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Des superhéros et des jeunes sur le carreau

Lundi 06.07.2015

Le travail social hors murs tend à créer un espace d’ouverture et de dialogue avec des publics auxquels il arrive de sombrer dans la colère, la révolte, les conduites à risque et la violence. Notre société est-elle disposée à agir sur les causes de ce malaise?

Par Vincent Artison, travailleur de rue, consultant, Yverdon

La violence exprimée dans la rue prend généralement ses racines dans les sphères de l’intime tiraillées entre rejet et adaptation à une norme sociale où règnent en maître les cultes de la domination (Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon 2013) et de la compétition (Albert Jacquard 2006). Le creusement des inégalités sociales et l’absence de perspective entament sérieusement l’estime de soi et frappent de plein fouet la population, en particulier les jeunes les plus vulnérables. En réaction, les « manifestations » de survie passent généralement par la colère, le repli, la révolte, « faire de la thune » par tous les moyens, l’ivresse (alcool ou produits stupéfiants) et une recherche « sans limite » de reconnaissance (Axel Honneth 2000). Elles prennent aussi la forme d’un narcissisme exacerbé. « C’est qui le boss ici, j’ai posté sans t-shirt sur Face et j’ai eu 43 j’aime mec. En moins d’une heure mec », balance A devant ses potes avant d’ajouter : « Matez ça (il soulève son pull) depuis que je vais au fit… On se fait une gouza (tirer le ballon de foot dans les fesses du perdant) ? Moi je vous nique tous. »

Débauche d’argent et conduites à risque

Les jeunes qui s’affichent dans les lieux publics (rue, parcs, préaux d’école, abris bus, gares, centres commerciaux, etc.) cherchent aussi, non sans embûches, à entrer dans des milieux plus aisés. « Je suis allé dans une soirée à Yverdon chez une miss bien mise, big villa tu vois ce que je veux dire, tu vas pas me croire, y avait que de la coke et de la MDMA (amphétamine) qui tournaient, même pas un bédo (joint) de weed (herbe de cannabis) », lâche F, dégoûté. Adossé au bas du même immeuble, son ami M complète : « En plus, ça tanait (forniquer) dans tous les sens, on s’est barré, trop deg (dégueulasse). » Dans ces fêtes, le visage de la violence se montre plus insidieux mais néanmoins bien réel. « Ma mère c’est vraiment une pétasse, je lui avais dit de laisser la clé de la bagnole », s’est exclamée l’instigatrice d’une soirée avant d’ajouter : « Elle a intérêt à faire venir quelqu’un pour le nettoyage ! » Ici, en sus d’une recherche d’ivresse « apocalyptique », les scarifications et les tentatives de suicide sont courantes.

Dans certaines soirées, il arrive aussi de croiser des jeunes, coupes de cheveux à ras et vêtements noirs griffés. L’un d’entre eux, en regardant ses potes, m’avait lancé : « Mec, franchement t’as du courage à travailler avec des singes et des yougos. » Ultérieurement, dans la construction du lien et le processus de dévoilement relatif, il évoquait sa famille « en recomposition », son frère « toxicomane », les propos racistes dans la famille, un père à distance, etc.

Autre clé pour comprendre ce qui est, consciemment ou inconsciemment, recherché par certains jeunes ou adultes : la logique des conduites à risque (David Le Breton 2002). Dans un monde qui se voudrait aseptisé, sans émotions, ils se révoltent et veulent « vivre plus », plus de sensations fortes, plus d’adrénaline. Cette attitude peut aller jusqu’à une prise de risque démesurée (activité extrême, consommation de produits stupéfiants, etc.) à la frontière de la mort. Mort de soi-même par le suicide ou mort symbolique par l’ivresse constante, l’addiction, l’effacement de soi, l’isolement.

