lors d’un événement public, des jeunes ayant participé à des programmes d’orientation, de formation ou de remobilisation ainsi que des responsables institutionnels et travailleur·euses sociaux·ales exerçant dans ce type de structures. Le dialogue s’est construit autour d’une lecture croisée de vignettes synthétisant leurs vécus respectifs.
L’équipe de recherche a tout d’abord corédigé, avec chaque jeune participant·e aux cross-talks, une vignette résumant ses expériences les plus marquantes en lien avec son rapport aux institutions. Quelle a été son expérience de l’école ? Qu’est-ce qui ne lui convenait pas dans tel programme d’insertion ? Comment cet autre programme lui a-t-il permis de développer ses aspirations ?
Dans un deuxième temps, la démarche a été reprise avec des professionnel·les engagé·es dans des structures actives dans l’insertion socioprofessionnelle. Les vignettes ont mis en exergue les points saillants de leur rapport à leur métier : les attentes — parfois déçues — en lien avec la conception de leur mission, la relation entretenue avec les jeunes suivi·es et les difficultés rencontrées dans ce cadre.
Une fois les vignettes rédigées, cinq jeunes ont lu à voix haute les récits de quatre professionnel·les [3], et vice versa, lors d’un événement public [4]. L’objectif était que chacun·e — jeune ou professionnel·le — se mette dans la peau de son interlocuteur·rice. Les phases de lecture ont été entrecoupées de réactions spontanées des participant·es, fondées sur leur ressenti. À l’issue des lectures, la discussion a été ouverte au public.
Ce format a suscité diverses réactions et échanges. Deux thèmes principaux s’en sont dégagés : la circulation et l’accès à l’information, puis la confiance réciproque entre les jeunes et les institutions.
Insertion: quand l’information circule mal
L’un des participants institutionnels aux cross-talks, exerçant comme job coach, a confié avoir été marqué par la tension palpable qui émanait de la confrontation des différentes perspectives situées. Le décalage entre les conceptions et les rapports à un même système de réinsertion socioprofessionnelle lui a rappelé les difficultés de coordination et de circulation de l’information entre les structures et de celles-ci vers leurs usager·ères.
La problématique du non-recours par non-proposition [5] a également été soulevée : lorsque les informations circulent mal, les professionnel·les disposent d’une connaissance insuffisante des situations spécifiques des personnes accompagnées. Ils·elles ne sont donc pas toujours en mesure de les orienter vers les services et prestations idoines.
De manière générale, le décalage entre l’accompagnement holistique et durable dont devraient idéalement bénéficier les jeunes et les objectifs à court terme qui guident souvent les programmes a été pointé du doigt. Une jeune participante, qui avait été contrainte d’abandonner son apprentissage après avoir subi du mobbing, a rappelé que le suivi ne devait pas se limiter à la durée du programme de réinsertion. Dans le cadre d’une entrée en apprentissage, une réintégration socioprofessionnelle durable devrait passer par un accès au soutien de commissaires d’apprentissage [6], qui fait aujourd’hui souvent défaut.
Les jeunes soulignent aussi l’importance d’être informé·es tôt de l’offre d’aides et de soutien, avant de se retrouver dans une situation critique où ils·elles ne sont plus en mesure de mobiliser ces ressources. Dans l’idéal, cette information devrait être transmise à l’école.
La confiance, un enjeu dans les deux sens
Dans une des vignettes lues par les jeunes, une formatrice d’adulte racontait qu’elle concevait sa mission comme étant « avant tout de redonner confiance aux jeunes. À la fois confiance en leurs capacités et confiance en les adultes. » Cette conception de la confiance, qui concerne le rapport des jeunes à eux-mêmes autant qu’aux institutions auxquelles ils·elles ont affaire, a également émergé des échanges.
La problématique de la santé psychique des jeunes en situation de décrochage, identifiée comme toujours plus prégnante par les professionnel·les, est explicitement liée à cette question de la confiance. Les jeunes participant·es aux cross-talks ont raconté combien il s’avérait difficile pour eux·elles de verbaliser leur mal-être psychique dans le cadre d’une mesure d’insertion. La crainte de ne pas être pris·e au sérieux ou de ne pas se montrer à la hauteur des prérequis de la formation est en effet très marquée.
Dans ce contexte, établir une relation de confiance avec une personne de référence et communiquer sur des problématiques personnelles sans craindre de conséquences fâcheuses pour son parcours de formation apparaissent comme essentiels. Une jeune participante a évoqué un cercle vicieux lié au défaut de confiance : le doute sur soi et sur la légitimité de ses difficultés empêche de les verbaliser et de chercher des solutions pour aller mieux. Cette situation compromet alors la capacité à s’ajuster au rythme des mesures de réinsertion et à répondre à leurs exigences. Cela peut finalement conduire à l’échec et affecter encore davantage la confiance en soi.
Un élément récurrent dans le discours des jeunes relève de la volonté de pouvoir « être eux-mêmes » et d’être reconnus comme légitimes. Ce désir est parfois mis à mal par la nature de certains programmes qui cherchent à les faire « entrer dans une case » prédéfinie. Par contraste, d’autres mesures accordent une place centrale à la voix des usager·ères et les associent à la coconstruction des activités sont appréciées. Elles témoignent d’une confiance accrue envers les jeunes. En définitive, il ressort des échanges que les institutions doivent à la fois inspirer confiance aux jeunes et leur accorder la leur, afin de renforcer leur confiance en eux-mêmes et envers autrui.
Les cross-talks renouvellent le dialogue
En mettant en dialogue les jeunes au bénéfice de mesures de réinsertion et les professionnel·les œuvrant dans ces structures, la méthode des cross-talks a offert un nouvel éclairage sur les difficultés rencontrées de part et d’autre. Grâce à la résonance produite par la lecture croisée des vignettes, des thématiques déjà maintes fois traitées ont pu être explorées d’une manière inédite. Ainsi, les cross-talks ont non seulement mis en lumière, mais aussi incarné la centralité d’une confiance réciproque entre les jeunes et les institutions.
[1] En savoir plus sur le programme Involove.
[2] Inspirée de la dynamique de « Croisement des savoirs » développée par ATD quart-monde.
[3] Comme il n’y avait que quatre professionnel·les, un membre de notre équipe a lu la cinquième vignette des jeunes.
[4] Une trentaine d’acteur·ice·s de l’action sociale à Genève ont été conviés.
[5] Ce concept désigne une situation dans laquelle une personne éligible à un droit ou un service ne l'utilise pas parce que ce droit ou service ne lui a jamais été proposé par l'institution ou le·la professionnel·le censé le mettre en œuvre.
[6] Le rôle d’un commissaire d’apprentissage est de garantir la qualité de la formation pratique en entreprise et d’agir comme médiateur neutre pour conseiller et soutenir l'apprenti, les parents et l'entreprise formatrice.
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Max Lovey et Jean-Michel Bonvin, «Curatelle: gérer sans déposséder», REISO, Revue d'information sociale, publié le 8 octobre 2026, https://www.reiso.org/document/16157
