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Des pistes pour favoriser la communication

Lundi 12.06.2017

Une recherche-action a suivi des professionnel·le·s accompagnant des personnes avec une déficience intellectuelle pour développer la communication. Un manuel à leur attention et à celle des parents a résulté de ce travail de terrain.

Par Aline Tessari Veyre, chargée de recherche, et Germaine Gremaud, professeure, EESP, HES-SO, Lausanne

Communiquer est un droit fondamental reconnu dans la Convention relative aux droits des personnes handicapées[1]. Pour des personnes présentant une déficience intellectuelle, ayant peu ou pas de langage oral, l’accès à ce droit n’est pas toujours réalisé. Le favoriser reste un réel défi pour les parents et professionnels qui les accompagnent. La recherche présentée dans cet article[2] a abouti à la rédaction d’un manuel décrivant les premiers niveaux de communication. Il contient également des vignettes illustrées décrivant des situations favorisant les opportunités de communication[3].

Favoriser la communication : une nécessité et un outil

Le développement de la communication, et notamment du langage oral des personnes présentant une déficience intellectuelle est souvent déficitaire. Ainsi, la nécessité de promouvoir l’éducation à la communication tout au long de la vie est indéniable[4]. Comment augmenter les moyens et les opportunités de communiquer ? Comment faire évoluer ces moyens pour que la personne passe d’une communication pré-intentionnelle (premiers stades de communication) à l’expression des premiers mots isolés, puis d’énoncés à deux ou trois éléments ?

La recherche-action participative menée a eu pour but d’accompagner les équipes éducatives dans l’évaluation, l’observation et l’aménagement de situations propices à l’émergence de comportements communicatifs dans la vie quotidienne. Ce type d’approche associe les acteurs concernés à l’ensemble du processus de recherche. Onze professionnels de quatre équipes éducatives ont participé à la recherche, ainsi qu’une psychologue et une responsable d’un centre de compétence. Huit personnes ayant une déficience intellectuelle âgées de 19 à 56 ont été suivies durant un an et ont été évaluées au moyen d’une matrice de communication[5] en pré et post-test. Des entretiens de groupe ont permis de poser des objectifs et d’élaborer des interventions permettant de favoriser les opportunités de communication.

La matrice de communication est un outil qui permet d’évaluer les moyens ou comportements utilisés dans quatre raisons fondamentales de communiquer : REFUSER, OBTENIR, s’engager dans des interactions SOCIALES, fournir ou chercher des INFORMATIONS. Cette matrice distingue sept niveaux de compétences liés aux étapes de développement de la communication d’enfants typiques âgés de 0 à 24 mois. Elle est destinée aussi bien à des enfants qu’à des adultes présentant des déficiences intellectuelles, sensorielles et motrices entravant le développement de la communication et du langage. A partir du profil de communication établi, des objectifs peuvent être posés, donnant lieu à la mise en place de situations propices à l’émergence des comportements communicatifs.

Sur le terrain : établir un profil et une stratégie

Le profil communicationnel. Ana est une femme de 56 ans qui vit et travaille à la Cité du Genévrier. Le diagnostic fourni par l’institution indique la présence de traits autistiques et d’une déficience intellectuelle. L’évaluation réalisée à l’aide de la matrice de communication indique qu’Ana a un niveau de compétence de niveau III dans les quatre raisons principales de communiquer. En d’autres termes, elle communique de manière intentionnelle mais n’utilise pas de comportements conventionnels. Plus précisément, pour indiquer qu’elle désire un objet elle peut, par exemple, faire des mouvements avec sa tête ou ses bras, vocaliser de manière non spécifique (vocalisations, cris aigus, rires) ou encore prendre la main de l’éducatrice. Selon les professionnels, elle a tendance à attendre que les choses se passent et ne fait pas de demande de façon spontanée. Elle peut par exemple rester longtemps statique à attendre de l’aide, sans se manifester. L’objectif suivant a été posé : Aménagement de situations et mise en place de stratégies afin de favoriser la formulation de requêtes d’objet et d’action de niveau conventionnel, par exemple orientation triangulaire, pointage, vocalisations spécifiques.