Créer du lien et de la confiance sur la durée

La théorie du don et du contre-don de Marcel Mauss permet d’analyser ces diverses formes de violence qui passe par des phases d’« obligations » de donner, de recevoir et de rendre. Ainsi, par analogie, A donne un « coup » (non verbal ou verbal, écrit ou oral) à B qui rend à A, à autrui ou à lui-même ce qui lui a été donné, sous une forme identique ou nuancée. Pour rompre avec cette logique, il est nécessaire d’offrir de l’attention, de l’écoute, de l’ouverture et du questionnement face à des lieux et des groupes où priment le plus souvent l’entre-soi, voire l’enfermement, mais aussi le jugement ou le mépris. Nos sociétés et les instances qui la composent sont-elles suffisamment outillées pour agir collectivement et mettre en place un accompagnement individuel ?

Je me souviens de certains groupes de jeunes, la haine dans le ventre et sous l’emprise de l’alcool, qui voulaient retourner les voitures de police. Le climat de confiance construit au préalable dans le lien avec eux ainsi que la posture de « tiers maïeutique » inhérente au métier de travailleur social de rue ont permis d’éviter bien des escalades de violence. Des épisodes sembables ont eu lieu dans un centre d’animation, un établissement scolaire, un centre de requérents d’asile ou un bar.

Lorsque ça vire au vinaigre, lorsqu’une situation est vécue comme injuste ou maltraitante, certains publics se préparent à « mettre le feu », résolument déterminés à ne pas se plier à des règles « débiles », à ne pas se laisser piétiner ou rabaisser. Le lien construit dans la durée a souvent permis de (re)créer une case « médiation », le plus souvent in situ. Pour offrir cet espace facilitateur dans la gestion de la crise ou la résolution du conflit, le travail social de rue se donne pour objectif de construire du lien avec la communauté dans son ensemble sans oublier les publics qui démarrent leur journée en milieu d’après-midi. Il adapte alors ses horaires en fonction [1].

Les politiques de la jeunesse dans l’embarras

Les politiques de la jeunesse sont-elles à même de favoriser le travail social de rue, ou Travail social hors murs, TSHM ? [2] Peuvent-elles « encadrer » ce type de profession sans modifier ses spécificités ? Sur la base de quelle expertise recrutent-elles ? Peuvent-elles valoriser le travail d’observation, développer l’action dans « l’aller vers » et à partir de la communauté de base, investir la rue sans induire a priori de déplacement des populations ou de « nettoyage » social, agir dans la libre-adhésion, préserver l’anonymat des personnes, accompagner des publics sans jugement et discrimination, indépendamment de leur statut administratif ou social, accompagner les recommandations issues du terrain agissant favorablement sur la cohésion sociale ? [3]

Certains groupes ne sont pas dupes des politiques mises en place. Ils sentent bien qu’ils seront à la marge des mesures prévues par les autorités, en dehors naturellement de celles relatives à la « prévention coercitive » ou à la répression. Impossible pourtant de ne pas voir l’inadéquation entre une question essentiellement éducative et une réponse principalement policière [4].

Dans un monde que certains s’efforcent de voir lisse et pacifié, un accident tragique (comme la mort d’un jeune à Yverdon en janvier 2014) ne peut alors plus être analysé : seuls ses aspects émotionnels sont retenus et amplifiés par les médias. Dans ces moments de crise, certains jeunes se voient même obtenir des aménagements attendus de longue date alors même qu’ils les avaient demandés au travers de processus ô combien démocratiques.

Confusion des médias et/ou de la société ?

A l’endroit des médias, je ne compte pas le nombre de fois où l’annonce d’un processus constructif, participatif et citoyen réalisé avec et par des jeunes ou des habitants, n’a eu aucun écho. A l’inverse, lorsque survient un incident ou un accident, ces mêmes publics deviennent très vite « intéressants » et ne se privent d’ailleurs pas de prendre une place devant une caméra ou de faire des sorties provocantes à un journalisme en quête de sensation. Dans ce contexte, si ces jeunes, quel que soit leur profil finalement, souhaitent attirer l’attention sur eux, il leur suffit de faire des « conneries ». Plus elle est grosse, plus ils sont susceptibles de se rendre visibles à l’endroit où ils l’étaient si peu, aux abords d’un terrain de foot ou entre deux tables d’un fast-food par exemple.

