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Écologie et travail social : quelle place demain?

Lundi 02.05.2022

Le 16 mars 2022, la Journée internationale du Travail social a réuni plus de 70 pays en distanciel sous le titre « Repositionner le travail social dans un monde écosocial. Nouveaux partenariats, nouvelles alliances ». Synthèse.

Par Joëlle Libois, directrice, Haute école de travail social, Genève (HES-SO)

« La force de l’Occident est surtout matérielle : elle méconnaît la puissance formidable des faibles qui ont foi dans un idéal et espèrent qu’un jour une paix basée sur l’amour de l’humanité régnera sur le monde ». Tagore, 1921

Le principe de coopération internationale est aujourd’hui essentiel si nous voulons travailler et faire avancer la cause d’une justice sociale environnementale. Les HETS de Genève et Fribourg, les organisations internationales du travail social (IASSW, FITS), l’Institut de recherche pour le développement social de l’ONU (UNRISD) se sont emparés du thème à l’occasion de la journée internationale du travail social de 2022. [1]

Au XXIe siècle, les pressions constantes de la globalisation et la recherche effrénée de gains de productivité conduisent, de manière inéluctable, à la détérioration des conditions d’existence des humains et des écosystèmes. Le paradoxe réside dans le fait que la recherche d’une croissance illimitée épuise les écosystèmes desquels les humains tirent leurs ressources et leur bien-être.

Les travailleurs·euses sociales sont directement impliqués, défendant des valeurs de solidarité, d’inclusivité, et de durabilité. Ceci en s’appuyant sur les compétences de ceux et celles qui souvent, peinent à prendre la parole, ou peinent à être entendu·e·s, tant leurs différences semblent les projeter dans un monde parallèle, peu digne d’être écouté. Et pourtant, face aux enjeux climatiques et aux défis que nous posent le vivre ensemble, les mouvements civils, les minorités, les populations autochtones sont les plus à même de nous donner des pistes de renouvellement de nos manières d’être, de nos compréhensions des problématiques sociales, de notre rapport au monde, au vivant, aux écosystèmes.

Quelques points saillants ont illustré les enjeux de demain

Du point de vue des écosystèmes, il a été relevé l’importance des sociétés autochtones comme source d’inspiration. Celles-ci nous offrent un renversement de perspectives. Se tourner vers un avenir porteur des valeurs renouvelées du lien à la nature, à la spiritualité, à la conscience de la richesse de notre planète dont l’humain n’est qu’une petite part du vivant est une réelle opportunité de retrouver du sens là où l’avenir paraît totalement obscurci. Défendre ces connaissances et reconnaître leur concept de Bien vivre, s’appuyer sur la résilience, l’estime de soi, la restauration, mais aussi les luttes, souvent de manière pacifiste des peuples autochtones. En ce sens, les travaux scientifiques autour de l’Indice de la Planète Heureuse (IPH) en lieu et place du PIB, peuvent soutenir nos élans et réflexions pour un monde meilleur. L’IPH combine trois variables, le degré de satisfaction de la vie, l'espérance de vie et l'empreinte écologique par habitant·e. Il est considéré l'efficacité relative avec laquelle les nations transforment la planète en ressources naturelles pour une vie heureuse de leurs citoyen·ne·s. [2]

Importance de l’éducation et de la formation

Les systèmes éducatifs portent bien peu d’attention aux thématiques de transitions justes, de justice sociale. Or, les nouveaux modèles éducatifs, les écoles dans la forêt, l’expérience du ressourcement par la beauté de la nature, par sa capacité d’inclusion, permet d’intégrer, l’intérêt d’un tel changement de paradigme, de modifier notre raison d’être sur terre, non plus dans les circuits de surconsommation, de rivalité, de concurrence, mais dans la préservation et le respect de l’environnement. Le travail social peut soutenir ces modèles éducatifs dans l’accueil des enfants, dans l’éducation populaire et informelle. Les équipes professionnelles, la recherche universitaire et la formation doivent intégrer ces nouvelles thématiques et lancer des projets concrets de forum, voire d’États généraux pour favoriser la transition vers un monde écosocial en intégrant les connaissances des populations. La formation est un espace ouvert à l’accueil des mouvements citoyens, des minorités discriminées. Donner de la voix aux personnes accompagnées, relater la réalité du vécu, pour être directement en prise avec l’expérience des communautés. Il revient encore aux acteurs et actrices du Travail social de comprendre et expliquer les principaux facteurs et enjeux de la crise sociale et environnementale actuelle ; comprendre et expliciter afin de participer dans les débats universitaires et sociopolitiques, proposer de nouveaux outils pour accompagner les populations les plus à risque, créer des partenariats spontanés comme organisés.

Transformation des politiques sociales, les politiques sociales dans leur évolution auront à s’appuyer sur le concept de transition juste. L’enjeu est de parvenir à définir des mesures de préservation des écosystèmes qui n’accroissent pas les inégalités sociales, mais visent à une redistribution des richesses en vue d’une vie digne pour toutes et tous. Ici encore, un renversement de paradigme pourrait nous aider à saisir ce qu’il faudrait entendre par richesse, hors de l’aspect pécuniaire.

