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Des métiers de sens à l’épreuve du terrain

Lundi 05.10.2026
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Une étude analyse les motivations et les obstacles qui déterminent l’engagement des jeunes dans les métiers du social et de la santé. Elle souligne l’écart persistant entre l’idéal d’une approche centrée sur l’humain et la réalité d’un travail exigeant et peu valorisé.

Par Alida Gulfi, professeure, et Maria Kaplanidou, collaboratrice scientifique, Haute école de travail social Fribourg (HES-SO)

Dans un contexte marqué par une pénurie croissante de professionnel·les dans les domaines du social et de la santé (Crettaz, Mabillard & Nada, 2023 ; Merçay, Grünig, & Dolder, 2021), il devient essentiel de comprendre comment et pourquoi les jeunes choisissent ces métiers. Quels facteurs influencent leur choix ? Quelles motivations et quels obstacles déterminent leur engagement ?

Cet article propose une analyse des déterminants du choix professionnel des jeunes dans ces domaines, en s’appuyant sur les résultats d’une étude récente réalisée dans le canton de Vaud (Gulfi & Kaplanidou, 2026). L’accent est mis sur les témoignages recueillis lors de six entretiens de groupe menés avec des jeunes en première année de formation, aux niveaux de formation CFC, ES et HES : des assistant·es en soins et santé communautaire, des assistant·es socio-éducatif·ves, des éducateur·trices sociaux·ales ES, des ambulancier·ères et technicien·nes en salle d’opération ES, des étudiant·es HES en travail social et des étudiant·es HES en soins infirmiers.

Des choix influencés par des motivations multiples

L’orientation vers les métiers du social et de la santé ne résulte pas d’une seule motivation, mais d’une combinaison de facteurs intrinsèques (expériences personnelles, valeurs, épanouissement) et extrinsèques (stages, entourage, conditions d’accès aux formations, perspectives professionnelles).

Plusieurs participant·es expliquent que leur intérêt pour les métiers du social et de la santé trouve son origine dans des expériences personnelles importantes, telles que la maladie, l’hospitalisation, l’accompagnement d’un·e proche, des difficultés sociales ou des situations de vulnérabilité vécues dans l’enfance ou l’adolescence. Ces expériences ont souvent suscité une envie « d’aider à son tour », tout en donnant à voir concrètement le rôle des professionnel·les (Descloux, 2020 ; Tétreault et al., 2020). D’autres ont souhaité transformer des expériences négatives en moteur d’engagement professionnel, notamment pour améliorer l’accompagnement des publics en situation de vulnérabilité ou lutter contre des inégalités vécues personnellement.

Le souhait d’exercer un métier utile constitue également une motivation centrale (Bajka & Emmenegger, 2026 ; Tétreault et al., 2020 ; Trede et al., 2017). La plupart des participant·es associent ces professions à des valeurs d’entraide, de solidarité, d’écoute et d’engagement envers autrui. La recherche de sens s’articule ainsi à des convictions éthiques et sociales.

Dans le domaine du social, le choix s’inscrit, pour une partie des participant·es, dans une volonté de lutter contre les inégalités, de défendre des publics marginalisés ou de contribuer à une société plus inclusive. En santé, plusieurs jeunes valorisent aussi une forme d’engagement discret, parfois décrit comme un travail « dans l’ombre », où l’essentiel consiste à être utile à autrui.

Par ailleurs, la relation à l’autre occupe également une place importante (Gulfi & Grand, 2019 ; Tétreault et al., 2020 ; Trede et al., 2017). Les participant·es décrivent souvent leur attrait pour les métiers du social et de la santé à partir des échanges, du contact et du lien avec les bénéficiaires ou les patient·es. Certain·es soulignent le plaisir d’apprendre des autres et de découvrir des parcours de vie variés.

Au-delà de cette dimension relationnelle, ces métiers attirent par leur diversité. La variété des publics, des situations rencontrées, des contextes d’intervention et des possibilités d’évolution est fréquemment mentionnée comme un élément d’attractivité (Bajka & Emmenegger, 2026 ; Descloux, 2020 ; Tétreault et al., 2020 ; Trede et al., 2017). Ces professions sont perçues comme dynamiques, peu routinières, et propices au développement de compétences multiples ainsi qu’à la prise progressive de responsabilités. Les jeunes valorisent également l’articulation entre théorie et pratique proposée dans les formations, ainsi que la mobilisation de compétences relationnelles, techniques, réflexives et scientifiques. Leurs choix professionnels répondent également à un besoin d’épanouissement et de satisfaction au travail (Gulfi & Grand, 2019 ; Tétreault et al., 2020).

