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Avez-vous du travail pour nous?

Mardi 26.05.2026
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Bars, fêtes de quartier ou aides ponctuelles : les petits jobs proposés dans les centres socioculturels soutiennent l’autonomie financière et les apprentissages sociaux des adolescent·es. Leur encadrement soulève toutefois plusieurs enjeux.

Par Franco De Guglielmo, référent, Groupe de liaison des activités de jeunesse (GLAJ) — Vaud pour l’animation socioculturelle jeunesse

Travail social et éducation financière

L’éducation financière des jeunes est en lien avec des enjeux importants en termes d’inclusion, d’égalité des chances ou de socialisation économique. Dans ce domaine, les professionnel·les du travail social se doivent aussi de réfléchir à leurs pratiques, à leur propre rapport à l’argent, tout en s’adaptant aux besoins actuels des jeunes. REISO publie une série de trois articles sur cette thématique : le premier, « Parler d’argent pour prévenir le surendettement », aborde le sujet des actions préventives visant la gestion du budget et de l’argent destinées aux jeunes. Le second, «Avez-vous du travail pour nous? », se concentre sur les petits jobs proposés dans les centres socioculturels, qui peuvent stimuler la socialisation économique. Enfin, « Jeunes vulnérables et argent en ligne » explore la question de savoir si internet renforce les inégalités, notamment en termes d’accès aux services financiers, aux emplois ou à la consommation. Les trois articles de cette série sont issus du colloque « « Jeunes et argent : enjeux et défis pour l’intervention sociale », qui s’est déroulé à la HETSL le 21 mai 2025. (GR)

Entre 2015 et 2016, alors que l’équipe d’animation socioculturelle implantée dans l’espace lausannois de Prélaz et Valency avait été renouvelée à la suite d’une crise institutionnelle, l’un des premiers défis auxquels elle avait été confrontée était celui des « petits jobs » pour les jeunes. Il s’agissait en effet d’une demande répétée, notamment de la part d’adolescent·es de 14 et 15 ans : ils·elles voulaient que l’équipe d’animation leur donne du travail.

Au fil des années, les animateur·trices ont donc mis en place un large éventail d’opportunités d’activités rémunérées ponctuelles dont bénéficient les jeunes fréquentant la structure. Le Centre socioculturel coordonne désormais une multiplicité d’outils d’occupation occasionnelle juvénile. Il joue le rôle d’employeur pour certains d’entre eux.

Il existe par exemple un point de petite restauration take away fonctionnant durant les accueils. Il est géré par des adolescent·es, qui assurent les achats, la préparation des mets, la vente et le nettoyage. Les jeunes peuvent aussi intervenir comme aide-moniteur·trice et de moniteur·trice, ou s’engager lors d’activités ponctuelles d’animation socioculturelle telles que des fêtes de quartier, des manifestations estivales ou des événements intra ou extra-muros.

En parallèle à ces possibilités, le Centre socioculturel est le promoteur d’un projet intitulé « Prélaz-Petits Jobs » : il assure la mise en contact entre des habitant·es de l’espace urbain ayant besoin de coups de main et des jeunes en mesure d’assumer ces tâches.

Enfin, le Centre entreprend des collaborations ponctuelles avec d’autres organismes institutionnels tels que les services de la Ville de Lausanne. Celles-ci ont lieu dans le cadre de mesures socio-occupationnelles orientées, surtout en été, vers les mineur·es.

Du désir d’argent de poche à l’autonomie

Si, au départ, les demandeur·euses de telles tâches avaient entre 14 et 15 ans, cette fourchette s’est progressivement élargie. Désormais, certain·es réclament du travail vers 11 ou 12 ans déjà, bien qu’ils et elles savent que l’âge légal est fixé à 13 ans. À l’opposé, avec l’accroissement des difficultés d’insertion professionnelle et formative post-école obligatoire, le Centre est aussi devenu une source d’occupation temporaire pour des jeunes chevauchant la majorité.

Initialement, l’équipe d’animation a développé ces emplois occasionnels dans l’idée de créer un conseil de jeunes du Centre (De Guglielmo, 2024). Le bar qui, historiquement, représente la première activité temporaire proposée, devait ainsi non seulement sensibiliser les adolescent·es sous contrat aux exigences d’une restauration rapide de qualité, mais aussi les impliquer dans la marche de « leur » Centre.

Rapidement, il est cependant apparu que les employé·es motivaient leur engagement par des raisons économiques et consuméristes : il·elles travaillaient pour gagner de l’argent de poche qui les autonomisait de leurs parents. Ce constat a contraint, non sans frustration, les professionnel·les de la structure à se repositionner. Ils·elles ont dû à s’ouvrir à un discours sur l’animation socioculturelle jeunesse et les petits jobs davantage en syntonie avec les vécus des jeunes générations de Prélaz et Valency.

Petits boulots et socialisation économique

Le dispositif de mini-jobs dont le Centre socioculturel Prélaz-Valency s’est doté fait de lui un acteur des processus de « socialisation économique » (Henchoz et al., 2014) qui implique les jeunes fréquentant la structure. Cependant, cette intervention se concrétise dans le cadre des approches et des objectifs propres à l’animation socioculturelle jeunesse. En effet, l’équipe d’animation a abordé les questions liées aux petits jobs en termes de compétences dans la production des ressources financières, laissant de côté les préoccupations liées à la gestion et à l’utilisation de l’argent gagné.

