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«Dark romance», ce qu’en font les adolescent·es

Jeudi 17.09.2026
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Souvent décriée pour ses violences et ses rapports de domination, la «dark romance» inquiète. Une recherche menée depuis 2023 déplace pourtant le regard vers les usages, les émotions et les sociabilités qui entourent ces lectures.

Par Magali Bigey, maîtresse de Conférences au laboratoire ELLIADD, équipe Médiations et pratiques numériques, Université Marie et Louis Pasteur, Besançon, et chercheuse associée CARISM Paris-Panthéon-Assas [1]

Entre succès éditorial et inquiétudes sociales, la dark romance [2] est devenue en France, depuis la sortie du roman Captive [3] en 2022, un objet de débat qui s’étend bien au-delà du champ littéraire. Elle suscite de nombreuses interrogations chez les professionnel·les de l’éducation, de la santé, du travail social ou encore de la médiation du livre, car les violences représentées et les relations de domination mises en scène semblent entrer en contradiction avec les messages de prévention. Ces inquiétudes, légitimes, accompagnent aujourd’hui largement la circulation de ces lectures.

Si les adultes et les adolescent·es parlent souvent des mêmes romans, les deux groupes n’en discutent pas de manière identique ; les adultes abordent volontiers les contenus et les scènes estimées problématiques alors que les jeunes évoquent plus spontanément les émotions ressenties, les discussions entre pair·es ou la place de ces lectures dans leur quotidien. Ce décalage alimente les emballements médiatiques périodiques autour de l’impact supposé de ces romans, alors même que la parole de celles et ceux qui les lisent reste peu interrogée. La question centrale devient ainsi « Que font les adolescent·es de ces romans ? » plutôt que « Que font ces romans aux adolescent·es ? ».

Cette recherche s’appuie sur un terrain multisitué mené depuis 2023 auprès de plus de 400 jeunes de 13 à 18 ans, rencontré·es lors de conférences, d’échanges en classe et en médiathèque. À ce premier terrain s’ajoute, depuis le 19 février 2025, un travail conduit auprès de plus de 2’500 médiateurs et médiatrices du livre, rencontré·es en France et en Belgique autour des pratiques de lecture adolescentes et, plus spécifiquement, de la romance et de la dark romance. Au moment de la publication de cet article, 826 personnes avaient répondu à un questionnaire associant questions fermées et ouvertes.

Le matériau recueilli comprend également des entretiens semi-directifs ainsi que plusieurs centaines d’échanges et d’entretiens informels réalisés sur ces différents terrains. L’analyse croise les données quantitatives issues du questionnaire avec une analyse qualitative des réponses ouvertes et des discours recueillis en entretien. Celle-ci porte notamment sur les récurrences, les catégories mobilisées par les enquêté·es ainsi que sur les manières dont ils et elles mettent en mots leurs pratiques de lecture, leurs affects et leurs rapports aux œuvres.

L’objectif ne consiste pas à définir une nouvelle fois ce genre éditorial, récent et encore en mutation, mais à interroger ce que révèlent les pratiques de lecture lorsque l’on déplace l’analyse des contenus romanesques vers leurs usages.

Les adultes regardent d’abord les livres

Les premières questions recueillies sur ce sujet concernent presque toujours les romans eux-mêmes. Elles s’intéressent principalement aux contenus et aux effets qu’ils seraient susceptibles de produire sur le lectorat à partir de représentations souvent construites sans lecture directe des ouvrages, nourries par la médiatisation du genre et les controverses qui l’accompagnent. Cette posture se comprend : les professionnel·les, comme les parents, cherchent avant tout à accompagner les adolescent·es dans un contexte marqué par #MeToo où les questions de consentement et de violences occupent une place importante dans les politiques de prévention.

Pourtant, se focaliser uniquement sur les contenus laisse en arrière-plan la manière dont ces romans sont effectivement lus. Or, un même texte ne donne pas lieu à une lecture unique ; deux adolescent·es peuvent s’attacher à l’un ou l’autre des personnages, éprouver des émotions distinctes et construire des interprétations différentes.