Si la motivation personnelle représente un moteur, les stages et les expériences jouent également un rôle déterminant (Genolet, 2023 ; Marcionetti & Zammitti, 2023 ; Tétreault et al., 2020). Ils offrent aux jeunes l’occasion de découvrir les réalités du terrain, de confronter leurs représentations à la pratique et de confirmer — ou parfois de réorienter — leur projet professionnel. Pour plusieurs participant·es, ces expériences ont représenté un moment charnière dans leur parcours d’orientation.

L’entourage exerce également une influence déterminante. Les parents, surtout les mères, soutiennent fréquemment les choix de formation (Bajka & Emmenegger, 2026 ; Marcionetti & Zammitti, 2023). Les professionnel·les rencontré·es durant les stages, les membres de la famille actif·ves dans ces secteurs, ou encore les pair·es, contribuent à rendre ces métiers visibles, accessibles et envisageables. En revanche, le rôle des enseignant·es et des conseiller·ères en orientation apparait plus contrasté : pour certain·es jeunes, ces acteur·trices ont constitué un appui précieux, notamment dans l’accompagnement de leurs démarches, tandis que d’autres regrettent le manque d’informations reçues durant leur scolarité.

Enfin, des considérations plus pragmatiques participent aussi aux choix d’orientation. Les conditions d’accès aux formations, la durée des études, les possibilités de financement, les perspectives d’emploi ou encore les opportunités d’évolution professionnelle interviennent dans les décisions des jeunes. Plusieurs participant·es évoquent des procédures d’admission complexes ou des difficultés d’accès aux places de stage et d’apprentissage. À l’inverse, la forte demande de personnel dans ces domaines, conjuguée à de bonnes perspectives d’emploi et à une sécurité professionnelle, est perçue comme attractive (Bajka & Emmenegger, 2026 ; Genolet, 2023 ; Gulfi & Grand, 2019). Les possibilités de spécialisation et d’évolution de carrière sont également appréciées (Bajka & Emmenegger, 2026 ; Genolet, 2023 ; Gulfi & Grand, 2019 ; Geiser, Cudré-Mauroux & Maggiori, 2023).

Les résultats montrent ainsi que les choix professionnels reposent sur l’articulation entre une recherche de sens et d’utilité sociale, des expériences personnelles significatives et des considérations concrètes liées aux parcours de formation et aux perspectives d’avenir.

L’écart entre attentes et réalités du terrain

Toutefois, les résultats montrent que l’entrée en formation et les expériences de terrain conduisent souvent à une révision des représentations initiales. Les stages et les premières expériences professionnelles constituent à cet égard un moment charnière : ils permettent de confronter une image parfois idéalisée du métier à la réalité des pratiques quotidiennes. Les jeunes découvrent progressivement la complexité des situations rencontrées, la diversité des tâches à accomplir, mais aussi les contraintes administratives, organisationnelles et institutionnelles qui accompagnent l’activité professionnelle.

Plusieurs participant·es évoquent des conditions de travail exigeantes, associées à une forte charge mentale et émotionnelle : à la confrontation directe et répétée à des situations de vulnérabilité s’ajoutent la surcharge de travail, le manque de ressources, les sous-effectifs ou encore les horaires irréguliers. Cela exige de la flexibilité et une importante capacité d’adaptation (Aeschlimann et al., 2018 ; SCOHPICA, 2023). Face à ces difficultés, de nombreux·ses participant·es envisagent déjà de travailler à temps partiel après l’obtention de leur diplôme afin de préserver leur équilibre personnel et leur santé psychique.

La reconnaissance et la valorisation de ces professions constituent un autre enjeu majeur. Bien qu’elles soient perçues comme essentielles au fonctionnement de la société, elles souffrent d’un manque de reconnaissance, tant sur le plan social que financier (Descloux, 2020). Plusieurs participant·es dénoncent une méconnaissance des compétences mobilisées au quotidien ainsi qu’une représentation souvent réductrice de ces métiers. Dans le domaine du social, la diversité des fonctions, des titres et des niveaux de formation contribue à un manque de lisibilité qui nuit à la reconnaissance et à l’attractivité des professions. Dans celui de la santé, elles bénéficient généralement d’une plus grande reconnaissance symbolique, mais celle-ci ne s’accompagne pas toujours d’une reconnaissance matérielle jugée suffisante, notamment en matière de salaire ou de conditions de travail.

