Traduire les matérialités de l’exil queer
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De nombreux préjugés persistent au sujet des personnes réfugiées LGBTIQ+. Les interroger dans le travail social permet de mieux comprendre leurs expériences et besoins et ainsi de favoriser leur inclusion au moyen de politiques mieux informées.
Par Karine Duplan, adjointe scientifique, Haute école de travail social Genève (HES-SO), et collaboratrice scientifique, Université de Genève
Cet article est le sixième d’une série de publications issue de la journée scientifique du domaine Travail social de la HES-SO « Genre et travail social : place à la relève », qui s’est déroulée en février 2025 à la HETSL. L’objectif de cette journée était de mettre en valeur la diversité et la richesse des contributions des jeunes chercheur·euse·x·s des Hautes écoles de travail social, tout en dressant un état des lieux des inégalités, représentations et stéréotypes liés au genre dans le champ du travail social contemporain.
Déjà parus :
- Stéphanie Monay, «Argent et homosexualité: déconstruire un mythe», REISO, Revue d'information sociale, publié le 29 janvier 2026
- Annika Monney, «Accompagner des victimes d’exploitation: enjeux», REISO, Revue d'information sociale, publié le 2 février 2026
- Lorry Bruttin, «Genre, retraites paysannes et travail social», REISO, Revue d'information sociale, publié le 5 février 2026
- Emma Gauttier, «Droits à la vieillesse, domesticités et migration», REISO, Revue d'information sociale, publié le 9 février 2026
- Eline de Gaspari, «Handicap et genre: la santé comme enjeu», REISO, Revue d'information sociale, publié le 12 février 2026
Les phénomènes migratoires sont devenus des sujets de société saillants au cours des dernières années. Ces faits sont d’autant plus vrais depuis l’accroissement du nombre d’arrivées en Europe à l’été 2015 et de la crise des politiques de l’accueil qui s’en est suivie (voir par exemple : Schmoll et al., 2015). Peu d’informations a en revanche circulé concernant le genre ou l’orientation sexuelle et affective des personnes migrantes arrivant en Europe.
Cet article, issu de travaux de recherche en cours de développement [1], vient interroger les imaginaires et représentations de la migration liés au genre et la sexualité. Au moyen d’une réflexion théorique, il invite à mettre au jour les présupposés qui alimentent les questions migratoires, jusque dans le travail social et les politiques, en vue d’une meilleure hospitalité.
Imaginaires géographiques de la migration
D’un point de vue scientifique, la migration peut être définie comme le déplacement d’un individu vers un nouveau lieu de vie pour une durée moyenne à longue. Bien que cela inclue les mouvements de population au sein d’un pays, dans l’usage commun, le terme de migration est le plus souvent associé à un franchissement de frontière étatique. Toute personne qui traverse une frontière internationale pour s’installer de manière durable ailleurs n’est cependant pas qualifiée de migrante, ce dont témoigne l’utilisation contrastée du terme « expatrié·e » (Duplan 2022). Le vocable de migration et son usage, par les médias et les politiques se trouve donc empreint de présupposés que l’on oublie de questionner.
Le phénomène de migration internationale renvoie à un ensemble d’imaginaires et de représentations, mettant en scène des personnes migrantes venues du Sud, dans des situations de précarité, faiblement éduquées, voire culturellement arriérées, seules ou en famille (Duplan, 2022). A ces figures migrantes sont également associées des stéréotypes de genre et de sexualité. La personne migrante est le plus souvent imaginée comme un personnage masculin, à la sexualité exacerbée, incontrôlée, dangereuse, ou alors, pour les femmes, relevant de l’oppression. Elle est par ailleurs considérée comme rétrograde en matière d'égalité des sexes, sexiste et homophobe (voir par exemple : Kofman et al., 2015). L’hétérosexualité de la personne migrante semble également aller de soi au point que parler de migration renvoie à une impossibilité pour toute personne migrante de se situer en-dehors de l’hétérosexualité.
LGBTIQ+ : enjeux de définition
Le terme LGBTIQ+ [2] désigne communément les personnes qui se situent en-dehors des normes dominantes de genre et de sexualité et donc en dehors de la sphère de l’hétérosexualité. On peut donc en parler comme des minorités sexuelles et de genre afin de rendre compte des discriminations auxquelles elles font face dans une société largement hétéronormée. Bien que contraignant à une identification relativement fermée au sein des lettres du sigle [3], ce terme reste aujourd’hui largement utilisé par les personnes concernées comme par les politiques et renvoie à une histoire occidentale des luttes en faveur de l’égalité pour les personnes non hétérosexuelles
Les imaginaires et représentations des minorités sexuelles et de genre véhiculés par les media et les politiques portent essentiellement sur les manifestations festives telles que les marches des fiertés, ou encore les aménités commerciales et récréatives offertes par les quartiers labellisés comme gais. Ces imageries réduisent ces espaces à leur potentiel de divertissement, éludant la dimension politique des luttes qui les ont forgés. Tout en promouvant l’Europe comme terre de liberté en matière de genre et de sexualité (Ayoub et Paternotte, 2014), elles incluent de manière implicite une vision coloniale et occidentalocentrée des identités queer. Se dire LGBTIQ+ supposerait ainsi de se conformer à ces modes de vie dont la festivité est aujourd’hui acclamée, une vision stéréotypée qui néglige la diversité des communautés LGBTIQ+
La figure de la personne réfugiée queer
Si l’on met en dialogue ces imaginaires et représentations, « migrant·e » et « LGBTIQ+ » s’inscrivent comme deux catégories difficilement conciliables : l’une renvoie à la crise de l’accueil, aux drames humains des traversées meurtrières en bateau et à la figure d’un·e migrant·e en situation précaire, supposément hétérosexuel·e ; l’autre active un registre urbain de la fête, du plaisir et de l’émancipation.
