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Faire face aux impasses des jeunes en détresse

Jeudi 21.01.2016

A Genève, un nouveau dispositif est au service des jeunes en situation d’impasse suicidaire. « aiRe d’ados » résulte d’un partenariat pluri-institutionnel et pluri-professionnel. Il mise sur la rencontre et la créativité.

Nathalie Schmid Nichols, psychologue responsable Prévention Malatavie Unité de crise et coordinatrice d’aiRe d’ados
Dre Anne Edan, médecin adjoint responsable Malatavie Unité de crise, Hôpitaux Universitaires de Genève – Fondation Children Action

A l’initiative de « Malatavie Unité de crise » [1], plusieurs partenaires genevois de la santé et du domaine social ont pensé et créé aiRe d’ados en 2014. Une aire en écho à l’impasse que les professionnels et les proches des jeunes en détresse peuvent éprouver lorsque les ados ne demandent ou n’acceptent pas l’aide qui leur est proposée. Une aire à la recherche de créations singulières, propres au jeune et à son réseau, autorisant des solutions qui ne dépendent pas que de l’autre.

Sur le parcours des jeunes, plusieurs accroches ont souvent été préalablement tentées. Ces accroches sont parfois restées sans prise parce que le jeune ne se reconnaît pas dans l’offre proposée, que cette offre fait écho à des déceptions antérieures ou qu’il n’a pas encore pris la mesure du gouffre qui se présente à lui. Souvent aussi, la proposition faite mobilise une réaction de refus, qui dit en substance : « Tu ne me feras pas aller là où tu attends que je sois ».

La crise suicidaire de l’adolescent figure une impasse pour le jeune et bien souvent aussi pour les premiers témoins, proches et professionnels, qui l’entourent. Comment s’y prendre pour en sortir ? Comment faire face à l’impasse, à ce qui résiste, à ce qui insiste, comment faire face à la douleur et à la nécessité d’exister ?

A l’écoute de la crise existentielle que traverse l’ado, aiRe d’ados travaille avec lui et son réseau afin d’essayer, ensemble, d’entendre ce que ce jeune n’ose plus tenter et qui l’oriente vers la solution du suicide, d’explorer quelle autre solution il peut entrevoir, qui lui corresponde, une solution expansive et non pas de dissolution. Il s’agit de s’écarter d’une logique qui laisserait penser que la solution est dans l’action suivante qui n’a pas encore été tentée, mais plutôt de mettre en exergue le potentiel créatif des jeunes et des professionnels comme possible outil pour sortir de ce parcours chaotique.

Un filet de sécurité autour du jeune et du premier témoin

Le psychiatre français Jean Oury propose une approche intéressante pour cette démarche. Créateur de collectifs, il soulignait que, pour que le sujet puisse s’orienter, il est fondamental de lui laisser « un minimum de liberté de circulation. Il ne choisit pas parmi les diplômés, il choisit parmi ses copains, il choisit la femme de ménage, il choisit les gens qu’il voit chaque jour et qui ont une gueule qui lui revient. La constellation a d’autant plus d’efficacité qu’elle est hétérogène, c’est-à-dire qu’elle soit composée de gens qui ne se ressemblent pas mais qui se placent en complémentarité » (Oury, 1986).

C’est cette constellation de diversité qu’il s’agit de développer. Lorsque les jeunes parlent de leur mal-être, ce n’est bien souvent pas auprès d’un professionnel, mais auprès de leurs pairs, d’un voisin, d’un proche. Ce premier témoin pourra devenir le porte-parole du jeune si, autour de lui, un réseau est là pour l’écouter, faire le lien, tisser un filet de sécurité autour et avec l’adolescent en détresse.

Alors, comment tisser ce filet entre partenaires ? Témoins de la solitude des jeunes, de celle des familles et des professionnels à leurs côtés, nous sommes allés à la rencontre de nos partenaires, individuellement, pour leur faire part de notre intention et leur exprimer notre désir de travailler avec eux. Quasiment tous ont répondu présents, et certains ont souhaité s’engager à nos côtés pour créer aiRe d’ados [2]. Initialement centrée sur le « R » de réseau, elle s’est élargie pour prendre la consonance de l’aire, celle de la rencontre, des échanges, de l’interactivité, de la créativité. Le dispositif est ainsi devenu non pas un réseau, mais une aire à la disposition des réseaux d’ados en situation de risque suicidaire et d’impasse.

