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Education financière en Suisse: parlons d’argent

Jeudi 17.03.2022

Pour les enfants et les jeunes, l’apprentissage de la gestion financière passe surtout par l’imitation des proches ou des pair·e·s. La mise en pratique peut aussi être abordée grâce à l’argent de poche ou à des applications éducatives.

Par Caroline Henchoz, professeure en travail social, HES-SO Valais-Wallis et Sébastien Bétrisey, responsable Iconomix Suisse romande et professeur, Ecole de commerce et de culture générale, Sierre [1]

En Suisse comme ailleurs, l’argent reste un sujet tabou. Dans un tel contexte, comment les jeunes apprennent-ils et elles à gérer, dépenser et mettre de côté l’argent ? La première partie de cet article, proposée par Caroline Henchoz, revient sur les résultats de plusieurs recherches menées en Suisse sur les jeunes, les adolescent∙es et l’argent [2]. Elle rend compte des mécanismes d’apprentissage les plus courants et discute des besoins encore à combler en matière d’éducation financière.

La seconde partie, écrite par Sébastien Bétrisey, présente des outils mis à disposition par Iconomix, l’offre de formation numérique de la Banque nationale suisse, et revient sur leur mise en pratique en classe.

Les recherches sur l’éducation financière en Suisse [3]

En 2015, une enquête par questionnaire en ligne a été menée auprès d’environ 1’400 jeunes de 18 à 30 ans de toute la Suisse. Celle-ci a révélé que si l’argent n’est pas un sujet que l’on aborde volontiers en famille, les parents jouent pourtant un rôle central dans la transmission des valeurs rattachées à l’argent [4]. Ainsi, presque 90% des jeunes ont entendu leurs parents leur dire (très) souvent de ne pas dépenser plus que ce qu’ils possédaient, 80% qu’il était important d’épargner et 75% qu’il ne fallait jamais créer de dettes.

L’apprentissage par soi-même : observer son entourage

Pourtant, l’éducation financière se réalise moins par des mots que par l’exemple qui est donné par les proches. En effet, les enfants observent la manière dont leurs parents, mais aussi leurs ami∙es et leur entourage, gèrent l’argent et en tirent des enseignements [5]. Cela les aide à mieux appréhender le niveau de vie de leur famille. Ainsi, ils peuvent se positionner sur l’échelle sociale ou déterminer quels types de consommation et de dépenses leur sont accessibles selon leur milieu social ou culturel.

En ce sens, les enfants ne sont pas simplement passifs dans l’apprentissage lié à l’argent. Ils et elles jouent un rôle actif en observant, en sélectionnant les informations et en leur donnant du sens, notamment par la comparaison avec des pair·e·s ou d’autres familles. Cela les conduit à adapter leur comportement en conséquence. Dans les entretiens menés dans différentes recherches, il n’était pas rare d’entendre des jeunes affirmer qu’en raison des difficultés financières observées chez leurs parents, ils et elles les sollicitaient moins financièrement et/ou se débrouillaient pour chercher d’autres ressources pour payer leurs dépenses, comme un petit boulot.

Si les proches font figures d’exemples, ils peuvent aussi jouer un rôle plus actif de conseiller·e et de soutien. Ils et elles peuvent aussi inciter à certains comportements, comme avec la question de l’argent de poche.

L’apprentissage par l’argent de poche

Faire ses propres expériences est une importante source d’apprentissage pour les jeunes. Selon une étude du Crédit Suisse, plus de 80% des adolescent∙es de 12 à 14 ans reçoivent de l’argent de poche [6]. Avec cette pratique, les parents inculquent plus ou moins directement des comportements et des valeurs (Barnet-Verzat & Wolff). Ainsi, les règles du versement de l’argent de poche influencent le contenu de l’apprentissage.