La personne réfugiée queer, définie comme traversant les frontières pour échapper à la répression institutionnelle ou sociétale en raison de son appartenance à une minorité sexuelle ou de genre, a cependant trouvé une visibilité croissante dans les débats internationaux relatifs aux droits humains. Cela contribue au renforcement d’une rhétorique d’impérialisme culturel faisant apparaitre l’Occident comme panacée progressiste et refuge ultime (Ayoub et Paternotte, 2014).
Les personnes migrantes queer occupent ainsi un « espace contradictoire » (Giametta, 2022) dans la plupart des discours. Soupçonnées de prétendre être queer pour obtenir l’asile, elles constituent dans le même temps un sujet idéal de l'humanitarisme sexuel (Mai et al., 2021). Cela se traduit par une impossibilité à être soi pour les personnes queer en exil qui doivent constamment négocier des injonctions irréconciliables en ce qu’elles ne correspondent ni à la catégorie attendue de la personne migrante hétérosexuelle, ni au stéréotype d’un sujet queer occidental (Held 2022). Elles se retrouvent ainsi doublement exclues, étant démunies de citoyenneté légale du fait de leur statut migratoire, et de citoyenneté normative, au sens de « relevant de la norme », du fait de leur queerness.
Les espaces vécus du quotidien de l’exil queer
Conduire une recherche sur les minorités sexuelles et de genre en situation de migration constitue une urgence politique nécessitant de déconstruire les présupposés normatifs qui les entourent. Pour y parvenir, travailler avec les personnes concernées, en adoptant une démarche de recherche action est essentiel. Une telle démarche favorise la compréhension de la diversité de leurs expériences au jour le jour [4] tout en mettant en lumière une parole qui reste relativement absente, voire inexistante. Ce travail de déconstruction permettra en outre de faire un pas de côté quant aux préconceptions qui régissent également le travail social et l’accueil des bénéficiaires.
Une réflexion sur les concepts qui structurent ces réalités représente également une opportunité pour tenter de voir au-delà des cadres établis. Parler de situation d’exil plutôt que de migration contribue alors à souligner l'agentivité de personnes concernées, en allant au-delà de la position de vulnérabilité que sous-tend le terme de réfugié·e (Diaz 2014). Cela permet de penser en-dehors des catégories strictement juridiques, lesquelles empêchent de capturer la complexité des réalités, tout rendant visible l’arrachement depuis le lieu d’origine et les difficultés à se sentir chez soi ailleurs.
Penser en termes d’exil favorise en outre l’incorporation de la pluralité des trajectoires et situations de migration : personnes réfugiées qui se trouvent par ailleurs être LGBTIQ+ et personnes LGBTIQ+ qui sont réfugiées du fait de leur orientation sexuelle ou identité de genre (Vitikainen 2020), ne hiérarchisant pas la manière de penser les appartenances dans une approche véritablement intersectionnelle. Le vocabulaire de l'exil souligne en outre la dimension politique (Bolzman 2014) de l'orientation sexuelle et de l'identité de genre dans les mobilités et migrations transnationales.
Enfin, le choix de l’échelle d’observation s’avère crucial. S’appuyer sur les expériences ordinaires vécues par ces personnes dans leurs espaces de tous les jours et traduire la matérialité de ces espaces du quotidien amène à sortir de la vision réductionniste de la migration queer centré sur « le voyage transnational comme seule histoire pertinente » (Saleh et Tschalaer 2023 : 12). Le focus sur l’échelle des pratiques urbaines réhabilite également le rôle qu’effectue dans l’ombre le travail social auprès de ces personnes pour rendre leurs vies vivables au quotidien. Les minorités sexuelles et de genre en exil déploient au travers de leurs pratiques ordinaires un lien avec le lieu où elles résident, un sentiment d'appartenance avec ce qui pourra devenir leur communauté, témoignant ainsi de leur agentivité.
Vers des politiques de l’accueil plus hospitalières
Interroger les implicites à l’œuvre dans les questions liées à la migration LGBTIQ+ permet de déconstruire les préjugés qui continuent de gouverner les politiques, tout comme le travail social. Inclure les personnes concernées contribue à les visibiliser dans leur diversité et à rendre compte, au plus près, de leur réalité.
