Métiers de la santé, les hommes privilégiés?
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Entre reconnaissance, hypervisibilité et mises à distance, les parcours des hommes qui exercent comme sages-femmes révèlent les contradictions d’une mixité professionnelle qui ne suffit pas à renverser les rapports de genre.
Par Adrien Bruno, maître d’enseignement, HESAV Haute École de Santé — Vaud, HES-SO, Alice Olivier, maîtresse de conférences en sociologie, Université de Lille, Clersé (UMR 8019), et Séverine Rey, maître d’enseignement, HESAV Haute École de Santé — Vaud, HES-SO
Que se passe-t-il lorsqu’un homme entre dans une profession de santé majoritairement exercée par des femmes ? Que révèle sa trajectoire sur le fonctionnement des normes de genre ? Ces interrogations ont fait l’objet d’une séance à la Haute École de Santé — Vaud, consacrée au thème « Métiers de la santé, métiers genrés » [1]. Cet article, issu des contributions respectives de ses trois coauteur·trices, propose une synthèse commune mêlant données de recherche et témoignages [2]. Il souligne que la présence d’hommes dans les professions féminisées de la santé ne constitue pas une simple inversion des rapports de genre observés dans les métiers masculinisés. Ces parcours mettent au contraire en lumière la persistance des privilèges associés aux hommes et au masculin.
Choisir un métier « de femmes »
Comment expliquer que certains hommes choisissent de s’orienter vers des métiers de la santé où ils seront très minoritaires ? Ces parcours interrogent : relèvent-ils d’une vocation, du hasard ou de circonstances particulières ?
Les recherches portant sur les femmes engagées dans des filières très masculinisées, telles que l’ingénierie, la chirurgie ou encore l’informatique (Lasvergnas, 1988 ; Mennesson, 2005 ; Zolesio, 2012), montrent qu’elles ont souvent connu une socialisation de genre « inversée », en décalage avec les normes de dominantes : pratiques sportives ou culturelles atypiques, entourage familial valorisant l’égalité, place particulière dans la fratrie ou encore expériences précoces dans des univers mixtes ou masculinisés.
De leur côté, les hommes qui s’orientent vers des métiers féminisés de la santé ne présentent généralement pas ce type de profil (Olivier, 2015, 2019, 2023a, 2023 b, 2025 ; Rey et al., 2014 ; Rey & Battistini, 2016). La plupart ont grandi dans des univers mixtes ou masculins, et ont pratiqué des loisirs associés aux garçons. Leur orientation vers les études de santé ne relève, dans la majorité des cas, ni d’un projet ancien, ni d’une vocation précoce. Elle s’inscrit davantage dans des trajectoires marquées par des bifurcations : une rencontre décisive, une opportunité imprévue ou l’échec à un autre concours.
À cet égard, le cas des sages-femmes en France est éclairant. Depuis 2002, la formation recrute ses étudiant·es par le biais d’épreuves de sélection partiellement mutualisée avec celles d’autres filières médicales, notamment la médecine. Cette réforme a eu un effet majeur sur la présence d’hommes dans la filière : leur proportion a été multipliée par près de six en un an, passant de 1,5% en 2001 à 8,5% en 2002. Pour nombre d’entre eux, cette orientation résulte d’un choix contraint, après un échec en médecine. Mais certains le font aussi par effet d’opportunité, la filière étant proposée dans le cadre du concours commun. Ce sont donc moins des dispositions individuelles que des contextes concrets qui rendent ce choix envisageable.
En Suisse, le service militaire (notamment les troupes sanitaires) ou son remplacement par le service civil, représente souvent une porte d’entrée dans le domaine, tout comme les tentatives infructueuses de poursuivre des études de médecine. C’est par exemple le cas d’Adrien Bruno, sage-femme [3] : il a découvert l’existence de la profession neuf mois seulement avant d’entrer en formation. Son orientation ne relevait d’aucun plan préétabli, mais plutôt d’une affinité progressive avec un univers perçu comme relationnel et d’une socialisation autorisant un léger décalage avec les normes masculines dominantes. Ce qui l’a conduit vers ce métier n’était ni une conviction féministe affirmée ni une vocation clinique ancienne. Il s’agissait de quelque chose de diffus : une attirance pour les métiers du soin, doublée d’une absence totale d’anticipation de ce que signifierait être un homme dans cette profession.
Être un homme, un privilège dans la formation
Le fait d’être minoritaires dans les promotions ne place pas les hommes en position de fragilité une fois intégrés dans une formation aux métiers de la santé, au contraire : ils bénéficient souvent de traitements de faveur (Olivier, 2015, 2019, 2023a, 2023 b, 2025 ; Rey et al., 2014 ; Rey & Battistini, 2016). Leur présence est remarquée et valorisée. Ils accèdent plus facilement à des rôles de représentation, sont très appréciés, voire « chouchoutés » dans les volées. Ils nouent des relations plus individualisées avec les enseignant·es et sont perçus positivement lors des stages. On leur prête volontiers des qualités comme le recul, le charisme ou la capacité à gérer la pression. Les propos recueillis sur les terrains de recherche illustrent bien cette place distinctive des hommes durant la formation : « Tu es seul face à une meute », « Le coq de basse-cour », « Des mecs au milieu de leur harem », « La mascotte », ou encore « Le pacha ».
