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Valoriser les métiers techniques auprès des filles

Jeudi 12.02.2015

Sur 20’000 places d’apprentissage technique en Suisse, seules 1000 sont occupées par des filles. Un projet jurassien mené avec les partenaires de la formation et de l’économie s’en prend aux stéréotypes

Par Florence Jordan Chiapuzzi,  chargée de projet au Bureau de l’égalité entre femmes et homme, Jura

La recherche de main-d’œuvre spécialisée est depuis quelques années un facteur d’inquiétude pour l’industrie jurassienne. Celle-ci s’appuie sur un savoir-faire précieux, de plus en plus rare, que les jeunes délaissent pour s’orienter vers des formations commerciales ou générales qui leur paraissent plus attrayantes. Pour contrecarrer le manque de relève auquel les entreprises sont confrontées, le tissu industriel a besoin que les filles et les femmes s’engagent davantage dans la technique. Or, la proportion de femmes dans les métiers techniques est particulièrement faible en Suisse. Sur les quelque 20’000 places d’apprentissage technique proposées chaque année en Suisse, à peine 1000 sont occupées par des jeunes femmes. Afin de modifier la tendance, un groupe de travail œuvre depuis 2010 à la promotion des métiers techniques au féminin dans le canton du Jura. Composé de représentant-e-s du Bureau de l’égalité [1], du Centre d’orientation scolaire et professionnelle et de psychologie scolaire, du Service de la formation des niveaux secondaire II et tertiaire, de la Division technique du Centre jurassien d’enseignement et de formation (CEJEF) ainsi que du délégué interjurassien à la jeunesse – il a développé un programme de mesures et actions destinées à sensibiliser les filles aux perspectives offertes par les métiers techniques.

Le point de départ du projet est une action existant depuis près de 10 ans dans le Jura et qui permet aux écolières de 10e et 11e de découvrir, le temps d’une journée, les filières de formation de l’école des métiers techniques, les études d’ingénieure et les perspectives professionnelles offertes par la branche. Cette journée seule ne suffisait pas à entamer les stéréotypes. Pour décloisonner ces métiers sexués, il fallait développer de nouvelles mesures, impliquer les entreprises et sensibiliser l’opinion publique en déployant un programme d’actions à plusieurs axes. Le programme a vu le jour en 2012 et bénéficie de l’appui du Bureau fédéral de l’égalité entre femmes et hommes qui soutient entièrement le projet au moyen des aides financières prévues par la loi sur l’égalité.

Découvrir, sensibiliser, promouvoir, réseauter

Grâce à des collaborations développées avec les partenaires de la formation, la Haute Ecole Arc Ingénierie et les entreprises de la région, quatre types de mesure sont déployées ou le seront dans les prochains mois. Elles s’articulent autour de quatre axes distincts : la découverte, la promotion, la sensibilisation et le réseautage.

Les mesures « découverte » ciblent directement les écolières entre la 5e et la 11e Harmos. Elles englobent des ateliers « Passeport vacances » afin d’éveiller l’intérêt des filles de 8 à 13 ans pour les sciences techniques ; la « Journée découverte des métiers techniques » destinée aux écolières de 10e et 11e Harmos ; des « Ateliers stages Techno’filles » qui offrent la possibilité de s’immerger deux jours dans la peau d’une apprentie CFC, de partir à la rencontre de personnalités actives dans la recherche et en entreprise.

Les mesures de « promotion » s’adressent à l’entourage familial, aux enseignant-e-s, aux conseiller-ère-s en orientation scolaire et professionnelle ainsi qu’aux entreprises. Elles englobent des actions de promotion lors des séances d’information organisées par le Centre d’orientation scolaire et professionnelle et de psychologie scolaire, la tenue et l’animation de stand lors de foires et de salons, la présentation du projet et de ses enjeux lors de rencontres avec des entreprises, etc. La plupart de ces actions de promotion intègre la participation active d’apprenties, d’étudiantes et/ou de jeunes diplômées.

Les mesures de « sensibilisation » visent à changer le regard de l’opinion publique au travers des médias. Grâce à la diffusion de témoignages et d’articles thématiques, de portraits d’apprenties, d’étudiantes, de professionnelles du domaine technique, le public découvre que la branche technique offre des perspectives personnelles et professionnelles attrayantes, aussi bien aux filles qu’aux garçons.

Enfin, les mesures de « réseautage » permettent aux femmes actives dans la technique de bénéficier d’une plus grande visibilité, de stimuler les opportunités d’échanges, de faciliter les contacts, etc. Ce réseautage se fait notamment dans le cadre de conférences publiques sur le thème « Femme et Technique » ou encore au travers de rencontres organisées, telles que des déjeuners-réseau thématiques.