Une telle démarche favorise l’émergence de nouveaux discours, pratiques et représentations des espaces dans lesquels ces personnes évoluent au quotidien au sein de leur ville d’accueil. Elle invite également à reconnaître leur expertise, ainsi que le rôle qu’elles jouent ou pourraient jouer dans la production de l’urbain et de politiques plus inclusives, attentives aux pratiques habitantes.
Penser l’accueil à partir des matérialités de l’exil queer revient ainsi à déplacer le regard : non plus seulement accueillir des parcours, mais reconnaître des présences, des pratiques et des appartenances en construction.
Bibliographie
- Bolzman, C. (2014). Exil et errance. Pensée plurielle, 35(1), 43-52.
- Ayoub, P., & Paternotte, D. (Eds.). (2014). LGBT activism and the making of Europe: A rainbow Europe?.
- Diaz, D. (2014). 3-D’une vision misérabiliste à une conception administrative du «réfugié». Recherches, 75-112.
- Duplan, K. (2022). The Expatriate as Heroic Figure of Globalization? Privileged Migration and Neoliberal Ideology in Luxembourg. Expatriation and Migration: Two Faces of the Same Coin. Brill, 157-183.
- Duplan, K. (2023). What would an inclusive city for gender and sexual minorities be like? You need to ask queer folx!. Social Inclusion, 11(3), 138-149.
- Giametta C. (2022). What’s Sex Got to Do With It? Migration Studies Meets Sexualities, Blog entry IMISCOE Standing Committee ‘Reflexivities in Migration Studies’ and the nccr – on the move. (23 June)
- Held, N. (2023). “As queer refugees, we are out of category, we do not belong to one, or the other”: LGBTIQ+ refugees’ experiences in “ambivalent” queer spaces. Ethnic and Racial Studies, 46(9), 1898-1918.
- Kofman, E., Saharso, S., & Vacchelli, E. (2015). Gendered perspectives on integration discourses and measures. International migration, 53(4), 77-89.
- Mai, N., Macioti, P. G., Bennachie, C., Fehrenbacher, A. E., Giametta, C., Hoefinger, H., & Musto, J. (2021). Migration, sex work and trafficking: The racialized bordering politics of sexual humanitarianism. Ethnic and Racial Studies, 44(9), 1607-1628.
- Saleh, F., & Tschalaer, M. (2023). Introduction to special issue: queer liberalisms and marginal mobilities. Ethnic and Racial Studies, 46(9), 1769-1790.
- Schmoll, C., Thiollet, H., & De Wenden, C. W. (2015). Migrations en Méditerranée: permanences et mutations à l'heure des révolutions et des crises (p. 382). CNRS éditions.
- Vitikainen, A. (2020). LGBT rights and refugees: a case for prioritizing LGBT status in refugee admissions. Ethics & Global Politics, 13(1), 64-78.
[1] Il s’agit du projet « Géographies intimes de l’exil queer », financé par la Commission scientifique du domaine Travail social de la HES-SO et du projet « Queer(s) in exile. A sensory ethnography for spatial justice », financé par le Fonds National Suisse (grant number 221128)
[2] Pour : Lesbienne, Gay, Bi, Trans, Intersexe, Queer, et autres personnes ne se reconnaissant pas dans les normes hégémoniques de sexe et de genre.
[3] L’utilisation croissante du signe d‘OSAIEGCS, notamment utilisé par l’ONU et le Conseil de l’Europe, se présente comme une alternative utile pour rendre compte de la pluralité des identifications sans les prédéfinir en amont. Pour plus d’information sur l’utilisation de ce sigle, voir par exemple : Nils Kapferer et Aymeric Dallinge, «OSAIEGCS rend compte d’un univers de possibles», REISO, Revue d'information sociale, publié le 30 janvier 2025.
[4] A titre d’exemple en Suisse, voir également le projet de recherche InMind.
Lire également :
- Sab Masson et al., «Discriminations croisées et accès limité au droit», REISO, Revue d'information sociale, publié le 4 septembre 2025
- Nath Weber, «La formation, un réel enjeu d’équité en santé», REISO, Revue d'information sociale, publié le 15 juillet 2024
- Sab Masson, «Agir face aux discriminations multiples», REISO, Revue d'information sociale, publié le 25 avril 2024
- Laura Mellini et al., «Vulnérabilité en santé sexuelle et migration», REISO, Revue d'information sociale, publié le 31 octobre 2022
- Camille Béziane, Quentin Delval et Aymeric Dallinge, «Prison et orientation sexuelle: réalités LGBTQ+», REISO, Revue d'information sociale, mis en ligne le 25 novembre 2021
- Jérôme Debons, Caroline Dayer et Raphaël Bize, «L’accès à la santé pour les personnes LGBTIQ», REISO, Revue d'information sociale, mis en ligne le 2 décembre 2019
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Comment citer cet article ?
Karine Duplan, «Traduire les matérialités de l’exil queer», REISO, Revue d'information sociale, publié le 16 avril 2026, https://www.reiso.org/document/15421
