Comment évaluer un programme d’insertion
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L’évaluation d’un dispositif d’insertion socioprofessionnelle des jeunes est complexe. Conçu dans le cadre d’un projet pilote valaisan, un modèle a tenté de surmonter les difficultés en articulant scientificité, participation et réflexivité.
Par Maël Dif-Pradalier, professeur, Joseph Hivert, collaborateur scientifique, et Riccardo Milani, collaborateur scientifique, Haute école de travail social Fribourg (HES-SO)
En septembre 2025, le colloque annuel d’Insertion Suisse s’est interrogé sur une question centrale du domaine de l’insertion, celle de savoir comment mesurer l’impact des mesures d’insertion socioprofessionnelle. Entre exigences croissantes des mandant·es et volonté pour les organisations d’insertion de renforcer la qualité des prestations, l’évaluation de l’impact s’impose comme un enjeu majeur pour le secteur. REISO propose ici une série de trois articles, rédigés dans le prolongement du colloque, et une interview éclairent sur la complexité de cette thématique. Cet article est le troisième de la série, après «Insertion: l’impact ne se résume pas aux chiffres» et «Mesurer l’insertion sans en perdre le sens».
Évaluer une politique publique, c’est toujours interroger la valeur d’une action : qu’apporte-t-elle, pour qui, et selon quels critères ? Dans le domaine de l’insertion socioprofessionnelle des jeunes adultes, cet exercice revêt une complexité particulière. Il s’agit non seulement d’apprécier les effets immédiats d’un accompagnement, mais aussi de rendre compte de processus dont les résultats se déploient souvent dans la durée. Comment, dès lors, apprécier la portée d’un accompagnement socioprofessionnel dont les conséquences les plus durables apparaissent parfois bien après la fin du programme ? Car ces effets résident autant dans les transformations subjectives et relationnelles que dans des résultats objectivables, mais inscrits dans des temporalités différentes.
Les modèles d’évaluation classiques, fondés sur des relations de causalité simples entre une intervention et ses effets, se révèlent insuffisants pour rendre compte de la pluralité des parcours et des temporalités à l’œuvre. Dans le domaine de l’insertion des jeunes, les trajectoires sont marquées par des discontinuités, des réorientations et des bifurcations que les outils d’évaluation standardisés saisissent imparfaitement. Par ailleurs, la multiplicité des acteur·rices impliqué·es — administrations publiques, organisations prestataires, entreprises formatrices, écoles, mais aussi parents ou proches — rend difficile toute attribution univoque des effets à un dispositif unique.
C’est dans ce contexte qu’a été conçue l’évaluation du programme pilote FormAvenir dans le canton du Valais, qui s’inspire directement du programme FORJAD (Formation pour les jeunes adultes en difficulté). Celui-ci fonctionne comme une référence en matière d’insertion des jeunes dans le canton de Vaud depuis 2006, en les accompagnant vers et pendant une formation professionnelle.
Articulation de méthodes quantitatives et qualitatives
L’évaluation de FormAvenir repose sur une démarche mixte, articulant méthodes quantitatives et qualitatives. Elle est aussi basée sur une logique d’évaluation concomitante, c’est-à-dire menée en parallèle au déploiement du programme en 2023 et pour une phase pilote initiale de trois ans. Elle intègre enfin une dimension évolutive, visant à alimenter en continu des ajustements du dispositif au fil de son avancement.
L’approche retenue privilégie la co-construction des indicateurs de succès avec l’ensemble des parties prenantes — jeunes, professionnel·les de terrain, entreprises formatrices, enseignant·es et mandant. Ce choix traduit la volonté de dépasser une logique de contrôle ex-post au profit d’un processus réflexif et participatif. Il fait de l’évaluation un instrument d’apprentissage collectif et d’amélioration continue de l’action publique. Elle suit les parcours des jeunes en se basant sur plusieurs sources et moments d’observation. Sa procédure combine des questionnaires remplis par les coach·es et des entretiens avec les acteur·rices du programme. L’objectif, au final, consiste à rendre visibles à la fois les évolutions concrètes dans la vie professionnelle, scolaire, personnelle et sociale des jeunes et les transformations plus subtiles qui jalonnent leur accompagnement.
