Go Top

L’image du handicap transformée par une série télé

Jeudi 07.01.2021

Les médias sont fortement présents dans le quotidien des enfants. Quel est leur rôle dans la représentation sociale du handicap ? Menée auprès de jeunes élèves, une étude montre comment la série télévisée «Will» a bousculé leurs perceptions.

Par Chloé Jaccard, mémoire de pédagogie spécialisée, Université de Fribourg

Plus il est rare d’expérimenter ou de voir directement le sujet social dans son quotidien, plus l’influence des médias est grande. Le handicap est ainsi très sensible à la manière dont il est montré. En effet, il reste rare et peu présent dans les différents espaces publics (Samsel & Perepa, 2013).

Les médias sont d’autant plus «impactants» sur les enfants qu’ils constituent leur principale source de connaissances. Les images diffusées sur le handicap construisent les représentations sociales des jeunes. Les différents livres, dessins animés ou films leur proposent une certaine conception du handicap et également une manière spécifique d’agir. Les enfants s’identifient aisément à un personnage et intériorisent par ce biais de nouveaux modèles sociaux. La littérature jeunesse qui présente un héros ou une héroïne en situation de handicap transmet ainsi non seulement des images inédites du handicap, mais aussi des guides d’actions aux enfants (Jost, 2011).

Le garçon plutôt que le handicap

L’objectif de la recherche présentée dans cet article [1] est d’analyser l’effet de la projection d’un dessin animé sur les représentations sociales des enfants. Le dessin animé retenu raconte la vie d’un garçon de 9 ans en fauteuil roulant. Will est une des rares séries diffusées sur une chaîne grand public (France 3) de façon hebdomadaire. Chaque capsule dure 2 minutes et raconte le quotidien du héros. La narration est axée sur les banalités quotidiennes d’un garçon de 9 ans et la thématique du handicap reste en arrière-plan. L’objectif de ce cartoon est ainsi de dépeindre le portrait d’un jeune garçon et de décentrer la présence du handicap.

On peut reconnaître là un changement de paradigme dans la volonté de représenter ce jeune sans faire du handicap le thème principal. Cette dynamique permet d’une part de définir une personne au-delà de son handicap et d’autre part à un jeune concerné de s’identifier à Will en construisant son identité en dehors du handicap (Harma, Gombert, Marrone & Vernay, 2016).

La mise en scène ne cherche ni à illustrer le garçon comme un super-handicapé ni à lui attirer une bonté particulière à cause de son handicap. La représentation du handicap que Will propose dans ces capsules est sans doute rare dans les médias et ne correspond pas aux images habituelles.

Septante élèves suivent la série

L’étude a été menée dans quatre classes d’un établissement public du canton de Vaud. Cela correspond à septante élèves de 8 à 10 ans. Dans un premier temps, leur représentation sociale du handicap est récoltée par la technique de l’«association libre» et l’«évocation hiérarchisée». Cela a consisté à leur demander cinq mots à associer au terme « personne handicapée en chaise roulante », puis de les classer par ordre d’importance. Le noyau de la représentation sociale est ensuite déterminé par le logiciel Iramuteq.

Après la première récolte de mots, les élèves visionnent en classe le dessin animé Will pendant dix semaines. Puis une deuxième récolte a lieu selon les mêmes techniques.
 L’objectif est ainsi de comprendre si la visualisation de la série Will modifie ou non la représentation sociale du handicap physique chez des enfants de cette tranche d’âge.

Au terme de la recherche, il est possible de constater que les représentations sociales des élèves ont été profondément modifiées par la projection.

Tableau Handicap Mots 500

Evolution de la représentation sociale du handicap physique
avant et après la projection de «Will».

Les deux représentations sont différentes non seulement dans leur organisation, mais également au niveau de leur contenu. Certains éléments résistent néanmoins au changement. Il s’agit des termes «triste», «gentil» et «pas de chance». Ces trois mots constituent alors le noyau dur de la représentation sociale du handicap. On constate qu’ils reviennent souvent et sont définis comme étant d’une haute importance pour les enfants.


Intelligent, pareil, différent…

L’autre changement à remarquer dans le système central de la représentation est la quasi-disparition du terme «aide» après la visualisation de Will. Lors de la deuxième récolte de mots, cet élément a été peu comptabilisé mais, lorsqu’il était présent, il a été jugé d’une haute importance (F=6, R=2.2). Même s’il fait encore partie des éléments latents, il ne s’inscrit toutefois plus au centre de la représentation. Il a été remplacé par quatre nouveaux termes: «intelligent», «pareil/égaux», «différent/anormal», «limite de participation aux activités». L’apparition des deux premiers éléments correspond à une dynamique normale de transformation. Ils apparaissaient peu lors de la première récolte, mais étaient déjà considérés comme importants (F=5, R=2.8 et F=4, R=2.5). Il est plus étonnant d’observer l’apparition des éléments «différent/anormal» et «limite de participation» qui étaient quasiment absents lors de la première récolte (F=3, R=3).

