L’argent, incontournable de la relation éducative
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Dans le cadre de mesures de protection de l’enfance, les intervenant·es peuvent utiliser l’argent comme un outil utile à l’évolution de certains schémas relationnels. Mais une réflexion sur leur propre rapport à l’argent est indispensable.
Par Anaïs Casada, éducatrice AEMO, et Aymeric Mique, éducateur AEMO, Fondation officielle de la jeunesse (FOJ), Genève, et Mauro Mercolli, maître d’enseignement, Haute école de travail social et de la santé Lausanne (HES-SO)
Travail social et éducation financière
L’éducation financière des jeunes est en lien avec des enjeux importants en termes d’inclusion, d’égalité des chances ou de socialisation économique. Dans ce domaine, les professionnel·les du travail social se doivent aussi de réfléchir à leurs pratiques, à leur propre rapport à l’argent, tout en s’adaptant aux besoins actuels des jeunes. REISO publie une série de quatre articles sur cette thématique : le premier, « Parler d’argent pour prévenir le surendettement », aborde le sujet des actions préventives visant la gestion du budget et de l’argent destinées aux jeunes. Le second, « Avez-vous du travail pour nous ? », se concentre sur les petits jobs proposés dans les centres socioculturels, qui peuvent stimuler la socialisation économique. Le troisième, « Jeunes vulnérables et argent en ligne », explore la question de savoir si internet renforce les inégalités, notamment en termes d’accès aux services financiers, aux emplois ou à la consommation. Enfin, celui-ci interroge l'impact de la relation personnelle à l'argent dans l'acompagnement des professionnel·les. Les quatre articles de cette série sont issus du colloque « « Jeunes et argent : enjeux et défis pour l’intervention sociale », qui s’est déroulé à la HETSL le 21 mai 2025.
Bien qu’il demeure un sujet sensible, l’argent organise largement les relations familiales (Mossuz-Lavau, 2008). Il structure de nombreuses transactions, en particulier lors de séparations (Henchoz, 2021). Pour les jeunes, il représente un marqueur de socialisation, d’autonomie et d’insertion (Poglia Mileti et al., 2015).
À partir de situations de terrain, cet article illustre la place centrale qu’occupe l’argent dans les dynamiques familiales lors d’Actions éducatives en milieu ouvert (AEMO) [1]. Structurées autour de la relation d’aide — comprise comme une alliance thérapeutique fondée sur la confiance, la sollicitude et l’engagement (Baillargeon et al., 2005) —, ces interventions socio-éducatives favorisent l’expression des besoins des jeunes tout en soutenant les compétences parentales. Cette double mission s’exerce dans un cadre privé, voire intime (Carel, 2004), dans lequel l’argent peut devenir à la fois un outil médiateur et un révélateur des positionnements personnels des travailleurs et travailleuses sociales (TS).
Diverses fonctions et conceptions de l’argent
Dans le cadre du travail socioéducatif avec les familles, les questions autour de l’argent surviennent quotidiennement : sert‑il de récompense ou de sanction ? Fonctionne‑t‑il comme gratification, comme moyen de contrôle, ou comme tentative de rétablir la paix ?
Les familles peuvent concevoir l’argent comme une preuve d’amour (« je prends soin de toi »), comme une manière de réparer une culpabilité (« je me sens coupable ») ou comme une stratégie d’apaisement (« je donne pour éviter le conflit »). Les adolescent·es, de leur côté, peuvent l’utiliser comme levier relationnel (Dray, 2010).
Restaurer des pratiques parentales bénéfiques
Les intervenant·es en AEMO sont souvent pris·es dans des jeux relationnels complexes (Amiguet & Julier, 2012), dans lesquels l’argent se substitue parfois à des affects non exprimés. Leur rôle consiste à déplacer l’attention portée à l’argent vers l’expression des besoins et des émotions.
Lors d’un accompagnement, une mère a, par exemple, pu reconnaître que son usage de l’argent répondait à un sentiment d’être « piégée », tout en lui donnant l’impression de rester une « bonne mère ». Grâce à un travail de recentrage, un déplacement symbolique a contribué à ouvrir un nouvel espace de dialogue, où chacun·e pouvait expliciter ses ressentis.
Dans cette situation, la TS a utilisé l’argent pour redéfinir le cadre relationnel et inscrire les besoins financiers dans une logique de réciprocité plutôt que de culpabilité. Cela a permis à la mère de sortir d’une dynamique de rachat, de reconnaître ses responsabilités et de favoriser des interactions plus constructives. L’argent se transforme alors en un support pour expérimenter des frustrations utiles et restaurer des pratiques parentales bénéfiques (Houzel, 1999)
L’importance d’un regard réflexif
Il s’avère essentiel, pour le·la TS, de distinguer ses propres représentations de l’argent afin de construire une alliance professionnelle solide. Pour devenir un outil professionnel, l’argent doit d’abord être conscientisé. Le concept de résonance (Elkaïm, 1989) éclaire la manière dont les TS peuvent être entravé·es par leurs propres préconstruits (Amiguet & Julier, 2012)
Lors d’un cas en AEMO, un jeune a révélé un secret familial lié à un compte bancaire. Le premier réflexe du TS a été d’éviter le sujet. L’exploration de ses propres résonances, à travers un génosociogramme [2] (Ancelin Schützenberger, 2015), a révélé l’influence d’une filiation protestante calviniste marquée par la discrétion autour de l’argent. Cette prise de conscience a contribué à aborder plus sereinement la thématique avec la famille.
