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À Renens, un ancien EMS accueille temporairement vingt-quatre ménages. Cette occupation transitoire, portée par la Fondation de l’Orme et l’ARASOL, interroge aussi l’usage social du bâti vacant.
Alors que le taux de vacance ne s’élève qu’à 0,47% dans l’Ouest lausannois et que les procédures d’expulsion traitées par l’Unité logement de l’ARASOL ont bondi de 110% en cinq ans, le projet « L’Oriel », à Renens, apporte une réponse concrète. Depuis août 2026, cet ancien établissement médico-social accueille vingt-quatre ménages en difficulté de logement, dans l’attente de sa réaffectation en établissement psychosocial médicalisé (EPSM). Eliane Bovitutti, directrice du pôle santé mentale de la Fondation de l’Orme, Christophe Milardi, directeur de l’ARASOL, et Nathan Broquet, responsable de l’Unité logement, reviennent sur sa mise en œuvre et ses enjeux sociaux.
(REISO) Qu’est-ce qui a déclenché la collaboration entre la Fondation de l’Orme et l’ARASOL ?
Eliane Bovitutti(Éliane Bovitutti) L’idée est née d’un constat partagé : d’un côté, un bâtiment appelé à accueillir à terme un projet médico-social allait rester vacant pendant plusieurs années ; de l’autre, la crise du logement frappait durement les personnes les plus vulnérables de l’Ouest lausannois.
Pourquoi ne pas avoir laissé le bâtiment vacant jusqu’à sa réaffectation ?
Lorsque la Fondation de l’Orme est devenue propriétaire de l’ancien EMS de l’Oriel, y développer un établissement psychosocial médicalisé (EPSM) constituait l’objectif à long terme. Toutefois, nous avons rapidement interrogé la responsabilité qu’impliquait la possession d’un tel bâtiment durant la phase de transition. Dans le contexte actuel, laisser des locaux fonctionnels inoccupés nous semblait difficilement justifiable sur le plan social.
Comment les rôles se sont-ils répartis entre les deux partenaires ?
Structure de proximité confrontée quotidiennement aux difficultés d’accès au logement, l’ARASOL disposait de l’expertise et de la connaissance du terrain nécessaires pour identifier les besoins et accompagner les futur·es occupant·es. Nous mettions à disposition, pour notre part, une infrastructure immédiatement mobilisable.
Comment les autorités publiques ont-elles contribué à l’émergence du projet ?
Christophe Milardi(Christophe Milardi) L’initiative a pris forme à partir des contacts réguliers que nous entretenons avec les autorités communales de l’Ouest lausannois. La commune de Renens nous a signalé l’existence du bâtiment et la possibilité d’une occupation transitoire avant sa réaffectation. Elle a également financé un concept d’occupation. La rencontre avec la Fondation de l’Orme a ensuite été déterminante. Sa direction s’est rapidement montrée disposée à explorer avec nous une utilisation temporaire à vocation sociale.
Quels défis administratifs ou juridiques ont accompagné la mise en place du dispositif ?
(Éliane Bovitutti) Les principaux défis relevaient davantage de la coordination et de la sécurisation du dispositif que d’obstacles juridiques. Nous avons dû clarifier les responsabilités de chaque partenaire, définir les modalités d’occupation temporaire, garantir le respect des normes de sécurité et veiller à la compatibilité avec la future réaffectation du bâtiment. Nous avons également veillé à ce que le dispositif reste souple tout en offrant un cadre stable et digne aux personnes accueillies. La convergence autour d’un objectif commun — répondre à une urgence sociale de manière pragmatique — a accéléré sa mise en œuvre. Le soutien de la Direction générale de la cohésion sociale de l’État de Vaud a également facilité le processus.
Que révèle cette initiative sur l’usage du patrimoine immobilier institutionnel ?
Au-delà de cette réalisation concrète, ce projet interroge notre rapport collectif au patrimoine bâti. Dans un contexte de pénurie de logements et de besoins sociaux croissants, les périodes de vacance peuvent devenir des opportunités d’innovation sociale. Elles invitent les propriétaires publics, parapublics et institutionnels à imaginer des usages transitoires au bénéfice de la collectivité, sans compromettre les projets à venir.
Le projet cible des personnes salariées et financièrement autonomes, dont les revenus dépassent les plafonds de certaines aides sans suffire à accéder au marché locatif actuel. Que révèle ce profil de l’évolution des publics touchés par la crise du logement ?