Les recherches en réception montrent, depuis des décennies, que les œuvres n’agissent pas indépendamment des personnes qui les lisent : la sociologue Dominique Pasquier soulignait déjà combien il est difficile pour les adultes de « se faire assez petits » pour comprendre ce que les jeunes font réellement des objets culturels qu’ils et elles investissent. De la même manière, Janice Radway montrait que les usages de la lecture — notamment de romances — débordent largement les intrigues et renvoient à des expériences sociales et émotionnelles. La question ne consiste donc pas seulement à examiner ce que racontent les romans, mais aussi à comprendre la manière dont les adolescent·es les investissent, à travers leurs pratiques de lecture.

Les adolescent·es parlent de leurs lectures

Lorsque les adolescent·es parlent de leurs lectures de dark romance, les échanges recueillis font apparaître une distinction entre fiction et réalité. Les jeunes commencent rarement par résumer l’intrigue : les discussions portent plutôt sur les personnages, les émotions, les retournements de situation, les héroïnes, les échanges entre ami·es. Ces romances deviennent le point de départ d’expériences de lecture, parfois éloignées des contenus qui inquiètent tant. Les héros violents, au centre des inquiétudes adultes, ne semblent pas systématiquement idéalisés par les jeunes ; les échanges portent spontanément sur les « red flags [4] », les mécanismes d’emprise ou les violences psychologiques que le lectorat identifie et discute entre pair·es.

D’ailleurs, au fil des échanges, l’héroïne occupe une place plus importante que le héros ; son parcours retient particulièrement l’attention. Elle débarque souvent dans l’histoire avec un lourd passif, le lectorat observe sa reconstruction et le moment où elle dira non, où elle aura grandi. Ces fictions donnent aux adolescent·es un espace d’exploration émotionnelle : comme le souligne Annie Rolland, écrivaine et psychologue clinicienne, « la lecture est une activité symboligène » qui offre la possibilité « de penser le réel au prisme de l’imaginaire » ; les fictions deviennent ainsi « un écran de projection de la problématique affective » adolescente.

Ces romances ne circulent jamais seules. Elles sont recommandées dans des communautés numériques, comme BookTok ou Bookstagram, où les lectrices et les lecteurs confrontent leurs interprétations, débattent des personnages, échangent autour des trigger warnings [5], recommandent ou déconseillent certains titres selon la sensibilité et l’âge. Le sens du texte ne se construit donc pas uniquement dans la lecture, mais également dans les conversations qui la prolongent ou l’anticipent. Les travaux de Dominique Pasquier sur les sociabilités adolescentes et ceux d’Henry Jenkins sur les cultures participatives éclairent cette dimension collective, caractéristique importante de ces pratiques et indispensable à la compréhension de ce qu’elles représentent pour le lectorat.

Prévention: partir des pratiques de lecture

Regarder les pratiques de lecture invite d’abord à sortir d’une conception fondée sur une causalité directe : la violence d’un récit n’entraîne pas mécaniquement des effets négatifs sur sa réception. L’analyse gagne ainsi à s’interroger sur les conditions dans lesquelles le livre est lu, à considérer le contexte d’élaboration, ainsi que les échanges autour des textes. La recherche relève ainsi de nombreuses discussions dans lesquelles les jeunes lectrices identifient de nombreux red flags que les adultes ne repèrent pas toujours.

Le jeune lectorat gagne ensuite à être considéré comme sujet actif de ses lectures. Il manifeste notamment une capacité à prendre du recul et à refermer un livre qui ne lui convient pas. De ce point de vue, le lectorat n’est pas un simple réceptacle de contenus. Les pratiques de lecture sont diverses, leur réception tout autant.

Ces observations invitent à relativiser une appréhension uniformément alarmiste de la dark romance, sans nier que tous les ouvrages ne conviennent pas à tout le monde ; la maturité, les contextes personnels et les vulnérabilités entrent en jeu dans la réception. La vigilance demeure importante, mais pas uniquement à l’égard du livre. Derrière la catégorisation générique « dark romance » se cache une multitude d’univers : de la mafia où le héros se comporte comme un gangster aux comportements à risque et se met en danger tout en protégeant l’héroïne, à des romans où l’héroïne est victime de violences physiques, psychologiques, et parfois sexuelles très explicites.

Au cours de ces années de recherche, parmi les centaines de jeunes lectrices et lecteurs rencontré·es, aucune personne n’a déclaré s’être forcée à terminer un livre dont les violences représentées la mettaient trop mal à l’aise. Un livre peut être refermé.