Dans la recherche sur la socialisation économique [2], trois modalités principales ont été relevées. Selon la première, l’argent de poche récompense des « bons » comportements, comme de l’aide au ménage ou de bonnes notes. Ce qui est transmis ici, c’est l’ethos du travail et de l’effort, soit le principe que « tout travail mérite salaire » ou que « l’argent se mérite ». Avec la seconde formule, les parents privilégient au contraire une somme fixe inconditionnelle qui ne dépend pas de la « bonne conduite » des enfants. Dans ce cas, il s’agit plutôt d’habituer l’enfant à fixer des priorités et à évoluer avec un budget restreint. C’est ici l’éthique du besoin et de la bonne gestion qui est inculquée. Il s’agit d’adapter ses besoins à ce que l’on reçoit, « de faire avec » ou de « se contenter de ce qu’on a ». Dans la troisième approche, le montant de l’argent de poche est variable. La somme versée ne dépend pas d’un comportement comme dans le premier cas, mais de différents facteurs, tels que les besoins supposés de l’enfant à un moment donné ou encore de sa capacité à convaincre ses parents de la nécessité d’un achat. Une forme de mérite est également récompensée ici. Il s’agit toutefois moins d’actions, comme précédemment, que de la capacité à convaincre et à argumenter. Dans ce cas, ce sont les compétences en matière de négociation qui sont valorisées et développées.

L’étude du Crédit Suisse précédemment citée montre toutefois que tous les enfants n’ont pas les mêmes opportunités d’apprentissage par l’argent de poche. Par exemple, les petit·e·s issu·e·s d’un milieu modeste reçoivent des montants plus faibles et il faut attendre 12 ans pour que les filles soient aussi nombreuses que les garçons à obtenir de l’argent de poche.

L’économie digitale : nouvelle forme d’apprentissage

Selon l’Office fédéral de la statistique, en 2019, 100% des jeunes de 15 à 24 ans utilisent Internet. La popularité croissante du web pose de nouveaux défis en matière d’apprentissage, car beaucoup d’activités financières se déroulent désormais en ligne. Or les parents, par manque de compétences ou parce qu’il est plus difficile de contrôler ce qui se pratique sur la Toile, semblent très en retrait en matière d’éducation financière.

Ici aussi, l’apprentissage passe beaucoup par la pratique. C’est en menant leurs propres expériences financières sur Internet (que ça soit pour gérer son argent, le dépenser ou en gagner, par exemple en vendant des objets [7]) que les jeunes apprennent « comment ça fonctionne ». Ils bénéficient d’aide, mais celle-ci provient moins du noyau des proches que du réseau élargi.

Les jeunes vont chercher l’information hors de la sphère familiale : auprès des copains et copines qui peuvent les inciter à adopter certaines pratiques, comme les remboursements par Twint, ou auprès de communautés d’usager∙es en ligne. Ces sources sont parfois mal connues et mal maîtrisées, et il est plus difficile pour les adolescent·es d’évaluer la qualité des informations ainsi collectées. Au-delà de compétences purement économiques, ils et elles doivent par conséquent aussi acquérir des compétences critiques, telles que la capacité à déterminer s’il s’agit de sites fiables ou encore des compétences en matière de recherche d’information.

Apprendre par l’expérience implique également de se tromper. On observe cependant que tous les enfants ne font pas face au même risque quant à une mauvaise expérience sur Internet [8], les plus aisé∙es pouvant davantage compter sur les ressources financières, cognitives, et sociales de leurs parents en cas de problème.

Parler d’argent en classe : l’approche d’Iconomix [9]

Comme c’est déjà le cas dans d’autres domaines, l’école peut jouer un rôle majeur dans l’acquisition de compétences financières. Pour ce faire, il ne s’agit pas de diaboliser le gaming ou le shopping en ligne, mais de mieux informer et de favoriser les discussions constructives, afin de permettre aux jeunes d’agir en connaissance de cause.

