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La respiration, clé d’ancrage professionnel

Lundi 26.10.2026
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Et si la qualité de l’accompagnement reposait aussi sur notre manière de respirer ? Entre conscience de soi, disponibilité relationnelle et réflexion sur l’action, la respiration apparaît comme une ressource discrète mais essentielle des métiers de l’accompagnement.

Par Sophie Guadagnini, maître d’enseignement, Haute école de travail social de Genève (HES-SO), professeure de yoga, formée à l’école du yoga de l’énergie

Le travail social expose les professionnel·les à des situations marquées par l’incertitude, l’intensité émotionnelle et la complexité relationnelle. Dans ces contextes, la compétence professionnelle ne se réduit pas à l’action ou à la prise de décision : elle engage la manière d’être présent·e à la situation et à autrui.

Parmi les appuis possibles pour soutenir cette présence, la respiration occupe une place singulière. Continue, accessible et intimement liée à l’état interne, elle constitue un point d’ancrage invitant à revenir à soi au cœur de l’action. Pourtant, elle reste peu mobilisée comme ressource explicite dans la formation et la pratique du travail social.

Une interface entre corps, émotions et cognition

La respiration est un processus physiologique à la fois automatique et modulable, ce qui en fait une interface privilégiée entre le corps, les émotions et la pensée. Cette double dimension lui confère une place singulière : elle reflète l’état interne tout en offrant un point d’appui accessible pour agir sur celui-ci. Respirer ne se réduit donc pas à une fonction biologique ; c’est aussi une manière d’être au monde, qui participe à notre équilibre global et à notre manière d’entrer en relation (Clerc, 2019).

Les états émotionnels modifient immédiatement la respiration (accélération, blocage, superficialité), ce qui traduit l’impact direct des émotions sur le corps. Inversement, porter attention à la respiration agit en retour sur ces états, en favorisant leur régulation. Les émotions, en effet, s’inscrivent dans le corps et dans les interactions sociales : elles modèlent notre perception des situations et orientent nos manières d’agir (Dumouchel, 1999). Dans cette perspective, la respiration peut être envisagée comme un lieu de médiation entre expérience corporelle, vie émotionnelle et activité cognitive. Elle constitue un levier de régulation essentiel, aidant à retrouver une certaine stabilité intérieure, à restaurer les capacités d’attention et à préserver le discernement dans des situations où la pression émotionnelle et relationnelle est forte.

L’autre comme épreuve : rester présent·e dans la relation

Dans la rencontre professionnelle, l’autre ne se présente jamais comme un objet neutre. La rencontre avec autrui engage toujours une part d’épreuve, qui met en jeu les émotions, les tensions et les limites du ou de la professionnel·le, et requiert la capacité à rester présent·e dans cette traversée (Cifali, 2014). S’inscrire dans une relation d’accompagnement implique, dans le même mouvement, une forme d’exposition de soi : être en relation suppose d’accepter d’être affecté·e, déplacé·e, traversé·e par des émotions, parfois inconfortables (Paul, 2004).

Dans ces moments, la respiration représente un appui concret. Elle aide à accueillir ce qui se passe, à rester présent·e sans être débordé·e, à habiter pleinement la situation plutôt que de chercher à la maîtriser immédiatement. Revenir à sa respiration, c’est créer un espace intérieur depuis lequel il devient possible de rencontrer l’autre sans se perdre ni se rigidifier. Ce retour à une respiration consciente renforce alors la capacité à traverser l’épreuve relationnelle avec plus de stabilité et d’ouverture.

De l’accélération à la résonance : un enjeu contemporain

Les conditions contemporaines d’exercice du travail social s’inscrivent dans un contexte d’accélération généralisée des rythmes de vie, des exigences institutionnelles et des sollicitations relationnelles. Cette dynamique ne se limite pas à une impression subjective de vitesse : elle correspond à une transformation structurelle des sociétés modernes, marquées par une exigence constante d’efficacité, de réactivité et d’adaptation. L’expérience professionnelle se trouve ainsi prise dans une temporalité tendue, où il devient difficile de suspendre le rythme, de prendre du recul ou simplement d’habiter pleinement les situations.