Dark romance: ouvrir le dialogue

En matière de pratiques adolescentes de lecture, ne pas commencer systématiquement par « Est-ce dangereux ? » ouvre une autre voie de dialogue. Si cette approche paraît a priori contre-intuitive, elle se révèle pourtant féconde. La première question consiste à identifier ce qui a plu, marqué ou retenu l’attention, ainsi que les personnes avec qui les jeunes en parlent. Parmi les principaux moteurs de la lecture ressort l’intensité émotionnelle suscitée par les intrigues, les passages où la tension narrative est à son comble et où les émotions culminent, jusqu’aux larmes. Les scènes sexuelles, qu’elles soient décrites plus ou moins explicitement, n’apparaissent pas comme le principal moteur évoqué dans ces échanges. D’ailleurs, une tendance qui s’est largement répandue sur TikTok et #BookTok pendant les confinements consistait à partager les lectures de romances qui font pleurer, et ces échanges continuent de rencontrer beaucoup de succès. Cette tendance invite à interroger les raisons pour lesquelles le jeune lectorat éprouve tant l’envie, voire le besoin, de pleurer.

Dans le matériau recueilli, la lecture de la dark romance apparaît ainsi comme un possible espace de catharsis. Support de dialogue sur le consentement, l’emprise, les violences et les ressources des personnages, cette lecture révèle aussi de nombreux décalages avec les représentations adultes. La dark romance apparaît alors moins comme un problème en soi que comme un symptôme, révélateur d’un besoin de lectures poignantes et d’espaces où éprouver, partager et mettre à distance l’ambiance anxiogène de nos sociétés contemporaines. Des espaces pour « faire baisser la pression » [6] et composer avec les nombreuses injonctions paradoxales auxquelles chacun·e se trouve régulièrement confronté·e. Ce déplacement du regard invite les adultes et les professionnel·les à interroger non seulement les contenus, mais aussi les usages, les échanges et les significations que le jeune lectorat construit autour de ces fictions.

Indications bibliographiques

  • Bigey, M. (2024). « La “dark romance” : les ambiguïtés d’un genre littéraire qui fascine », The Conversation, 28 novembre 2024. [Article dans The Conversation] 
  • Bigey, M. (2026). « Lire contre les assignations ? Réceptions adolescentes de la dark romance à l’ère post-#MeToo », in Maigret E. et S. Laugier (Eds.), Anatomie d’une lutte. La diversité de genre dans les médias entre généralisation et retour de bâton, Lormont, Le Bord de l’Eau.
  • Detambel, R. (2015). Les livres prennent soin de nous. Pour une bibliothérapie créative, Arles, Actes Sud.
  • Glevarec, H. (2007). « Moraliser le fantasme : sexualité adolescente et libres antennes radiophoniques », Hermès, n° 47(1), p. 123-134.
  • Jenkins, H. (1992). Textual Poachers. Television Fans and Participatory Culture, New York, Routledge.
  • Pasquier, D. (2020). « Cultures juvéniles à l’ère numérique », Réseaux, 222(4), p. 9-20.
  • Radway, J. (1984). Reading the Romance. Women, Patriarchy and Popular Literature, Chapel Hill, University of North Carolina Press.
  • Rolland, A. (2008). Qui a peur de la littérature ado ?, Éditions Thierry Magnier.

[1] Magali Bigey donne une conférence intitulée « La Dark Romance : un genre ambigu qui fascine » le 22 septembre 2026 à St-Blaise, dans le cadre d’un cycle de conférences sur la santé mentale des jeunes aujourd’hui, organisé par le Centre neuchâtelois de psychiatrie.

[2] La dark romance est un sous-genre de la romance contemporaine souvent issu de plateformes d’écriture collaboratives en ligne telles Wattpad, qui met en scène des relations amoureuses dans des univers sombres souvent marqués par les rapports de pouvoir et la transgression, autour de personnages parfois moralement ambigus.

[3] Rivens S. (2022). Captive, tome 1. Editions BMR.

[4] Expression qui regroupe les drapeaux rouges du consentement, indices ou signaux qui montrent qu’une personne a un comportement toxique.

[5] Ce sont des listes d’avertissement sur le contenu : parents toxiques, meurtre, langage vulgaire, drogue...

[6] On reprend ici l’une des raisons fréquemment exprimées à la question : pourquoi lisez-vous autant de dark romances ?


Lire également :

Comment citer cet article ?

Magali Bigey, ««Dark romance», ce qu’en font les adolescent·es», REISO, Revue d'information sociale, publié le 17 septembre 2026, https://www.reiso.org/document/16040

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