A la suite de l’accident tragique de janvier 2014 à Yverdon, un jeune approché par la presse m’a confié : « Le photographe et sa collègue journaliste m’ont pris grave la tête pour prendre une photo de mon T-shirt en me proposant même de me raccompagner chez moi si j’acceptais. J’ai dû lui dire ’ton appareil dans l’eau si tu prends la photo’ pour qu’ils arrêtent de m’emmerder. » Un adolescent impliqué dans une bagarre s’est fait filmer à son insu dans un reportage télévisé [5] et a ressenti le poids de la stigmatisation plusieurs jours durant. Aussi, selon lui, l’autre a fait « son chaud » (ou son show) au moment où il a aperçu la voiture de la télévision se rapprocher.

A cette confusion médiatique correspond une société tout aussi confuse. Elle s’imagine volontiers harmonieuse mais elle produit des films et des jeux vidéos d’une violence inouïe. Il n’est pas rare qu’enfants et adolescents visionnent des programmes inadaptés à leur âge et jouent à des jeux vidéos, interdits aux moins de 18 ans (Cf. Call of duty, GTA, etc.). Quel processus de distanciation peut alors s’opérer dans leur tête ? Dans un tel contexte, la recherche d’identification par l’image [6] ne constitue-t-elle pas un terrain fertile à de nouvelles conduites à risques ?

La société se perçoit cohésive mais reproduit au sein de l’école les diktats de la compétition et de la domination. Le succès d’abord, l’intérêt d’apprendre ensuite, peut-être. La diversité des formes d’intelligence (Howard Gardner 2008) est occultée au profit d’un système d’enseignement élitiste à partir duquel des formes d’exclusion ou d’inégalités sociales son ré-activées. Si l’on s’en tient à une étude PISA de l’OCDE, moins de 10% des élèves issus de familles à faible revenu ou à faible niveau d’instruction entrent au gymnase.

Enfin, la société se veut soucieuse de prévention, mais elle se focalise sur la « punition » en oubliant ses effets pervers. Pour un certain nombre de jeunes, le détour derrière les barreaux sert en effet de rite de passage dans le monde adulte. Il renforce l’estime de soi et procure une forme de fierté narcissique. Il apporte aussi une reconnaissance dans le groupe, l’admiration des pairs ou d’un « fan’s club ». De là à dire que la prison fabrique de nouveaux héros…

Bibliographie sélective

  • Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot, La violence des riches. Chronique d’une immense casse sociale, Editions la Découverte Paris, Zones, 2013, 251 p.
  • Axel Honneth, La lutte pour la reconnaissance, Editions du Cerf, 2000, 240 p.
  • David Le Breton, Conduites à risque : des jeux de mort aux jeux de vivre. Paris, Presses universitaires de France, coll. Quadrige, 2002, 224 p.
  • Howard Gardner, 2008. Les intelligences multiples : La théorie qui bouleverse nos idées reçues. Editions Retz, juin 2008.

[1] Ce qui dissuade probablement certaines personnes à entrer dans cette profession particulière.

[2] Lire aussi les articles publiés par REISO :
« Travail Social Hors Murs : un métier de funambule », de Vincent Artison, 9 mars 2010
« Qui ne connaît pas encore le TSHM ? », de Vincent Artison, 22 février 2011

[3] Face à la disparité des profils d’acteur-rice-s susceptibles de faire du travail de rue en Suisse romande et, à dessein de garantir un « standard » minimal de qualité aux publics et aux mandants (communes, fondations, etc.), n’est-il pas temps de mettre une formation sur pied ?

[4] Cf. l’article de F. Ravussin du 5 avril 2014 dans le journal 24 Heures

[5] RTS. Mise au point, 17mn, le 30 mars 2014, disponible en ligne.

[6] IAM & DADDY NUTTEA, 1995, La 25e image. Disponible en ligne.

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