Documenter les progrès et les difficultés
Dans le cadre du dispositif, le suivi quantitatif s’appuie sur trois questionnaires conçus à partir des documents que les coach·es utilisent déjà dans leur accompagnement quotidien. Ils se fondent sur des critères définis avec le mandant pour documenter les progrès et les difficultés rencontrées par les jeunes.
Le premier questionnaire, complété à l’entrée du programme, propose un portrait initial de chaque participant·e. Il intègre des données sociodémographiques, des informations sur la formation et la profession visées, ainsi que sur les facteurs de fragilisation et le réseau de soutien dont il·elle dispose. Il permet ainsi de situer le point de départ de chaque parcours, d’identifier les ressources mobilisables par chaque jeune et de comprendre ses vulnérabilités potentielles.
Le deuxième questionnaire, rempli chaque semestre par les coach·es, suit l’évolution des jeunes dans les domaines professionnel, scolaire, personnel et social. Il combine évaluations graduées et commentaires libres afin de rendre compte des progrès, des obstacles rencontrés et des ajustements réalisés par les coach·es pour soutenir chaque personne.
Le troisième questionnaire est soumis lorsque le participant·e quitte le dispositif, en raison d’une stabilisation de sa situation, d’une réorientation nécessaire ou d’une impossibilité pour le coach·e de poursuivre un suivi efficace. Ce bilan fait apparaître les trajectoires suivies et les décisions prises au fil de l’accompagnement.
Donner la parole aux personnes impliquées
Le suivi qualitatif complète ces observations en donnant la parole aux acteur·rices impliqué·es. Entre décembre 2023 et avril 2026, vingt-huit entretiens semi-directifs ont été menés auprès de représentant·es du Service de l’action sociale du canton du Valais (SAS), des coach·es, des jeunes, des employeur·euses et des enseignant·es. Parallèlement, deux focus groups, menés avec le SAS et les organisations partenaires, ont permis de faire émerger les points de vue, de confronter les critères de jugement et de nourrir la réflexion sur la construction des indicateurs de succès de la mesure.
Cette combinaison d’observations indirectes, de commentaires et de récits constitue le socle du processus de co-construction des indicateurs piloté par l’équipe évaluative. Celui-ci visait à rendre compte de la complexité des parcours individuels, de la diversité des expériences vécues et de la pluralité des points de vue des acteur·rices impliqué·es dans le programme FormAvenir.
Construction collective des indicateurs de succès
La co-construction des indicateurs de succès du programme a constitué un volet central de l’évaluation concomitante. Elle s’est déroulée en trois étapes : d’abord avec l’identification et l’explicitation des critères de jugement des parties prenantes — jeunes, coach·es, organisations partenaires, employeur·euses, enseignant·es et mandant. Chaque catégorie d’acteur·rices porte en effet des attentes et des valeurs spécifiques quant à ce qui fait ou ferait la réussite du programme. Ces perspectives, parfois convergentes, peuvent aussi diverger.
Ensuite, ces critères ont été regroupés par thématiques, faisant émerger quatre grands ensembles : l’atteinte des objectifs et les effets observables sur les jeunes, la qualité de l’accompagnement, la mobilisation et la consolidation du réseau de partenaires, ainsi que le suivi et le monitoring du projet. À partir de ces éléments, un ensemble d’indicateurs qualitatifs et quantitatifs a été élaboré, permettant de qualifier ou de quantifier les critères identifiés. Au total, trente-six indicateurs ont été proposés, dont vingt-deux immédiatement opérationnels, car renseignables à partir des sources disponibles. Quatorze étaient encore « à opérationnaliser », car ils dépendaient de la mise en place future de modalités de collecte adaptées et inscrites dans des temporalités plus ou moins longues.