Situation et stratégie utilisées. Plusieurs situations de la vie quotidienne peuvent être utilisées afin de travailler l’objectif formulé pour Ana. Durant le moment des repas, par exemple, le professionnel peut utiliser diverses stratégies favorisant l’émergence de comportement pour obtenir. Il peut omettre un objet indispensable, comme une fourchette, ou encore placer la carafe d’eau hors de portée. Les discussions menées dans le groupe de recherche ont permis de repenser l’organisation du petit déjeuner. Il est actuellement proposé sous forme de buffet. Les professionnels restent à disposition à proximité pour aider les personnes ayant besoin d’aide. Ana a appris à composer son petit déjeuner elle-même. Cette situation permet également de favoriser les comportements de demande. Par exemple, un jour, l’éducateur omet intentionnellement d’ouvrir le pot de miel. Ana essaie, puis se retourne et regarde l’éducateur, puis l’objet (orientation triangulaire) en lui tendant le pot de miel. Dans cette situation, l’éducateur a utilisé deux stratégies : l’oubli d’une action (ne pas ouvrir le pot de miel) et l’assistance différée (il a attendu qu’Ana fasse une demande avant de lui proposer son aide). La mise en place du petit déjeuner en self-service permet de favoriser l’autodétermination des personnes du groupe de vie.

Dans le cadre de la recherche, de nombreuses autres situations de la vie quotidienne ont été identifiées comme particulièrement propices au développement de la communication. Ainsi, avant de sortir en balade, un choix entre deux foulards a été proposé à Zoé, adulte âgée de 50 ans. Afin de favoriser le processus de généralisation, le choix entre deux paires de chaussures a également été introduit. Les propos de l’éducatrice illustrent les progrès réalisés: « Je lui ai demandé de choisir entre deux paires de chaussures lorsqu’on partait en balade. Au début, elle me disait oui aux deux. Ensuite, j’ai essayé d’introduire le pointage qui, finalement, a quand même bien marché. Lors de plusieurs essais, elle a toujours pointé la même paire de chaussures. Une autre fois, elle a même exprimé son choix verbalement en disant les « chaussures bleues » qui étaient justement celles qu’elle avait pointé les deux fois précédentes.» L’éducatrice a été surprise de l’évolution : «Un jour, on est entrées dans le vestiaire et elle est allée toute seule chercher la paire de chaussures qu’elle voulait. Elle me l’a montrée et l’a touchée en me regardant. C’était une paire de chaussures que je ne lui avais jamais proposé de choisir. » Ainsi, proposer des choix se révèle être une porte d’entrée pour motiver les personnes à communiquer, favoriser l’autodétermination mais également procurer un sentiment de satisfaction personnelle.

Cette recherche a donné lieu à la publication d’un manuel regroupant les stratégies introduites et les situations aménagées au cours de l’année. Il est construit à partir des items de la matrice de communication de Rowland. Il fournit des pistes d’intervention à utiliser aussi bien pour soutenir des enfants que des adultes à partir des premiers stades de la communication jusqu’à l’expression des premiers mots isolés, puis d’énoncés à deux ou trois éléments, incluant également des moyens de communication alternative et améliorée. L’ensemble des vignettes a été approuvé par les différents partenaires de recherche. Le manuel n’est pas un livre de recettes à appliquer à la lettre, mais il vise à susciter la créativité des professionnels afin d’introduire de nouvelles situations, propices au développement de la communication et du langage.

Au quotidien : des progrès et des remises en question

Les résultats montrent que les entretiens de groupe engendrent des co-constructions d’aménagements qui mobilisent les compétences des personnes ayant une déficience intellectuelle. L’analyse quantitative des résultats aux pré et post-tests montrent une progression qui peut également être attribuée, en partie, à l’attention plus soutenue des éducateurs aux comportements communicatifs exprimés. L’importance d’aménager l’environnement pour fournir des occasions de communiquer est démontrée. Ces aménagements contribuent à augmenter la participation sociale, la qualité de vie et l’autodétermination des personnes.

Au terme de la recherche, un questionnaire a permis de récolter les avis quant à la méthodologie employée. Les propos de cette éducatrice apportent un éclairage : «On peut mesurer ce qu’a apporté la recherche en analysant les progrès des résidants dans la matrice, mais tout ce qu’on a remis en question, notre attitude, c’est beaucoup moins visible et ça donne des changements à long terme.»

 

[1] ONU. (2006). Convention relative aux droits des personnes handicapées (CDPH). En format pdf

[2] Menée par la Haute école de travail social et de la santé – EESP – Lausanne (HES-SO) en partenariat avec la Cité du Genévrier (Fondation Eben-Hézer, Lausanne). Remerciements à la Fondation Eben-Hézer et la HES-SO pour leur soutien financier, à la Cité du Genévrier et aux professionnels des groupes Châtaignier, Jalons, Palétuviers et Roseaux pour leur collaboration tout au long du projet ainsi qu’aux 8 personnes de ces groupes qui en ont été les principaux protagonistes.

[3] Pour toute commande du manuel, veuillez adresser un mail à : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.. Prix : CHF 20.-

[4] INSERM. (2016). Déficiences intellectuelle. Expertise collective. Paris : Les éditions Inserm.

[5] Rowland, C. (1990, 1996, 2004). Matrice de communication. Traduite par G. Gremaud et S. Paccolat. En format pdf

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