Cette initiative met effectivement en lumière une réalité qui prend davantage d’ampleur : la crise du logement ne touche plus uniquement les personnes en situation de grande précarité ou bénéficiant de l’aide sociale. Elle concerne désormais des personnes qui travaillent, disposent de revenus réguliers et assument leurs obligations financières, mais qui ne parviennent plus à accéder à un logement adapté sur un marché devenu extrêmement tendu. Leur situation illustre une forme d’entre-deux, celle des « ni ni » : trop autonomes financièrement pour bénéficier de certaines aides, mais disposant de ressources insuffisantes pour répondre aux exigences du marché locatif.
Ce projet nous rappelle que le logement constitue un déterminant essentiel de la santé, de l’inclusion sociale et du maintien en emploi.
Ce public était-il déjà connu de l’ARASOL ?
(Nathan Broquet) L’ARASOL intervient depuis de nombreuses années dans le domaine du logement, grâce notamment à une unité ouverte à l’ensemble de la population de l’Ouest lausannois. Cette unité est notamment informée de toutes les ordonnances d’expulsion prononcées sur le territoire et, dans environ 70% des situations, son intervention contribue à éviter que l’expulsion n’ait effectivement lieu. Mais lorsqu’une expulsion ne peut être évitée, trouver une solution devient extrêmement compliqué.
Pourquoi la situation peut-elle être particulièrement difficile pour les personnes qui ne bénéficient d’aucune aide sociale ?
(Christophe Milardi) Ces personnes ont un revenu, parfois un emploi stable, mais ces ressources — ou simplement quelques poursuites inscrites sur leur extrait — ne suffisent plus à leur ouvrir l’accès au marché locatif actuel. L’Oriel apporte précisément une réponse à cette frange de la population qui se situe dans un angle mort du dispositif.
En attendant de devenir un établissement psychosocial médicalisé, le bâtiment de la Fondation de l'Orme accueille temporairement vingt-quatre ménages. © LDD
Comment l’accompagnement social proposé s’adapte-t-il à des personnes qui ne présentent pas de problématiques d’addiction ou de grande précarité ?
(Éliane Bovitutti) Cette évolution invite effectivement à repenser l’accompagnement. Les personnes accueillies à l’Oriel ne nécessitent généralement pas un suivi socio-éducatif intensif. En revanche, elles ont besoin d’un cadre sécurisant, d’un accompagnement administratif ponctuel, d’un soutien dans leurs démarches de relogement et, surtout, de temps pour retrouver une stabilité. L’enjeu est moins de « prendre en charge » que soutenir l’autonomie de personnes qui disposent déjà de nombreuses compétences, mais qui se retrouvent fragilisées par un contexte économique et immobilier défavorable.
En quoi le logement constitue-t-il aussi un enjeu de prévention ?
Ce projet nous rappelle que le logement constitue un déterminant essentiel de la santé, de l’inclusion sociale et du maintien en emploi. Lorsqu’une personne ou une famille ne sait plus où se loger, c’est l’ensemble de son équilibre qui est menacé. En offrant une solution transitoire, nous cherchons avant tout à prévenir les ruptures de parcours et réunir les conditions nécessaires à la poursuite du parcours des personnes concernées.
(Christophe Milardi) Il ne s’agit pas de développer un accompagnement social lourd, mais de créer un sas : offrir un logement temporaire, éviter une rupture brutale et donner quelques mois aux personnes pour rechercher une solution durable. Notre rôle consiste avant tout à soutenir cette recherche et à mobiliser, lorsque cela est nécessaire, les ressources favorisant leur retour à une stabilité résidentielle.
L’organisation du bâtiment prévoit une répartition des résident·es par étages, ainsi qu’un étage dédié aux professionnel·les. Comment cette configuration influence-t-elle la dynamique de vie collective ?
(Nathan Broquet) La répartition par étages offre un cadre de vie adapté aux différentes situations — familles, femmes seules et hommes seuls — et préserve une certaine intimité. Il n’est toutefois pas prévu de créer artificiellement une vie communautaire entre les étages. Les interactions devraient principalement se développer dans les espaces communs du rez-de-chaussée et les espaces extérieurs. Nous souhaitons que ces lieux favorisent des rencontres naturelles entre les habitant·es, sans les rendre obligatoires.