Le travail avec les entreprises et les écoles

La mise sur pied d’un programme de ce type est loin d’être évidente sachant que chaque action implique la mobilisation de partenaires-clés. Il s’agissait dans un premier temps de les convaincre du bien-fondé de la démarche. Certaines organisations sollicitées ne comprenaient pas pourquoi les mesures s’adressaient exclusivement aux filles. Afin de permettre le déploiement du projet, il a donc fallu d’abord leur faire prendre conscience de la problématique de l’image véhiculée par les métiers techniques auprès de l’opinion publique en général et des filles en particulier. Malgré l’égalité entre hommes et femmes, les schémas culturels et sexués de notre société associent en effet les métiers techniques au monde masculin. Sur un plan professionnel, les professions techniques ne sont malheureusement pas toujours synonymes de conditions de travail flexibles et favorables aux familles ni d’égalité des salaires. Dès lors, bien souvent, les jeunes filles n’envisagement même pas de se renseigner sur la possibilité d’un avenir professionnel dans ces domaines. Ce sont aussi la méconnaissance des possibilités offertes et les idées toutes faites sur les professions techniques qui les rendent parfois peu attirantes. Sur le plan des compétences finalement, ces métiers souffrent souvent d’une image peu valorisante et il reste à démontrer plus clairement que les capacités des jeunes femmes sont identiques à celles de leurs homologues masculins.

Un des freins rencontrés est celui de la diffusion de l’information dans les écoles. Le corps enseignant est sollicité de toute part par des initiatives diverses qui empiètent souvent sur le temps scolaire, ne serait-ce qu’au niveau du temps consacré à communiquer les informations. Ces sollicitations récurrentes ont pour conséquence de susciter des freins parmi le personnel enseignant. Le projet rentre dans ce cas de figure puisqu’il implique des interfaces en entreprises qui vont forcément avoir lieu durant les jours ouvrables.

La difficulté majeure pour déployer des actions complémentaires et cohérentes réside donc avant tout dans la capacité à expliquer et convaincre de la pertinence de la démarche. Il faut inlassablement stimuler la visibilité des métiers techniques au féminin auprès des médias grand public en leur proposant des thématiques et des portraits en phase avec l’actualité. La valorisation des apprenties, étudiantes et professionnelles de la branche auprès de l’opinion publique au travers des médias et du réseautage constitue la pierre angulaire du projet car les filles manquent de modèles féminins auxquelles elles pourraient s’identifier.

Des apprentissages mutuels et complémentaires

Au travers des actions de découverte, de promotion, de sensibilisation et de réseautage qu’il prévoit de déployer, le projet vise à améliorer l’image que se font les jeunes filles des professions techniques. Il les invite à se projeter dans des plans de carrière au même titre que les garçons ; il encourage les entreprises à leur offrir des places d’apprentissage technique au même titre que les garçons ; il sensibilise les parents, les enseignant-e-s, les institutions scolaires et de formation ainsi que les entreprises à cette thématique. Les mesures proposées sont autant d’opportunités uniques de renforcer les liens entre élèves, enseignant-e-s, parents et entreprises. Elles sont un bon moyen de favoriser la connaissance réciproque des activités et des perceptions des uns et des autres. Ainsi, lors d’un « Atelier stage techno’filles » en informatique, l’entreprise impliquée a pu se confronter aux attentes professionnelles des participantes et réaliser que leur offre de place d’apprentissage et l’image donnée par leur entreprise n’était pas incitative pour les filles. Notamment parce qu’elle utilise uniquement des représentations masculines dans sa communication ; les offres d’emplois sont rédigées au masculin, alors qu’elles sont supposées s’adresser aussi bien à des femmes qu’à des hommes et les visuels utilisés mettent principalement en exergue la technique sans l’humain. Dès lors, les filles peuvent difficilement se sentir concernées ou interpellées par les postes mis au concours. De leur côté, les écolières ont pu confronter leur vision de la profession à la réalité de terrain, parfois très différente de celle qu’elles avaient imaginée, et qui leur a ouvert de nouvelles perspectives.

Grâce au réseau et aux actions qui ont commencé à être déployées et celles qui seront développées progressivement dans le cadre du projet, les jeunes filles disposeront de plusieurs mesures pour élargir leur horizon, pour découvrir la technique et pour se faire une idée plus réaliste du monde du travail. Cela leur permettra d’effectuer un choix professionnel moins orienté par les images toutes faites et les préjugés.

Les échos des premières participantes aux mesures déjà déployées sont positifs. Les participantes relèvent qu’au travers des rencontres, des témoignages, des échanges et des exercices pratiques en ateliers, elles ont pu se faire une idée concrète de ce que le monde de la technique peut leur offrir. La jeunesse du projet ne permet pas encore d’effectuer un bilan significatif. L’évaluation des prochaines mesures permettra d’analyser plus concrètement la pertinence des actions.

[1] Site internet du Bureau de l’égalité

Cet article appartient au dossier (In)égalités de genre

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