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Eloge du socioconstructivisme

Jeudi 15.05.2008

Le socio-constructivisme s’appuie sur une construction collective des connaissances. Fervent défenseur de cette approche. Pourquoi cet apprentissage est-il nécessaire à la démocratie ?

Par Lwakale Mubengay Bafwa, éducateur social dans un centre d’accueil d’urgence, Genève

Pour amener l’enfant ou l’adolescent à l’autonomie, il faut d’abord lui donner l’occasion de s’émanciper lui-même. Pour espérer qu’il se responsabilise socialement, il faut le mettre en situation de s’autonomiser matériellement et comportementalement. L’émancipation, l’autonomisation et la responsabilisation sont les trois principales étapes autour desquelles s’articule le travail d’accompagnement socio-éducatif. Reconnue de tous temps comme élément central de l’accompagnement socio-éducatif, l’émancipation vise à donner à l’enfant ou à l’adolescent la capacité de réflexion, de discernement et de décision par lui-même.

Comment y arriver efficacement ? Jean Piaget proposait que le socio-éducateur fournisse à l’enfant des situations-problèmes à résoudre plutôt que de lui dicter des règles à respecter - aussi justes soient-elles. Travaillant également sur les effets des rapports sociaux sur le développement cognitif, Lev S. Vygotsky complète le pédagogue genevois en soutenant l’efficacité d’intériorisation des concepts intellectuels et sociaux grâce à des activités réflexives effectuées en groupe. Il est en effet convaincu que c’est à travers ses échanges avec les autres que l’enfant ou l’adolescent découvre des solutions acceptables et équitables à la fois pour lui-même et pour les autres et qu’il affine ainsi son discernement.

Vue sous l’angle éducatif, la perspective socioconstructiviste est une conception de l’accompagnement à l’émancipation, à l’autonomisation et à la responsabilisation qui s’appuie sur la construction collective des connaissances. Des interactions favorisées ou stimulées par la mise en situation réelle incitent l’enfant à agir, à réagir et à interagir avec les autres en évoluant de sa propre perception de la réalité à la comparaison à celles des autres et à la recherche d’une voie de synthèse dans un groupe où il veut préserver, voire renforcer, sa place.

Le jeune devient acteur de ses propres progrès

Dans ce sens, le socioconstructivisme favorise l’apprentissage du vivre-ensemble et contribue au développement des compétences par interaction sociale et par contamination d’attitudes entre des individus confrontés à une même réalité et appelés à répondre à des questions ou à trouver collectivement des solutions. C’est donc le concept de situation ou d’occupation signifiante pour l’accompagné qui devient central dans la perspective socioconstructiviste de l’accompagnement socio-éducatif. Dès lors, l’éducateur doit s’orienter vers des activités de groupe où le jeune est incité à construire réellement des connaissances et à développer des compétences en interaction sociale avec les autres. Et s’éloigner de la transmission frontale des règles et « punitions »…

Dans beaucoup de foyers socio-éducatifs, la tendance est aujourd’hui de plus en plus de faire appel aux activités collectives comme supports de l’accompagnement socio-éducatif. Mais l’activité ne doit pas simplement répondre à un objectif de divertissement. Dans l’optique de l’accompagnement socio-éducatif socioconstructiviste, il s’agit de divertir et motiver dans un souci conscient d’éduquer, en s’appuyant sur la participation active des accompagnés. De nombreuses formes d’activités sont mises en place dans les foyers pour favoriser le processus de socialisation et renforcer une certaine interaction sociale : discussions de groupe autour des situations-problèmes ou des situations-impasses, autour des questions ouvertes sur des problèmes de société ou autour des dilemmes moraux. Autre possibilité d’approche socioconstructiviste pour occuper des soirées de divertissement : des débats thématiques axés sur les rapports entretenus avec un type de sport, un mode de vie, un métier…

Acquérir une légitimité auprès des autres…

Michel Amram, l’un des fondateurs et responsables de l’École de la Neuville, met en évidence la richesse et l’efficacité de la confrontation sociale sur un terrain de football pour le développement cognitif de l’enfant ou de l’adolescent. « A La Neuville, on laisse du temps à un enfant pour découvrir le jeu, se faire une place, acquérir une légitimité auprès des autres », explique-t-il dans son livre Football : un terrain idéal pour l’éducation.

S’appuyant sur des opérations et attitudes spécifiquement réflexives, Lawrence Kohlberg propose de soumettre des dilemmes moraux aux enfants sous forme de petites histoires, en leur demandant de porter un jugement moral sur le comportement de l’acteur principal. En s’attardant sur les raisons que chacun évoque dans le débat de groupe pour se positionner, on encourage alors chaque membre du groupe à clarifier ses valeurs, à développer son argumentation. On l’aide également à distinguer devoir et pouvoir, à dissocier les différents registres à partir desquels l’explication donne force et légitimité au point de vue défendu. L’objectif poursuivi étant le développement cognitif des enfants, la stratégie pédagogique consiste alors à laisser chacun des pairs justifier lui-même son point de vue tout en essayant de le conduire à une attitude de décentration. Par exemple, en le laissant entrer dans la peau des acteurs de l’histoire, bourreau ou victime, entre autres.

… et devenir citoyen à part entière

On constate aujourd’hui, dans nos démocraties, que l’éducation sociale semble vouée à l’échec tant qu’elle ne se déroule pas dans un environnement et un cadre éducatif socioconstructivistes. Car, la démocratie ne naît pas spontanément : il faut la vouloir et travailler en conséquence pour la construire et l’entretenir.

Preuves en sont les défections électorales croissantes dans cette nouvelle société, qui relèvent, sans doute en partie, de la responsabilité de l’éducation sociale ! En effet, les individus ne se désintéressent pas de leur droit électoral par manque de désir de participer, mais plus souvent pace qu’ils ne pensent pas avoir les compétences et les informations nécessaires à une participation qui ait un sens.

Quand les jeunes ne sont pas habitués à l’exercice de la citoyenneté démocratique, quand ils ne reçoivent pas les compétences et l’information nécessaires à la compréhension de questions complexes, ils les perçoivent comme des menaces et se rabattent sur les messages simplistes -qui alimentent leurs frustrations, leurs préjugés et leurs peurs.

Une des meilleures manières de contrer ce phénomène consiste, à mon avis, dans une pratique quotidienne de la citoyenneté démocratique ou dans la préparation consciente à ce mode de vie. L’approche socioconstructiviste constitue une de ces alternatives et un support.

La culture démocratique est vitale pour un fonctionnement harmonieux des institutions politiques. Il est donc nécessaire que l’éducation sociale en assure le renouvellement par une mise en pratique de la citoyenneté au quotidien. Le socioconstructivisme en institutions socio-éducatives en constitue une voie.

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