Mais comment faire comprendre au secteur économique l’importance d‘une transition juste ? Comment avancer dans des espaces de dialogues en vue de transformations profondes, alors que le repli sur soi et le nationalisme reviennent en force ? Les professionnel·le·s du travail social représentent des maillons indispensables entre l’État et la société civile, mais qu’en est-il avec le secteur privé qui est régulièrement privilégié dans les prises de position ? Le travail social devrait mieux faire reconnaître leur expertise et ainsi peser sur les orientations. Notons toutefois que les grandes transformations des politiques sociales sont historiquement issues des mobilisations citoyennes, des mouvements de populations souvent discriminées et reléguées à la marge, mais qui, en travaillant de manière collective, parviennent in fine à faire reconnaître et entendre leurs voix et leurs droits. 

Du côté économique, des alternatives existent et s’expérimentent dans de nombreux pays. Il a été fait mention d’une économie régénérative, verte et inclusive. A contrario d’une volonté de rendement et de croissance, l’économie régénérative vise non seulement à régénérer les ressources naturelles, mais aussi à participer à la réviviscence du travail productif, par exemple en privilégiant les circuits courts. Cela implique de revisiter le droit du travail, de soutenir une économie contributive et circulaire, ce qui ne vise pas la capitalisation de biens financiers, mais répond avant tout aux besoins sociaux.  

Par exemple, le Revenu de transition écologique est un dispositif visant à verser un revenu à des personnes physiques, en contrepartie d’activités orientées vers l’écologie et le lien social.

Notons encore, le système coopératif qui revient sur le devant de la scène. Les coopératives de transition écologique que ce soit pour l’habitat, de la finance équitable et encore les nouvelles entreprises sociales et solidaires représentent des modèles très prisés par les jeunes générations donnant sens et soutien par l’action collective. Le travail social peut aussi favoriser de telles initiatives, et ainsi peser sur le politique et l’économique.

Travail social et médiation, alliances et réseaux, associations, ONG, tout engagement citoyen est aujourd’hui facilité au niveau planétaire par les nouveaux outils de communication numériques. S’engager sur des adaptations transformatrices, retrouver du pouvoir d’agir au travers des mouvements de solidarités, de partenariat pour rompre le silence, par des plateformes numériques, les radios locales ou autres, ouvre un réel pouvoir d’agir citoyen. Faire connaître les projets sociaux, les mettre en visibilité relève aussi des compétences du travail social tout en maintenant la présence physique pour se retrouver, échanger, collectiviser, éléments si importants pour alimenter le lien social.

Le travail social est largement impliqué dans les mouvements populaires, dans la société civile. Il est en capacité de faciliter différentes modalités d’expression, en ce sens il peut jouer un rôle de passeur, parfois de médiateur, mais aussi de force de conscientisation et de mobilisation, particulièrement du local au global, mais ceci jamais en sauveur solitaire ou en moralisateur·trice. Une justice sociale et climatique est l’affaire de toutes et tous, elle passe prioritairement par des renversements de nos manières de vivre. Les travailleurs et travailleuses sociales sont des acteurs et actrices de la médiation socioculturelle. Ils et elles peuvent conscientiser les populations au bien-être, à la beauté esthétique comme espace de ressourcement, de construction de sens. Ceci à partir de la magnificence de la nature, par la création artistique, par diverses formes d’expression, pour soutenir des nouvelles sources de créativité, imaginaires et spirituelles, éléments indispensables au développement de l’humain dans le respect des écosystèmes.

Pour ne pas conclure

C’est à travers un travail interprofessionnel et transdisciplinaire, en unissant nos connaissances que nous pourrons participer pleinement aux enjeux écosocio-planétaires, au travers de projets concrets en lien avec les réalités du vivre ensemble.

La mesure du développement humain s’étalonne sur la capacité à rejoindre les objectifs de l’humanité, dans leurs aspects matériels, spirituels, naturels et socioculturels, indépendamment des religions et croyances, sans discrimination. Pour soutenir un tel projet, une attention particulière doit être donnée à la recherche d’harmonie, à la création artistique et au déploiement solidaire.

Aujourd’hui, toute intervention sociale implique la participation, l’inclusion, la créativité et l’engagement, éléments interdépendants, sources d’émancipation. La perception postmoderne de la théorie et de la pratique du travail social est pluraliste, mais la dimension philosophique de la diversité, du respect de l’humanité et de son environnement ainsi que l’importance de l’esthétique dans l’élévation spirituelle ou encore la formation à la non-violence n’y sont pas suffisamment soutenus. Co-construire un monde écosocial est une réelle opportunité pour donner plus de sens, de beauté et de joie à tout ce qui unit l’humain à son environnement.

D’où l’importance de célébrer la journée internationale du travail social, en relation directe avec les Nations Unies, pour faire réseau, alliance afin d’unir nos forces, nos diversités de champs d’action qui visent un même objectif, une nouvelle société mondiale solidaire. [3]

[1] Voir l’enregistrement de la journée internationale du Travail social

[2]  Voir Happy planet index

[3] Pour poursuivre cet engagement, participons au « Sommet Mondial des Peuples » organisé du 29 juin au 2 juillet sur la thématique « Co-construire un Nouveau  Monde Eco-Social : Ne laisser personne de côté ». Site internet https://newecosocialworld.com/

Comment citer cet article ?

Joëlle Libois, «Écologie et travail social : quelle place demain?», REISO, Revue d'information sociale, mis en ligne le 29 avril 2022, https://www.reiso.org/document/8946

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