Quelle place souhaitez-vous accorder aux échanges entre les résident·es ?
(Christophe Milardi) Nous réfléchissons à la mise en place d’animations socioculturelles. L’objectif serait de soutenir progressivement la cohésion, les échanges et éventuellement l’entraide entre les personnes accueillies. La présence de professionnel·les sur place offre parallèlement un appui de proximité lorsqu’un besoin apparaît. L’enjeu est donc de trouver un équilibre : respecter l’autonomie des personnes, qui ne sont pas là pour être « prises en charge », tout en créant un environnement suffisamment soutenant pour éviter l’isolement et favoriser leur retour vers un logement durable.
Le projet ne résout pas la pénurie structurelle de logements, mais vise à éviter le basculement d’une personne ou d’une famille dans une situation beaucoup plus précaire pendant qu’elle cherche une solution durable.
Comment le loyer moyen de 680 francs, hors charges, a-t-il été calculé ?
Le dispositif repose sur un principe simple : son exploitation devait être financièrement neutre. Nous avons donc recensé l’ensemble des charges prévisibles liées au fonctionnement de l’immeuble sur les deux années d’occupation : chauffage, électricité, contrats de maintenance, nettoyage et autres frais d’exploitation. Nous avons ensuite volontairement retenu un taux moyen d’occupation d’environ 60%. Un projet temporaire de cette nature ne peut en effet pas reposer sur l’hypothèse irréaliste d’un bâtiment occupé à 100% pendant deux ans. Il faut intégrer une première période de remplissage, puis, à l’approche de la fin du projet, une période progressive de libération du bâtiment afin de le restituer dans les délais prévus. C’est sur cette base qu’a été déterminé le montant nécessaire pour couvrir les coûts d’exploitation.
À quelles conditions ce modèle peut-il atteindre cet équilibre économique ?
Cet équilibre repose sur deux conditions particulièrement favorables : la durée relativement longue de mise à disposition et l’absence d’intérêts hypothécaires dans le calcul. L’expérience montre ainsi qu’une occupation sociale temporaire peut trouver un équilibre économique, à condition notamment que le ou la propriétaire accepte de raisonner autrement qu’en termes de rendement immobilier immédiat. En contrepartie, le bâtiment reste occupé, chauffé, entretenu et surveillé pendant toute la période transitoire. Les intérêts se rejoignent ainsi : la population bénéficie d’une solution de logement accessible, tandis que le propriétaire conserve un bâtiment occupé et entretenu jusqu’à sa réaffectation.
Ce dispositif est prévu pour une durée de deux ans. Quelles sont les perspectives pour les vingt-quatre ménages accueillis à l’issue de cette période ?
Le cadre est posé dès le départ : l’objectif n’est pas de créer une nouvelle forme de logement durable, mais d’offrir une période de stabilité destinée à élaborer la suite. Cette préparation commence donc dès l’installation. Les collaborateurs et collaboratrices de notre Unité logement réalisent régulièrement des bilans avec les occupant·es sur l’avancement de leurs recherches. Des ateliers sont également organisés pour les aider à constituer des dossiers solides et adaptés aux attentes des régies immobilières. Le séjour constitue ainsi une étape dans un parcours résidentiel et non une fin en soi. Il ne résout évidemment pas la pénurie structurelle de logements, mais vise à éviter le basculement d’une personne ou d’une famille dans une situation beaucoup plus précaire pendant qu’elle cherche une solution durable.
Dans un contexte où les besoins sociaux augmentent et où le foncier devient une ressource rare, ces lieux devraient aussi être considérés comme des opportunités de création de valeur sociale.
Sur quels relais l’ARASOL s’appuie-t-elle pour favoriser le relogement ?
Notre implantation de longue date dans l’Ouest lausannois constitue un atout. Au fil des années, nous avons développé des contacts réguliers avec de nombreuses régies et une relation de confiance s’est installée. Lorsqu’un dossier est présenté par notre intermédiaire, nous pouvons notamment nous assurer que le niveau du futur loyer est compatible avec les revenus du ménage et qu’un accompagnement reste possible si une difficulté survient. Nous pouvons également nous appuyer sur un tissu associatif particulièrement riche dans l’Ouest lausannois, comme le dispositif Rel’Og de la Fondation Le Relais, qui complète nos propres ressources en matière d’accompagnement social. Cette complémentarité entre organismes publics, associatifs et privés renforce les possibilités de relogement.