Les participant·es soulignent que certaines professions demeurent associées à des stéréotypes qui en invisibilisent la complexité. Les métiers du social sont, par exemple, parfois réduits à des activités telles que « jouer au ping-pong », tandis que ceux de la santé sont souvent limités aux soins d’hygiène, au détriment des nombreuses compétences relationnelles, techniques et scientifiques qu’ils mobilisent. Plusieurs jeunes expriment un décalage entre les responsabilités qu’ils·elles assument et la reconnaissance qui leur est accordée.

Les stéréotypes de genre demeurent également un enjeu (Aepli et al., 2019 ; Rey, 2019). Largement féminisés, ces domaines exposent encore les hommes à des stéréotypes et à des jugements sociaux, parfois associés à des préjugés concernant leur orientation sexuelle, comme le rapportent certain·es participant·es. Ils·elles observent toutefois une évolution progressive vers une plus grande diversité de genre.

Enfin, les résultats révèlent une préoccupation importante concernant la durabilité des parcours professionnels. Plusieurs jeunes associent les métiers du social et de la santé à un risque d’usure physique, psychique et émotionnelle (SCOHPICA, 2023). L’épuisement est perçu comme une menace réelle, susceptible d’entraîner une réduction du temps de travail, des changements de fonction ou des réorientations professionnelles. Si les participant·es continuent d’être fortement attiré·es par le sens, l’utilité sociale et la richesse relationnelle de ces métiers, ils·elles considèrent que leur maintien dans le domaine dépendra également des conditions dans lesquelles ils s’exercent.

Des pistes pour renforcer l’attractivité de ces métiers

Les jeunes et l’équipe de recherche ont formulé plusieurs propositions pour renforcer l’attractivité des métiers du social et de la santé.

La première consiste à renforcer leur visibilité ainsi que celle des parcours de formation. Il s’agit de développer des actions de sensibilisation dans les établissements scolaires, d’augmenter la présence de ces professions dans les médias et les réseaux sociaux et d’améliorer la communication autour des parcours de formation, des débouchés et des rôles spécifiques. Faire découvrir ces métiers plus tôt dans les parcours d’orientation, notamment à travers des stages d’observation, des journées d’immersion, des témoignages de professionnel·les ou de personnes en formation, représente une seconde piste.

Une autre voie consiste à mieux faire connaître la réalité du travail, en donnant à voir la diversité des tâches, des publics et des contextes d’intervention. Les dimensions souvent moins visibles du métier, telles que la coordination, la prise de décision, la réflexion professionnelle ou le travail en réseau, doivent aussi être valorisées.

Mieux faire connaître les compétences mobilisées dans ces professions, qu’elles soient relationnelles, techniques, réflexives ou scientifiques, contribuerait à dépasser les représentations réductrices qui limitent parfois la reconnaissance de ces métiers. Il s’agirait également rendre les parcours de formation plus lisibles et plus accessibles, en simplifiant des démarches administratives d’admission, en renforçant l’accompagnement des candidat·es et en maintenant des passerelles ouvrant la voie à des évolutions de parcours tout au long de la carrière. Lutter contre les stéréotypes de genre et promouvoir une reconnaissance des compétences indépendante du genre contribuerait d’autre part à une plus grande mixité dans les métiers du social et de la santé.

Mettre davantage en avant les dimensions gratifiantes de ces professions s’avère aussi nécessaire : les relations humaines, le sentiment d’utilité sociale, la possibilité d’un impact concret sur la vie des personnes accompagnées et la richesse des parcours professionnels qu’elles offrent. Un autre point essentiel consiste à améliorer les conditions de travail de manière structurelle, en réduisant les charges de travail excessives, en revalorisant les rémunérations et en reconnaissant pleinement les responsabilités assumées par les professionnel·les. Enfin, mieux reconnaître la charge émotionnelle inhérente à ces métiers, notamment en développant des espaces de supervision, d’analyse de pratique et de soutien, afin de favoriser la santé au travail et la durabilité des parcours professionnels, a aussi été identifié comme un point important.