Ces bénéfices ne tiennent pas seulement au fait d’être minoritaire : les femmes qui évoluent dans des milieux masculinisés font souvent, quant à elle, l’expérience de mises à l’épreuve et de formes de disqualification. Les privilèges dont bénéficient les hommes dans les formations féminisées s’expliquent surtout par la persistance de normes de genre qui continuent de valoriser le masculin, y compris dans des univers majoritairement composés de femmes.
Dans une formation comme celle de sage-femme, être un homme peut malgré tout s’accompagner de moments de questionnement. Adrien décrit, par exemple, l’impression d’avoir été soumis, en raison de sa forte visibilité durant la formation, à une forme de surveillance particulière. En stage notamment, lorsqu’il lui est arrivé d’être le premier homme du service, il a eu le sentiment de devoir redoubler de vigilance dans la gestion de l’intimité des patientes, dans l’expression des émotions et dans le maintien d’une juste distance professionnelle. Face aux interrogations ponctuelles quant à sa légitimité à exercer cette profession, c’est finalement la reconnaissance exprimée par les familles qui l’a convaincu de persévérer.
Un recrutement favorable, une place à négocier
Dans l’ensemble, les hommes dans les domaines féminisés de la santé accèdent facilement à l’emploi, un constat que le contexte marqué par la pénurie de main-d’œuvre n’explique pas à lui seul (Fasel et al., 2019 ; Kuehni et al., 2018 ; Rey et al., 2022). Malgré un discours institutionnel valorisant l’égalité formelle (recrutement fondé « sur les compétences »), les pratiques révèlent une préférence récurrente pour les candidats masculins dans ces métiers. Celle-ci est justifiée par un souci d’« équilibre » ou un intérêt pour la « mixité ». Par ailleurs, ces hommes sont moins souvent employés à plein temps que ceux des domaines masculinisés. Mais leurs taux d’occupation sont plus élevés que ceux de leurs collègues femmes.
Les recherches soulignent également le contraste marqué des projections professionnelles selon le sexe : les hommes interrogés dans les recherches des coautrices affichent des ambitions hiérarchiques largement partagées, consistant à prendre des responsabilités à moyen terme. Les femmes minoritaires dans des filières masculinisées nourrissent de leur côté des projections plus diverses. Certaines envisagent même de changer de profession au vu des difficultés rencontrées.
Pour Adrien Bruno, l’insertion prend la forme d’une négociation continue de la « juste place ». Les discours auxquels il est confronté s’avèrent souvent contradictoires : l’homme est considéré comme un atout pour l’équipe, mais aussi parfois soupçonné de bénéficier d’un favoritisme illégitime. Il est accueilli comme un pair à part entière par certain·es collègues, tout en étant mis à distance ou placé sur un piédestal par d’autres. Dans son cas, les refus de soins liés à son genre restent rares, même s’ils sont marquants. Ce qui structure son quotidien professionnel relève aussi d’une attention constante à l’espace qu’il occupe : ne pas s’effacer, ne pas occuper trop de place. En tant qu’homme sage-femme, il choisit délibérément d’éviter certaines fonctions qui le placeraient en position de représentant symbolique de sa profession.
Au-delà de la mixité, questionner les hiérarchies symboliques
Les parcours d’hommes dans des professions de santé très féminisées ne représentent pas simplement des curiosités statistiques. Ils constituent des révélateurs puissants du fonctionnement des normes de genre dans le monde du travail : comment elles orientent les choix, organisent la formation, structurent les équipes et les recrutements, assignent des corps à des tâches et nourrissent des projections professionnelles.
Les données de recherche et le témoignage d’Adrien Bruno montrent que l’entrée des hommes dans des filières comme celle de sage-femme ne remet pas automatiquement en question la division sexuée du travail. Elle en révèle les mécanismes, parfois les renforce, ou les déplace. Les privilèges dont bénéficient les hommes minoritaires témoignent de la robustesse des hiérarchies symboliques qui continuent d’organiser les représentations du soin, de l’autorité et de la compétence.
Ainsi, la féminisation ou la masculinisation d’un métier ne transforme pas mécaniquement les rapports de genre qui l’organisent. Penser la mixité dans les professions de santé suppose de ne pas seulement compter les hommes et les femmes. Les hiérarchies symboliques, les attentes professionnelles et les formes de (dis)qualification qui circulent méritent aussi d’être interrogées.
Bibliographie
- Fasel, R., Kuehni, M., & Rey, S. (2019). L’impact du genre sur l’insertion des diplômé·e·s du supérieur dans quatre secteurs d’activité, en Suisse. Formation emploi, 145, 53‑78.