C’est dans cette optique qu’Iconomix, l’offre de formation numérique de la Banque nationale suisse, a, dès ses débuts, porté une attention particulière à l’éducation financière de base. Pour Iconomix, cette dernière désigne la capacité d’une personne à prendre des décisions financières adéquates, c’est-à-dire susceptibles d’améliorer sa situation financière. Les compétences financières comprennent trois dimensions. La première, le savoir, porte sur les connaissances liées notamment aux concepts d’intérêts, d’inflation et de diversification des risques. Suivent les aptitudes, soit les compétences utiles, par exemple, au calcul d’un rendement ou à l’établissement du budget d’un ménage. Enfin, les attitudes relèvent de l’envie d’utiliser au quotidien les connaissances acquises.

Parmi les modules proposés par Iconomix [10], quelques-uns sont particulièrement adaptés pour discuter de thématiques liées à l’argent : « Argent et bonheur » comporte un jeu de cartes, « Ciao CASH », qui aborde de manière ludique des questions comme la gestion de l’argent et les dangers de l’endettement.

Dans « Comment établir son budget ? », le « Jeu du budget » consiste à établir, dans un premier temps, les prévisions financières de différents ménages, de la personne seule à une famille. Ensuite, les élèves sont invité·es à planifier leurs propres dépenses dans le cadre d’une plannification annuelle.

Le container thématique « Compétences numériques en finance » présente trois champs d’action sur Internet importants pour les jeunes : faire du shopping, gérer son budget et jouer en ligne. Chaque sous-thématique comprend une story proche de la réalité des jeunes, un set d’exercices, ainsi qu’une fiche de synthèse avec des informations générales sur le sujet. Dans le thème « Crédit à la consommation », trois méthodes de financement les plus importantes de nos jours sont abordées : crédit en espèces, leasing et paiement par acomptes.

D’expérience, cette approche basée sur le jeu et établissant des liens avec le quotidien des jeunes contribue souvent à « briser la glace » et à discuter plus facilement du sujet, parfois encore tabou, de l’argent. Il s’agit d’offrir aux jeunes un espace d’apprentissage, de parole et d’échange. Ainsi, toutes et tous disposent des mêmes opportunités de développer leurs compétences financières, de manière sécurisée et accompagnée par un∙e professionnel·le ou un·e enseignant∙e.

Bibliographie citée

[1] Cet article est proposé dans le cadre de la Swiss Money Week, une campagne de sensibilisation internationale sur la gestion de l’argent organisée dans plus de 150 pays et chapeautée par l'OECD/INFE. Les activités proposées sont ici. Le 23 mars, de 13h à 13h, Caroline Henchoz et Sébastien Bétrisey coaniment une table ronde sur les Enjeux et risques financiers sur Internet : une question de générations ? description et inscription ici

[2] Dont les recherches sur la socialisation économique ; l’éducation financière ; les adolescentes et l’économie numérique ; les jeunes et l’argent dématérialisé.

[3] Section rédigée par Caroline Henchoz

[4] Henchoz C., Coste T. et Wernli B., 2019, « Culture, money attitudes and economic outcomes ». Swiss journal of economics and statistics, vol. 155(2).

[5] Henchoz C., Poglia Mileti F. et Plomb F., 2014, « La socialisation économique en Suisse : récits rétrospectifs sur le rôle des parents et des enfants durant l’enfance et l’adolescence », Sociologie et Sociétés 46(2) : 279-299

[6] Crédit Suisse,2017, Étude suisse sur l’argent de poche. Comment les enfants apprennent à gérer leur argent. Lucerne : Crédit Suisse : p.21 & 23

[7] Henchoz C. & et étudiant·e·s de l'Université de Fribourg, 2020, « Les jeunes, l’argent et les usages d’Internet », REISO, Revue d'information sociale

[8] Baudat S., Henchoz C., 2021, « L’argent en un clic : les jeunes Suisses inégaux devant leurs écrans », The Conversation

[9] Section rédigée par Sébastien Bétrisey

[10] Voir le site d’Iconomix

Comment citer cet article ?

Caroline Henchoz et Sébastien Bétrisey, «Education financière en Suisse: parlons d’argent», REISO, Revue d'information sociale, mis en ligne le 17 mars 2022, https://www.reiso.org/document/8728

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