Dans ce mouvement, le risque est celui d’une désynchronisation entre le ou la professionnel·le, les personnes accompagnées et les situations rencontrées. L’action tend alors à primer sur la relation, au détriment de la compréhension et du sens. Cette pression à agir peut conduire à une forme d’activité continue, où les interventions s’enchaînent sans véritable ancrage, ouvrant la voie à une agitation, c’est-à-dire à une action qui donne l’illusion de répondre sans pour autant permettre une compréhension de ce qui se joue réellement.

Or, agir, dans une perspective de développement du pouvoir d’agir, implique à la fois de comprendre avec les personnes concernées et d’intervenir en tenant compte des différents enjeux en présence. Lorsque cette mise en sens fait défaut, l’action risque de s’éloigner des transformations effectives, c’est-à-dire de changements concrets et observables, tant du point de vue de la personne accompagnée que du ou de la professionnel·le (Le Bossé, 2012, 2016, 2024).

La respiration ouvre un espace de ralentissement au cœur de l’action. Elle contribue à suspendre, même brièvement, le flux de l’urgence et de retrouver une expérience plus incarnée de la situation. La respiration consciente ouvre la voie à la résonance, soit une relation vivante au monde, caractérisée par une capacité d’être touché·e et d’y répondre (Rosa, 2018). En se reconnectant à son propre corps, le ou la professionnel·le devient plus disponible à ce qui émerge dans la relation et dans l’environnement.

Cependant, cette disponibilité ne suffit pas à elle seule. Donner du sens à ce qui est vécu nécessite aussi des espaces de mise en pensée. La délibération, en effet, ne se fait pas dans l’immédiateté : elle demande du temps, du recul et des conditions favorables à l’élaboration de ce qui a été éprouvé dans l’action. Dans cette perspective, les collectifs de travail constituent des appuis essentiels. Les temps d’analyse de pratiques professionnelles, de supervision ou d’échanges en équipe offrent la possibilité de déposer l’expérience, de la mettre en mots et de la confronter à d’autres regards.

Ainsi, la respiration peut être envisagée comme un premier mouvement de ralentissement et de présence à soi, qui ouvre une seconde temporalité, plus collective, de compréhension et d’élaboration. Ensemble, ces deux dimensions participent à soutenir une pratique professionnelle moins soumise à l’urgence et davantage capable de s’ajuster à la complexité des situations rencontrées.

Observer sa respiration : ouvrir une disponibilité relationnelle

L’attention portée à la respiration s’inscrit dans une démarche de conscience de soi. Il ne s’agit pas seulement de modifier sa respiration, mais d’apprendre à l’observer. Observer sa respiration, c’est prêter attention à son état interne sans jugement, reconnaître les tensions, sentir les variations. Vuagniaux (2022) évoque, dans cette perspective, l’importance du corps comme lieu de connaissance : une porte d’entrée vers une compréhension plus fine de soi en situation.

Cette observation soutient la pratique réflexive propre aux métiers de l’humain. Elle invite à ajuster sa posture à partir de ce qui est vécu dans l’instant. Elle favorise également une meilleure identification des régularités émotionnelles et corporelles. Avec le temps, cette pratique ouvre des marges de liberté : le ou la professionnel·le n’est plus uniquement pris·e dans ses réactions, mais peut développer une réponse plus ajustée. La déstabilisation peut alors laisser place à un étonnement curieux, susceptible de devenir une ressource professionnelle pour traverser des moments délicats (Cifali, 2014). La respiration renforce cette capacité à rester disponible face à ce qui échappe à la compréhension immédiate.

Former à une posture incarnée

Depuis 2022, dans un module d’approfondissement [1] de troisième année du Bachelor en travail social consacré au corps, aux émotions et à la relation, des pratiques simples d’attention à la respiration sont proposées. Elles visent à développer une disponibilité intérieure et un ancrage dans la relation à l’autre. Elles invitent les étudiant·es à reconnaître leurs états internes, à expérimenter des formes de régulation, à cultiver une disponibilité relationnelle et à soutenir la conscientisation de leur posture.

Ce module s’inscrit dans un partenariat pédagogique innovant entre la filière du travail social et la filière psychomotricité de la HETS Genève. À la croisée de ces deux champs, il place au centre des apprentissages le corps, les ressentis et les émotions tels qu’ils se manifestent dans la relation. Cette articulation encourage à dépasser une approche uniquement centrée sur l’action ou les seules capacités d’analyse, au profit d’une posture professionnelle plus incarnée, attentive aux dimensions sensibles de la rencontre.