Les professionnel·les connaissent bien les jeunes qui travaillent au Centre, issu·es de familles à faibles revenus. L’argent qu’ils·elles obtiennent est dépensé en petits achats, surtout alimentaires. Néanmoins, si les montants sont perçus comme importants, une partie est remise aux parents pour soutenir le foyer (les parents des mineur·es sont systématiquement informé·es des engagements de leurs enfants). Parfois, le Centre se transforme en une sorte de « banque » où les jeunes déposent leur salaire pour le conserver et l’investir, après quelques mois, dans des achats plus conséquents.

L’approche du Centre socioculturel reste néanmoins spécifiquement ancrée à la dimension de la « production ». Par exemple, lorsqu’un·e adolescent·e souhaite s’engager dans l’installation des infrastructures d’une fête de quartier, la signature du contrat et du cahier des charges relatifs constitue une étape essentielle. Il s’agit d’interagir sur les attentes réciproques, mais également de communiquer sur le contexte de la tâche : qu’est-ce qu’une fête de quartier ? Quels sont ses objectifs ? Qui y participe ? Quel est le programme ? De quelles ressources dispose cette manifestation, notamment pour expliquer le salaire proposé ?

Dans le cadre du projet de proximité « Prélaz-Petits Jobs » — dans lequel le Centre ne joue qu’un rôle de mise en lien —, l’équipe d’animation se réserve le droit de demander un bilan au jeune employé·e, tout comme à l’adulte employeur·euse. L’objectif consiste à ouvrir un échange sur le déroulement de l’activité et sur sa rémunération.

Développer des capabilités et déconstruire des rôles

Le procédé adopté au Centre socioculturel de Prélaz-Valency cible le développement d’une vision socialement critique de l’accès à l’argent de poche. Celle-ci, en se distanciant des tensions éducatives, moralisatrices et assimilatrices souvent associées aux démarches de socialisation économique, privilégie une participation des jeunes (Descloux et al., 2025) à la construction de leur identité « productive ».

C’est en répondant en termes de « capabilités » (Garcia Delahaye et Libois, 2021) au désir des jeunes d’acquérir une certaine liberté financière que la structure a pu lancer des projets dans ce sens. Des adolescent·es se sont par exemple impliqué·es dans l’organisation de voyages à l’étranger ou d’activités culturelles : ils·elles ont rédigé des budgets et recherché des fonds. Ces activités ponctuelles soutenues par leur Centre leur ont ainsi permis d’acquérir de nouvelles compétences.

Un autre aspect de ces démarches concerne l’affaiblissement de la sexualisation des métiers dans les sollicitations d’emplois occasionnels du Centre socioculturel. Des filles se rendent disponibles pour des travaux de déménagement ou de (dé— )montage d’infrastructures, tandis que des garçons se proposent pour effectuer du baby-sitting ou des courses dans les grandes surfaces.

Accompagner de différentes manières

En novembre 2025, la plateforme Intercentre du Groupe de liaison des activités de jeunesse Vaud [1] a organisé une matinée de réflexion entre professionnel·les sur la thématique des petits jobs. Les échanges ont permis d’enrichir les réflexions et perspectives du Centre de Prélaz-Valency avec de nouveaux éléments. Ils ont notamment porté sur les liens entre emplois ponctuels et engagement bénévole des jeunes, sur la visibilité des processus de socialisation, sur les accompagnements à la gestion et à l’utilisation de l’argent gagné, ou sur l’appareil juridique dans lequel les occupations occasionnelles s’inscrivent.

Ces éléments demandent des analyses empiriques approfondies, mais interrogent également le sens que l’animation socioculturelle jeunesse souhaite donner aux petits jobs.

Bibliographie

  • Henchoz, C., Poglia Mileti, F. & Plomb F. (2014). La socialisation économique en Suisse. Sociologie et société, 2, 279-299.
  • Debonneville, J., Rosenstein, E. & Duvoisin, A. (2025). De l’expérience individuelle à l’expérience collective : Défis et enjeux d’une évaluation participative dans la lutte contre le non-recours aux prestations sociales. Revue française des affaires sociales. 251, 49-66.
  • Descloux, R., Dafflon, G. & Félix, a. (2025). Au-delà de la participation alibi. Pour une émancipation authentique des usagers en travail social . Sociographe. 89, XV-XXVII.
  • De Guglielmo, F. (2024). Participation et évaluation émancipatrice en animation socioculturelle jeunesse. L’expérience d’une structure lausannoise. Neuchâtel : Éditions Alphil.
  • Garcia Delahaye, S. & Libois, J. (2021). Évaluation participation et émancipation en travail social : enjeux méthodologiques et d’accompagnement pour des enfants et des jeunes bénéficiant de mesures de protection. Pensée plurielle. 53, 100-122.    

[1] Le Groupe de liaison des activités de jeunesse est l’association faîtière des organisations de jeunesse du canton de Vaud. Son domaine Animation socioculturelle jeunesse y coordonne l’ « Intercentre », une plateforme de soutien, échanges et réflexion qui rassemble les professionnel·les de l’animation socioculturelle vaudoise engagé·es sur le terrain de la jeunesse et dans les organismes adhéreant au GLAJ-Vaud.


 Lire également :

Comment citer cet article ?

Franco De Guglielmo, «Avez-vous du travail pour nous?», REISO, Revue d'information sociale, publié le 26 mai 2026, https://www.reiso.org/document/15598

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