Pour les professionnel·les de l’ARASOL, intervenir dans un lieu de vie modifie-t-il la nature de l’accompagnement ?
Il est encore trop tôt pour procéder à une véritable évaluation de ce que l’intervention de proximité modifiera dans la pratique de nos travailleurs et travailleuses sociales. Le projet devra être observé dans la durée avant de tirer des enseignements solides sur ce point. Mais comme déjà évoqué, les locataires qui intègrent l’Oriel n’ont pas nécessairement besoin d’un accompagnement social important. Dans de nombreuses situations, elles disposent d’un emploi, d’une autonomie dans la gestion de leur quotidien et des compétences nécessaires pour effectuer leurs démarches. C’est principalement leur niveau de revenu, confronté à un marché immobilier particulièrement tendu, qui les a conduites à cette situation. La proximité des professionnel·les doit donc avant tout être pensée comme une ressource disponible plutôt que comme une prise en charge permanente. Elle facilite une intervention rapide en cas de besoin, notamment pour la recherche de logement, tout en respectant l’autonomie des personnes.
Cette expérience pourrait-elle inspirer d’autres formes d’hébergement transitoire ?
Cette expérience pourrait effectivement conduire à réinterroger certaines réponses actuellement apportées à la perte de logement. Entre l’absence de solution et le recours à l’hôtel, souvent coûteux et peu adapté à une stabilisation durable, des formes d’hébergement transitoire plus intégrées, plus stables et davantage orientées vers le relogement pourraient constituer une voie intermédiaire. L’Oriel servira à évaluer concrètement l’intérêt et les limites d’un tel modèle.
Quel regard souhaiteriez-vous que les propriétaires portent sur les bâtiments temporairement vacants ?
(Éliane Bovitutti) J’aimerais d’abord inviter à regarder autrement les bâtiments temporairement vacants. Dans un contexte où les besoins sociaux augmentent et où le foncier devient une ressource rare, ces lieux ne devraient plus être considérés uniquement comme des actifs en attente d’affectation, mais aussi comme des opportunités de création de valeur sociale. Je suis convaincue que de nombreuses fondations, communes, institutions parapubliques ou propriétaires privé·es disposent de bâtiments qui pourraient, pendant quelques mois ou quelques années, accueillir des projets utiles à la collectivité : logements temporaires, hébergements d’urgence, espaces communautaires, structures d’insertion, lieux culturels ou initiatives de santé communautaire. Bien sûr, chaque situation est différente, mais notre expérience montre que ces solutions peuvent émerger lorsque les acteurs et actrices construisent ensemble plutôt que de travailler de manière cloisonnée.
La question consiste aussi à déterminer comment mobiliser davantage l’intelligence collective, les ressources existantes et les partenariats face aux défis sociaux actuels.
Quels sont les freins à lever pour favoriser ce type d’occupation transitoire à l’échelle cantonale ?
Tout d’abord, il faut renforcer les mécanismes de coordination entre les propriétaires de bâtiments et les actrices et acteurs du champ social du canton. Très souvent, les besoins existent d’un côté et les ressources de l’autre, sans que les deux se rencontrent. Ensuite, il serait utile de développer un cadre qui facilite les occupations transitoires. De nombreux propriétaires renoncent par crainte de la complexité administrative, des responsabilités juridiques ou des coûts d’adaptation. Un accompagnement cantonal, des modèles de conventions standardisés ou des dispositifs de conseil pourraient contribuer à lever ces freins.
Comment mieux reconnaître la valeur sociale de ces occupations temporaires ?
Ces projets génèrent une plus-value collective. Ils contribuent à prévenir des situations de précarisation, à limiter des ruptures de parcours résidentiels et à apporter une réponse rapide à des besoins que la construction de nouveaux logements ne peut résoudre à court terme. Cette valeur sociale mérite d’être soutenue par des mécanismes financiers adaptés. Au fond, la question n’est peut-être pas seulement de savoir si nous pouvons encore laisser des bâtiments vides. Elle consiste aussi à déterminer comment mobiliser davantage l’intelligence collective, les ressources existantes et les partenariats face aux défis sociaux actuels. Le logement est aujourd’hui un enjeu majeur de cohésion sociale, de santé et de dignité. Chaque bâtiment temporairement disponible représente une occasion d’agir.
(Propos recueillis par Céline Rochat)

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