Les voix de l’ensemble des acteur·ices rendues audibles
Ce processus de co-construction met en lumière les apports, mais aussi les limites du dispositif évaluatif. L’architecture choisie permet un suivi fin des parcours et des effets, notamment en matière de développement du réseau personnel et professionnel des jeunes. Elle offre aux coach·es des retours réguliers sur les effets de leurs accompagnements. Elle permet aussi au SAS d’ajuster le programme en continu et constitue un cadre d’évaluation réplicable au-delà de la phase pilote. Enfin, elle rend audible la voix des différent·es acteur·rices, tout en posant la question du poids relatif de chaque perspective en cas de divergences. Car toutes les visions du « succès » ne se valent pas nécessairement au regard des objectifs du dispositif.
L’efficacité l’évaluation dépend de plusieurs contingences : la capacité de l’équipe de recherche à intégrer le point de vue des jeunes, la collaboration avec les professionnel·les des organisations partenaires pour l’accès au terrain et la sélection des participant·es, ainsi que la souplesse nécessaire pour adapter le monitoring aux entrées et sorties fluctuantes. Elle repose aussi sur les critères définis par le mandant, susceptibles d’être interprétés différemment selon les professionnel·les ou de varier en cas de turnover. Deux limites subsistent : l’absence de suivi des jeunes après leur sortie, qui empêche de documenter la poursuite de leur trajectoire. Et l’impossibilité d’évaluer les effets à moyen et long terme, notamment en matière de la qualité de l’emploi occupé ou de la santé.
L’évaluation comme outil de co-production de connaissances
L’évaluation du programme FormAvenir met en évidence les apports d’une démarche articulant scientificité, participation et réflexivité. En associant dès l’amont les acteur·rices concerné·es — le SAS, les organisations partenaires, les jeunes bénéficiaires et les chercheur·euses — elle a permis d’élaborer un cadre d’analyse sensible aux réalités du terrain tout en maintenant une rigueur méthodologique. Cette approche a favorisé l’émergence d’indicateurs partagés de « succès », construits à partir des critères de jugement des parties prenantes plutôt qu’imposés de l’extérieur.
Toutefois, l’expérience a révélé les zones d’ombre inhérentes à tout dispositif d’évaluation. L’absence actuelle de suivi longitudinal des participant·es après la certification limite la compréhension des effets à moyen et long terme du programme — qu’il s’agisse de la qualité de l’emploi obtenu, de la stabilisation des parcours ou des dimensions psychosociales de l’insertion. Par ailleurs, la proximité requise pour co-construire les indicateurs peut fragiliser la distance critique du·de la chercheur·euse. Cela soulève la question des conditions d’une évaluation à la fois engagée et distanciée. Cette tension a été appréhendée par un croisement systématique des points de vue des acteur·rices concerné·es, ainsi que par une attention particulière portée à la restitution et à la valorisation de la parole des jeunes participant·es.
Ces constats invitent à envisager l’évaluation non pas comme un exercice ponctuel de reddition de comptes, mais comme un processus dynamique d’ajustement et de co-production de connaissances. En reconnaissant les savoirs d’expérience et en mettant en dialogue les points de vue de l’ensemble des parties prenantes, l’expérience de FormAvenir illustre un changement de paradigme dans l’évaluation des politiques sociales : plus qu’un instrument de vérification, elle devient un outil de co-production de connaissances. Et un levier de transformation des pratiques au service d’une action publique plus réflexive, plus inclusive et, au fond, plus juste.
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Par Maël Dif-Pradalier et al., «Comment évaluer un programme d’insertion», REISO, Revue d'information sociale, publié le 18 mai 2026, https://www.reiso.org/document/15562