Dans ce cadre, les étudiant·es sont amené·es à explorer l’écoute, l’observation et l’ajustement dans la relation, en lien avec des expériences concrètes d’immersion en institution, notamment auprès de personnes âgées. L’objectif n’est pas tant de faire que de développer une capacité à être en relation, en prenant appui sur ce qui se vit dans l’instant, au niveau corporel, émotionnel et mental. Ce dispositif pédagogique articule ainsi étroitement l’expérience, sa mise en sens et les apports de la formation, contribuant à l’émergence d’une posture professionnelle à la fois réflexive et engagée auprès des publics accompagnés.

Une pratique à inscrire dans le collectif

En réinscrivant la respiration au cœur de la posture professionnelle, il s’agit d’ouvrir une perspective originale dans le champ du travail social : celle d’un lien étroit entre éthique, présence relationnelle et physiologie. La qualité de l’accompagnement ne dépend pas uniquement de compétences techniques ou réflexives, mais aussi de l’aptitude du·de la professionnel·le à habiter corporellement la relation, à réguler ses états internes et à maintenir une disponibilité à l’autre. La respiration apparaît alors comme un appui concret, soutenant l’attention, l’écoute et une capacité d’agir avec discernement dans des contextes marqués par l’incertitude et l’intensité émotionnelle.

Cependant, cette approche ne peut être pensée indépendamment des conditions institutionnelles dans lesquelles s’exerce le travail social. Réduire les difficultés professionnelles à une question de régulation individuelle risquerait de naturaliser des problématiques qui relèvent de contraintes organisationnelles, du manque de ressources ou de logiques institutionnelles parfois incapacitantes. La respiration ne saurait devenir un outil d’adaptation silencieuse à des contextes de travail fragilisés.

C’est pourquoi l’enjeu éthique dépasse la seule sphère individuelle et appelle la création d’espaces collectifs de mise en pensée des pratiques : supervision, analyse de pratiques, temps d’élaboration institutionnelle ou espaces de coexpertise. Ces dispositifs mettent en dialogue l’expérience corporelle et émotionnelle des professionnel·les avec une compréhension plus large des cadres sociaux et institutionnels dans lesquels ils et elles évoluent. Ainsi, la physiologie ne se substitue pas à la réflexion critique ; elle peut au contraire en constituer un point d’appui, à condition d’être articulée à une dynamique collective et politique du travail social.

Références

  • Clerc, R. (2004). La respiration. Contrôle du souffle. Manières et art de respirer. Le Courrier du livre.
  • Cifali Bega, M. (2014). Une clinicienne saisie d’étonnement. Éducation permanente, 200, 143-154.
  • Dumouchel, P. (1999). Émotions. Essai sur le corps et le social. Les Empêcheurs de penser en rond.
  • Ganes, S. (2022). Spirothérapie. La méthode du bien-être par la respiration. Solar.
  • Le Bossé, Y. (2012). Sortir de l’impuissance : Invitation à soutenir le développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités : Vol. Tome 1 : Fondements et cadres conceptuels. Ardis.
  • Le Bossé, Y. (2016). Sortir de l’impuissance : Invitation à soutenir le développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités : Vol. Tome 2 : Aspects pratiques. Ardis
  • Le Bossé, Y. (2024). Sortir de l’impuissance. Invitation à soutenir le développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités : Vol. Tome 3 : Aspects empiriques. Ardis
  • Paul, M. (2004). L’accompagnement : une posture professionnelle spécifique. L’Harmattan.
  • Rosa, H. (2010). Accélération : une critique sociale du temps. La Découverte.
  • Rosa, H. (2018). Résonance : une sociologie de la relation au monde. La Découverte.
  • Vuagniaux, O. (2022). Le corps conscient. Vérone.

[1] https://www.hesge.ch/hets/sites/hets/files/2026-02/Catalogue%20MAP%202026_27_v2.pdf


Lire également :

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Comment citer cet article ?

Sophie Guadagnini, «La respiration, clé d’ancrage professionnel», REISO, Revue d'information sociale, publié le 26 octobre 2026, https://www.reiso.org/document/16175

Chaque année, la revue met l'emphase sur une thématique particulière. Des articles documentés et interdisciplinaires sont publiés au fil des mois pour nourrir le débat.

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