La démarche a notamment été initiée pour permettre un meilleur suivi des jeunes qui, alors même qu’ils avaient trouvé le chemin de Malatavie Unité de crise, quittaient l’unité sans avoir pu s’approprier quelque chose de l’attention qui leur avait été portée de façon à pouvoir ensuite prendre soin d’eux. Au terme du suivi à l’unité, les jeunes et les professionnels à leurs côtés se retrouvaient confrontés à l’épreuve de l’isolement.

Une clinique à plusieurs voix pensée ensemble

aiRe d’ados pense une clinique à plusieurs. Une clinique commune, afin d’échanger les expériences, de partager les risques et les responsabilités, d’entendre les récits et de retrouver une historicité à la trajectoire du jeune qui parfois ne se résume plus qu’à une succession d’échecs, de refus, de ruptures. Une clinique traversée à plusieurs voix. Lors de la rencontre avec un·e jeune et/ou son réseau, avec son consentement, une cellule de coordination va être crééer. Elle comprend un représentant du domaine social, un représentant de la santé et un-e coordinateur-rice. La démarche consiste à inviter autour de la table les différents partenaires et proches afin de faire l’expérience de travailler ensemble, de découvrir les spécificités des rôles, d’articuler créativement les différences, toujours au service du jeune, pour retrouver des pistes permettant de sortir de l’impasse.

Contre toute attente, cette aire a également été convoquée sur le terrain de la formation. Des demandes sont parvenues, témoignant d’un besoin de lien, de la nécessité de développer un langage commun, d’avoir un espace pour penser l’angoisse et l’impensable de la mort qui plane. A nouveau, selon l’éthique choisie, il ne s’agit pas de se substituer mais de fédérer et de mettre en relation des institutions de la santé et du social (le « et » a toute son importance) susceptibles de répondre à ces demandes de formation.

C’est ainsi que sont en cours d’élaboration un projet de séminaires d’analyse de la pratique santé-social de professionnels au contact des jeunes à risque suicidaire, ainsi qu’un projet « sentinelles » visant à former des jeunes étudiants et animateurs bénévoles des champs de la santé et du social à devenir des acteurs-clés au sein des communautés, acteurs qui accueillent, écoutent et orientent les jeunes en détresse et/ou leurs proches vers des ressources d’aide.

Le dispositif aiRe d’ados favorise des partenariats multiples, pluri-institutionnels et pluri-professionnels afin de tisser autour du jeune à risque un filet de sécurité. Il ne s’agit pas de diriger, mais d’écouter, d’aller à la rencontre, d’étayer, de témoigner de la valeur des différences et de les conflictualiser parfois. Il s’agit de penser avec, ensemble.

Quelques références

  • Schmid Nichols, N. & Edan, A. (2015). Aire d’ados, un collectif au service des réseaux des jeunes suicidants en grande difficulté, Psychothérapies, 35(2), 107-115.
  • Edan, A. & Schmid Nichols, N. (2015). aiRe d’ados soutient les jeunes, Diagonale, 104, 18-19.
  • Oury, J. 1986. Le Collectif, le séminaire de Ste-Anne, Nîmes, Champ Social Editions.

[1] « Malatavie Unité de crise » regroupe les trois entités de prévention, de soins ambulatoires et hospitaliers des HUG destinés aux jeunes qui ont des idées suicidaires. Lien internet

[2] Membres et partenaires

aiRe d’ados vit grâce au temps que chaque institution/membre lui alloue. Ses partenaires : AGAPE, Astural, Centre de formation-HUG, Children Action, DGS, Dialogai, FASe, FOJ, FPSE-Université de Genève, HEDS, HETS, Malatavie-Unité de crise, OEJ, OFPC, OMP, Orif, Phénix, Qualife, Santé Jeune, Service de la jeunesse-ville de Genève- SPMI, SSEJ, Service social secondaire-DIP, Service social-Plan-Les-Ouates, Stop Suicide.

Sur le site aiRe d’ados, vous trouverez également d’autres informations si vous étiez intéressés à venir nous rejoindre pour continuer à développer ce dispositif, in progress.

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