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Solitude des seniors: le rôle du travail social

Jeudi 10.09.2026
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Les dispositifs destinés aux personnes âgées offrent des espaces privilégiés pour repérer la solitude. Encore faut-il outiller les professionnel·les pour mieux l’identifier et structurer les interventions.

Par Melissa Ischer, adjointe scientifique, Ruxandra Oana Ciobanu, professeure, et Judith Kühr, adjointe scientifique, Haute école de travail social Lausanne (HES-SO)

La solitude des personnes âgées constitue une réalité pour de nombreux·ses professionnel·les. Le 4 juin 2025, le réseau de compétence Âge, vieillissements et fin de vie de la Haute école de travail social et de la santé Lausanne (HETSL) [1] y a consacré une demi-journée. Cette rencontre a réuni les acteurs et actrices de l’accompagnement des seniors en Suisse romande. Outre les conférences plénières, des ateliers ont invité des professionnel·les du travail social et de la santé à croiser leurs regards.

La synthèse des discussions s’articule autour de trois axes : recenser les actions institutionnelles déjà mises en œuvre pour prévenir ou lutter contre la solitude ; repérer les manques et les besoins pour renforcer l’action dans les différents dispositifs ; préciser le rôle de chaque institution. Les autrices, qui ont animé l’événement, ont retenu les éléments saillants pour en proposer une lecture analytique.

Des actions nombreuses, une solitude peu ciblée

Les ateliers ont d’abord mis en lumière de nombreux programmes pour lutter contre la solitude et l’isolement, aux échelles communale, cantonale et fédérale. Parmi eux figure le récent dispositif cantonal vaudois « Vieillir 2030 » [2]. Depuis une vingtaine d’années, le canton voit aussi se développer des « quartiers solidaires » [3], une approche communautaire promue par Pro Senectute.

Cependant, la grande majorité des initiatives identifiées par les participant·es ne visent pas explicitement à prévenir et réduire la solitude. Cette visée reste plutôt implicite, largement considéré comme allant de soi, dans les politiques ou prestations destinées aux seniors. Et malgré cette présence en filigrane, la détection effective de ces situations demeure difficile : les professionnel·les de première ligne manquent d’outils et l’intervention concrète demeure difficile.

L’isolement social n’est en effet pas synonyme de solitude. Ces deux termes sont fréquemment employés de manière interchangeable, au risque d’entretenir une confusion conceptuelle. L’isolement social objectif désigne un manque avéré de liens sociaux (partenaire, famille, ami·es). La solitude renvoie à un sentiment subjectif fondé sur une évaluation négative de la quantité et de la qualité des liens sociaux qu’entretient une personne. Il convient par ailleurs de distinguer différents types de solitude : la solitude sur le plan émotionnel, social ou encore existentiel (Ciobanu & Cavalli, 2026). L’intervention professionnelle doit cibler le type de solitude et le public concerné (Fokkema & van Tilburg, 2007).

Les dispositifs destinés aux personnes âgées constituent des espaces privilégiés pour le repérage et la prévention des situations de solitude. Dans les soins à domicile, des professionnel·les du travail social appuient, par exemple, les équipes médicales lorsque des situations de vulnérabilités sont identifiées. Certaines actions ciblent aussi les proches aidant·es, dont il est établi qu’ils·elles sont exposé·es à un risque accru de solitude (Hajek et al., 2021).

Dans les structures de jour, le maintien ou la création d’un réseau de sociabilité compte parmi les objectifs. D’autres formes d’habitat alternatif, comme les colocations seniors, favorisent la vie collective et la solidarité entre les habitant·es. Dans les EMS, le soutien social occupe aussi une place importante dans la réflexion sur la qualité de vie des personnes âgées. C’est aussi le cas dans les unités de psychogériatrie.

Sans viser explicitement la réduction des sentiments de solitude, ces interventions peuvent y contribuer. L’évaluation de leurs effets, par la mesure des niveaux de solitude, apparaît néanmoins essentielle. Il importe également de concevoir les interventions de manière ciblée afin de tenir compte de l’ensemble des facteurs et leviers pertinents (Fokkema & van Tilburg, 2007).

Repérer les seniors en situation d’isolement

Un premier problème relevé par les participant·es concerne la difficulté à atteindre les personnes âgées susceptibles de vivre de la solitude. L’adoption d’une politique vieillesse ou l’élaboration de mesures favorisant leur inclusion ne garantit pas pour autant leur participation. Comment atteindre ce public par définition difficile à toucher ? Comment favoriser sa participation ? Et comment rendre les offres moins stigmatisantes à ses yeux ?

À cet égard, l’accessibilité des informations est considérée comme insuffisante. En outre, un maillon déterminant semble manquer à la chaine entre la transmission de l’information et la participation des seniors : le contact humain.

Le deuxième problème majeur relevé durant les ateliers concerne précisément le manque de ressources en personnel, lequel limite l’accompagnement social et le développement de nouvelles formes du prendre soin. S’y ajoutent les contraintes du système fédéraliste, qui se traduisent par une répartition inégale sur le territoire.