- Kuehni, M., Guélat, O., & Rey, S. (2018). Favoriser les personnes du sexe sous-représenté ? Discours et pratiques de responsables hiérarchiques sur la mixité et l’égalité dans quatre domaines d’activité fortement sexués. Chroniques du travail, (8), 124‑143.
- Lasvergnas, I. (1988). Contexte de socialisation primaire et choix d’une carrière scientifique chez les femmes. Recherches féministes, 1(1), 31‑45.
- Mennesson, C. (2005). Être une femme dans le monde des hommes : Socialisation sportive et construction du genre. l’Harmattan.
- Olivier, A. (2015). Des hommes en école de sages-femmes : Sociabilités étudiantes et recompositions des masculinités. Terrains et Travaux : Revue de Sciences Sociales, (27), 79‑98.
- Olivier, A. (2019). Le sage, la fille et le macho : Figures d’hommes et ordre du genre dans le groupe étudiant assistant de service social. In H. Buisson-Fenet & A. Kerivel (Éds.), Des jeunes à la marge ? : Transgressions des sexes et conformité de genre dans les groupes juvéniles (p. 33‑45). Presses universitaires de Rennes.
- Olivier, A. (2023a).Des hommes de qualité. Genre et (dé)qualification dans des formations « féminines » du supérieur. Travail, genre et sociétés, 49(1), 123‑140.
- Olivier, A. (2023 b). Se distinguer des femmes : Sociologie des hommes en formations féminines de l’enseignement supérieur. la Documentation française.
- Olivier, A. (2025). « Vas-y Pierrick, montre-nous tes muscles ! » : Les jeux de l’asymétrie hétérosexuelle dans des entre-soi étudiants « féminins ». Sociétés contemporaines, 137138(1), 173‑201.
- Rey, S., & Battistini, M. (2016).Chassez les stéréotypes, ils reviennent au galop ! Choix atypiques de formation professionnelle et différenciation des groupes de sexe. Éducation et socialisation, 42.
- Rey, S., Battistini, M., & Pirinoli, C. (2014). La mixité produit-elle des effets ? : Organisation du travail et partage de la pratique quotidienne dans des équipes de professionnel-le-s de la santé. In M. Anderfuhren & S. Rodari (Éds.), Sans garantie de mixité : Les sinueux chemins de l’égalité des sexes dans le travail social et la santé (p. 151‑167). Éditions ies.
- Rey, S., Guélat, O., & Kuehni, M. (2022). Le genre des parcours d’insertion : Se former et entrer dans des professions peu mixtes. In Inégalité de genre dans l’enseignement et la formation professionnels (p. 151‑167). Presses universitaires du Septentrion.
- Zolesio, E. (2012). Chirurgiens au féminin ? Des femmes dans un métier d’hommes. PUR.
[1] Cette séance a eu lieu dans le cadre du cycle de conférences « Perspectives en santé », organisé en 2025 et 2026 par HESAV Haute École de Santé - Vaud.
[2] Les trois co-auteur·trices n’abordent pas le sujet depuis les mêmes perspectives : les recherches de Séverine Rey, socio-anthropologue, portent sur les choix atypiques de formation en termes de genre, sur l’insertion professionnelle des minoritaires et sur la mixité dans l’activité en Suisse ; Alice Olivier, sociologue, s’intéresse aux orientations et socialisations d’étudiants hommes dans des formations dites « féminines » de l’enseignement supérieur en France, les études de sage-femme et d’assistant·e de service social ; Adrien Bruno, sage-femme et enseignant en Suisse, parle à partir de son parcours de formation et de sa pratique professionnelle.
[3] Co-auteur de l’article, voir note de bas de page 2.
Lire également :
- Debora Caviglia, Anne Lagger, et Chantal Diserens, «Cancer: la virilité freine le recours au soutien», REISO, Revue d'information sociale, publié le 26 janvier 2026
- Flora Passard et al., «Les espaces sportifs urbains, îlots de masculinité?», REISO, Revue d'information sociale, publié le 30 décembre 2024
- Quentin Delval, «Les conséquences sociales du privilège d'intimité», REISO, Revue d'information sociale, publié le 14 novembre 2022
- Annamaria Colombo, «Papa solo: de la difficulté d’investir son rôle», REISO, Revue d'information sociale, publié le 2 août 2022
- Valentine Schmidhauser et Angélick Schweizer, «La contraception masculine: ça fait mâle?», REISO, Revue d'information sociale, mis en ligne le 21 janvier 2021
- Eline De Gaspari, «Les filles s’immergent dans les métiers masculins», REISO, Revue d'information sociale, mis en ligne le 7 décembre 2020
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Adrien Bruno et al., «Métiers de la santé, les hommes privilégiés?», REISO, Revue d'information sociale, publié le 19 octobre 2026, https://www.reiso.org/document/16163