Cet exemple illustre l’importance d’un travail réflexif : reconnaître ses valeurs et résonances personnelles aide à aborder les questions d’argent sans les vivre comme un obstacle, et à travailler plus finement les besoins et les enjeux familiaux.
Davantage de recherches nécessaires
L’argent est un objet qui mérite d’être davantage pensé et formalisé à travers des recherches spécifiques. Bien qu’il soit omniprésent dans les pratiques de terrain, il demeure encore insuffisamment réfléchi et mobilisé par les intervenant·es en tant qu’outil structurant les relations socioéducatives.
Envisagé comme un levier de coconstruction, l’argent permet d’une part à l’intervenant·e AEMO de mieux comprendre les dynamiques familiales. Il amène d’autre part à interroger les valeurs et les résonances de l’ensemble des acteur·trices impliqué·es. Toutefois, pour que l’argent devienne un objet médiateur de la relation socioéducative, l’intervenant·e doit en prendre conscience. Il·elle doit ensuite être en mesure d’examiner ses propres valeurs et ses préconstruits, dans le respect de l’intérêt supérieur de l’enfant et de sa famille.
Bibliographie
- Amiguet, O., & Julier, C. (2012). L’intervention systémique dans le travail social : Repères épistémologiques, éthiques et méthodologiques (8e éd.).
- Ancelin Schützenberger, A. (2015). Chapitre VIII. Comment faire un génosociogramme. In Psychogénéalogie (p. 115‑134). Payot. Cairn.info.
- Baillargeon, P., Pinsof, W. M., & Leduc, A. (2005). L’alliance thérapeutique : La création et la progression du lien. European Review of Applied Psychology, 55(4), 225‑234.
- Carel, A. (2004). L’intime, le privé et le public. Le secret, la discrétion et la transparence. Hors collection, 87‑94.
- Dray, D. (2010). Les médiations éducatives. Journal du droit des jeunes, N° 293(3), 31‑34. Cairn.info.
- Elkaïm, M. (1989). Si tu m’aimes, ne m’aime pas ... : Approche systémique et psychothérapie. Éd. du Seuil.
- Henchoz, C. (2021). Les enfants, leurs parents et les conflits intrafamiliaux autour de l’argent lors des divorces : Tentative d’identification : Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, n° 67(2), 89‑106.
- Houzel, D. (1999). Les enjeux de la parentalité. Erès.
- Mossuz-Lavau, J. (2008). L’argent et nous : L’effet famille. Dialogue, n° 181(3), 15‑24. Cairn.info.
- Poglia Mileti, F., Plomb, F., & Henchoz, C. (2015). De la socialisation financière à l’autonomie économique : Processus d’acquisition des compétences et des représentations liées à l’argent auprès d’étudiants vivant en Suisse : Pensée plurielle, n° 37(3), 53‑65.
[1] L’AEMO est une mesure de protection de l'enfance prononcée par un·e juge. Elle intervient lorsqu'un·e mineur·e est en danger ou court le risque de l'être dans son environnement familial, mais que la situation ne justifie pas un retrait immédiat de la famille.
[2] « Un génosociogramme est un graphique d’un arbre généalogique complété des événements marquants de la vie et des liens affectifs » (Ancelin Schützenberger, 2015).
Lire également :
- Olivier Grand et Agnès Fritze, «Défis de la formation en travail social», REISO, Revue d'information sociale, publié le 9 juillet 2026, (Publication originale: ActualitéSociale, février 2026)
- David Pichonnaz et al., «Un métier du social (pas) comme les autres?», REISO, Revue d'information sociale, publié le 18 août 2025
- Francis Loser et Stéphane Michaud, «Le récit de pratique, un outil professionnel», REISO, Revue d'information sociale, publié le 26 juin 2025
- Fanny Tang et Philippe Wieland, «Posture réflexive sur le suivi thérapeutique», REISO, Revue d'information sociale, publié le 10 mars 2025
- Doriane Baettig, «De l’art d’apaiser les conflits en garderie», REISO, Revue d'information sociale, publié le 18 novembre 2024
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Anaïs Casada et al., «L’argent, incontournable de la relation éducative», REISO, Revue d'information sociale, publié le 16 juillet 2026, https://www.reiso.org/document/15811