La troisième difficulté tient à la confusion entre sentiment de solitude et isolement social. Celle-ci brouille les registres d’action pertinents. L’expérience des résident·es d’EMS l’illustre. « Ensemble, mais seul·es » : une participante résume ainsi le ressenti d’individus qui, malgré leur entourage, éprouvent de la solitude. Cette vie en communauté non choisie montre les limites du « vivre ensemble » pour des personnes aux profils et besoins diversifiés.

Le sentiment d’appartenance au groupe représente un défi pour les professionnel·les des EMS. Les animations suffisent-elles à favoriser ce sentiment ? S’y ajoutent des problématiques de santé importantes des résident·es, qui entravent potentiellement leur participation. Les stigmatisations à l’encontre des personnes âgées contribuent à banaliser leur sentiment de solitude, principalement lorsqu’elles sont atteintes dans leur santé et que leur pouvoir d’agir est jugé moindre. Des professionnel·les peu outillé·es au repérage de la solitude risquent alors de passer à côté de son identification.

Enfin, réduire la solitude chez les seniors soulève aussi un enjeu central quant à la coordination des domaines de la santé et du social. Leur fonctionnement en silos ne facilite pas la collaboration des professionnel·les. La transmission d’informations concernant les personnes reste par ailleurs complexe en raison du secret de fonction et de la protection des données. Ces contraintes contribuent à sectoriser les interventions. Les ateliers ont pourtant bien montré que les professionnel·les des soins figuraient bien souvent parmi les premiers·ères à identifier les personnes à risque de solitude. Dès lors, comment construire la collaboration entre la santé et le travail social dans l’accompagnement effectif de ces situations ? Quels en sont les freins et les leviers ?

Coordonner, former, évaluer les réponses

Ces analyses soulèvent plusieurs questions sur l’identification des situations de solitude : quels outils précis existent pour les repérer et sont mobilisés par les professionnel·les ? La détection s’applique-t-elle à l’ensemble de la population âgée ? Ou intervient-elle uniquement lorsque certains signes interpellent des professionnel·les, au risque de manquer des situations ?

Une première piste, sur le plan macro, concerne la coordination et la répartition des offres pour les seniors en Suisse romande. Les professionnel·les attendent particulièrement une mise en réseau des acteurs et actrices et des institutions du secteur de la vieillesse.

Concernant les prestations, il s’agirait de cartographier les offres existantes et d’assurer leur accessibilité, y compris dans les régions rurales. Sur le plan politique, une telle visibilité contribuerait à encourager l’action à l’échelle de l’ensemble du territoire et à promouvoir une meilleure répartition des dispositifs de soutien, en tenant compte des spécificités régionales. Il importe aussi d’interroger la tension entre « protection » et « participation », induite par les différents programmes politiques. Les plans canicule ou l’expérience de la pandémie de Covid-19 en sont des exemples (Le Garrec, 2020). Ces injonctions, tantôt à se renfermer, tantôt à s’ouvrir au monde, créent un effet paradoxal sur les « bonnes » attitudes attendues des seniors.

Quant au bénévolat, il joue un rôle important dans le maintien des liens sociaux des seniors. Cette piste comporte toutefois des limites, notamment sur les plans de l’encadrement et de la pérennité. La professionnalisation des activités bénévoles nécessite des ressources dédiées (Fokkema & van Tilburg, 2007).

La formation soulève aussi plusieurs enjeux, en particulier la professionnalisation et l’interdisciplinarité « santé-social ». La formation initiale gagnerait à intégrer transversalement des contenus relatifs à la solitude et à l’isolement social dans les curricula. Pour renforcer le travail interdisciplinaire, des modules collaboratifs « santé-social » gagneraient également à être introduits. Sur le terrain, cela pourrait se traduire par des binômes santé-social dans la prise en charge des personnes âgées. Enfin, il s’agit de renforcer l’attractivité du champ du vieillissement auprès des futur·es professionnel·les de la santé et du social.

De manière générale, les professionnel·les appréhendent les situations de solitude et tentent d’y répondre. Mais leurs actions demeurent largement intuitives et s’appuient sur l’expérience. Le développement d’outils d’identification des besoins sociaux et d’évaluation des interventions constitue une piste pour soutenir leur pratique.

Bibliographie

[1] La HETSL se nommait ainsi au moment de l’événement. Elle est devenue Haute école de travail social Lausanne le 1er septembre 2026.

[2] https://www.vd.ch/population/seniors/politique-cantonale-de-la-vieillesse

[3] https://www.quartiers-solidaires.ch/


Lire également 

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Comment citer cet article ?

Melissa Ischer et al., «Solitude des seniors: le rôle du travail social», REISO, Revue d'information sociale, publié le 10 septembre 2026, https://www.reiso.org/document/15996

Chaque année, la revue met l'emphase sur une thématique particulière. Des articles documentés et interdisciplinaires sont publiés au fil des mois pour nourrir le débat.

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