Mobiliser les institutions et les pouvoirs publics

Les résultats de l’étude soulignent l’importance d’accompagner les trajectoires des jeunes. En effet, l’entrée en formation et les premières expériences de terrain conduisent la plupart des candidat·es à confronter leurs représentations initiales aux réalités du travail. L’attractivité des métiers du social et de la santé ne peut dès lors être pensée indépendamment des conditions d’exercice, de la reconnaissance sociale et financière accordée aux professionnel·les, ainsi que des perspectives d’évolution.

Cette recherche rappelle que, dans un contexte marqué par des difficultés de recrutement et de fidélisation, renforcer l’attractivité de ces métiers suppose une mobilisation conjointe des milieux de la formation, des employeur·euses et des pouvoirs publics. Cette mobilisation favoriserait la création des conditions nécessaires pour que les aspirations des jeunes se concrétisent durablement dans les parcours professionnels.

Bibliographie

  • Aepli, M., Kuhn, A., & Schweri, J. (2019). Femmes et hommes n’apprennent pas les mêmes métiers. Skilled, 2, 4‑5.
  • Aeschlimann, B., Dauner Gardiol, I., Trede, I., Neumann, J., & Kriesi, I. (2018). Personnes ayant quitté le domaine social. Rapport mandaté par SAVOIRSOCIAL. Zollikofen: Institut fédéral des hautes études en formation professionnelle IFFP ; Olten : SAVOIRSOCIAL.
  • Bajka, S. M., & Emmenegger, P. (2026). Quels sont les critères pris en compte par les jeunes lors de leur premier choix d’orientation professionnelle ? Tranfer. Formation professionnelle dans la recherche et la pratique, 11(3).
  • Crettaz, E., Mabillard, J., & Nada, E. (2023). Enquête exploratoire sur les besoins du marché de l’emploi en travail social. Rapport de recherche. Delémont : Haute École spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO).
  • Descloux, R. (2020). Les aspirations des apprenti·e·s socio-éducatifs. REISO, Revue d’information sociale.
  • Geiser, F., Cudré-Mauroux, A., & Maggiori, C. (2023). Rapport final du projet « Le travail décent dans le domaine du travail social : Les représentations des professionnel·le·s et des étudiant·e·s ». Haute école de travail social Fribourg.
  • Gulfi, A., & Grand, O. (2019). Le métier d’aide en soins et accompagnement ASA : Quelles perspectives ? Synthèse des principaux résultats de la recherche mandatée par les Organisations du monde du travail (OrTra) Santé-Social des cantons de Fribourg, Jura, Valais et Vaud. Haute école de travail social Fribourg.
  • Gulfi, A., & Kaplanidou, M. (2026). Etude sur les choix professionnels des jeunes dans les domaines de la santé et du social. Rapport final à l’intention de Aoris · OrTra santé-social Vaud. Fribourg : Haute école de travail social Fribourg. Le rapport n’est pas public.
  • Merçay, C., Grünig, A., & Dolder, P. (2021). Personnel de santé en Suisse – Rapport national 2021. Effectifs, besoins, offre et mesures pour assurer la relève (Obsan Rapport 03/2021). Neuchâtel : Observatoire suisse de la santé.
  • Marcionetti, J., & Zammitti, A. (2023). Perceived support and influences in adolescents’ career choices : A mixed-methods study. International Journal For Educational And Vocational Guidance.
  • Rey, S. (2019). Être de sexe minoritaire dans un domaine professionnel peu mixte : Vécu de la formation et entrée sur le marché du travail. In I. Algrain, I. Klasen & V. Lootvoet (éd.), Éducation, égalité, scolarité : Quand l’école se donne un genre (pp. 55-79). Université des femmes.
  • Tétreault, S., Bétrisey, C., Gulfi, A., Brisset, C., Kühne, N., & Leanza, Y. (2020). Perceptions, competencies and motivation for study choice : Occupational therapy and social work student perspectives. International Journal of Practice-Based Learning in Health and Social Care, 8(1), 15-30.
  • Trede, I., Müller, M., Neumann, J., & Kriesi, I. (2017). Première enquête auprès des apprentis et apprenties assistant/es socioéducatifs/ves et des étudiantes et étudiants des écoles supérieures du domaine social. Rapport intermédiaire à l’attention de Savoir Social. Haute école fédérale en formation professionnelle HEFP.

Lire également :

Comment citer cet article ?

Alida Gulfi et Maria Kaplanidou, «Des métiers de sens à l’épreuve du terrain», REISO, Revue d'information sociale, publié le 5 octobre 2026, https://www.reiso.org/document/16115

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