Ces quatre nouveaux termes sont peu souvent cités, contrairement aux éléments «triste», «gentil» et «pas de chance ». Vont-ils rester longtemps au centre de la représentation du handicap que se font les élèves ? Il est possible d’en douter et d’imaginer plus vraisemblablement que leur déplacement correspond à l’effet de surprise de la visualisation du dessin animé qui transmet subitement de nouvelles images du handicap. On peut ainsi émettre l’hypothèse que, peu de temps après l’arrêt de la diffusion de Will, ces éléments quitteront probablement le noyau de la représentation.

La principale modification se situe alors plutôt dans la quasi-disparition du terme «aide». Plusieurs études (Morvan, 2008) montrent que la perception de l’aide liée au handicap occupe une place centrale dans la représentation classique des adultes et des enfants. Les médias insistent eux aussi sur le besoin d’aide (Jost, 2011 ; Krahe & Altwasser, 2006). Dans ce contexte, la manière spécifique dont Will est mis en scène propose une image différente du handicap, une image en dehors des concepts de dépendance ou d’assistance qui lui sont habituellement associés.

Une représentation plus complexe

Le visionnement de Will a certes enrichi la représentation sociale des élèves, mais cette série l’a rendue également plus complexe. La présence conjointe et contradictoire des termes «pareil» et «différent» en est l’illustration. Un certain désordre se produit lors de la deuxième récolte de mots et cela signifie potentiellement que la perception du handicap chez les élèves est encore en train de se modifier. Le dessin animé a ainsi lancé un processus de réflexion.

L’élément «limite de participation aux activités» s’inscrit également dans le même élan de changement. Après avoir vu la série, les élèves ont davantage associé au handicap des situations quotidiennes et surtout la problématique de non-participation. Il s’agissait dans le cas précis de ne pas pouvoir faire la gym ou de ne pas jouer à la balançoire.

Les élèves ont remarqué et associé plusieurs lieux ou situation où l’accès était limité pour une personne en chaise roulante. Le handicap est alors davantage perçu comme situationnel, ce qui correspond au modèle de compréhension bio-psycho-social promu actuellement par l’OMS. Dans ce modèle, le handicap n’est plus envisagé comme inhérent à la personne, mais comme le résultat d’un environnement inadapté aux attributs spécifiques d’un individu. C’est dans ce sens que la société a un rôle à jouer dans sa manière de voir et d’agir avec le handicap (Harma, Gombert, Roussey & Arciszewski, 2011).

Une base de discussion

L’utilisation des médias et des dessins animés comme Will possède un pouvoir de remise en question des représentations sociales du handicap. La visualisation de cette série a en effet induit un certain trouble sur la perception classique du handicap chez les élèves. Ce début de transformation constitue une base favorable à une discussion autour du handicap, à un débat sur les attitudes et les comportements adoptés avec une personne concernée.

Dans l’actuelle dynamique d’inclusion scolaire, la manière dont est perçu un élève en situation de handicap est fondamentale pour la réussite de son intégration. Ainsi, travailler en amont sur les représentations sociales avec les élèves constitue une bonne façon de préparer au mieux la venue d’un enfant en situation de handicap dans la classe.

Bibliographie sélective

Harma, K., Gombert, A., Marrone, T. & Vernay, F. (2016). Evolution de la représentation sociale du handicap des collégiens scolarisés dans un cadre inclusive selon des facteurs contextuels. Bulletin de psychologie,4(544), 279-294. Doi : 10.391/bupsy.544.0279

Harma, K., Gombert, A., Roussey, J.-Y. & Arciszewski, T. (2011). Effet de la visibilité du handicap et de l’expérience d’intégration sur la représentation sociale du handicap chez de jeunes collégiens. Travail et formation en éducation, (8), 1-18. En ligne

Jost, M. (2011). Représentations visuelles du handicap et représentations sociales. Schweizerische Zeitschrift für Heilpädagogik, 17/1), 10-16. En ligne

Krahe, B. & Altwasser, C. (2006). Changing negative attitudes towards persons with physical disabilities : An experimental intervention. Journal of Community & Applied Social Psychology, 16(1), 59-69. Doi: 10.1002/casp.849

Morvan, J.-S. (2008). Intégration, handicap et inadaptations : perspectives psychodynamiques. Reliance, 1(127), 45-53. En ligne

Samsel, M. & Perepa, .(2013). Media and disability : the impact of media representation of disabilities on teachers’ perceptions. Support for Learning, 28(4), 138-145. Doi: 10.1111/1467-9604.12036

[1] «La modification de la représentation sociale du handicap physique chez des enfants entre 8 et 10 ans par la projection du dessin animé Will», Chloé Jaccard, mémoire sous la direction de Sophie Torrent, Département de pédagogie spécialisée, Université de Fribourg, 2020, 68 pages.

Comment citer cet article ?

Chloé Jaccard, «L’image du handicap transformée par une série télé», REISO, Revue d'information sociale, mis en ligne le 7 janvier 2021, https://www.reiso.org/document/6835

L'affiche de la semaine