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Jeunes vulnérables et argent en ligne

Jeudi 28.05.2026
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Internet renforce-t-il les inégalités chez les jeunes ? Une équipe de recherche apporte des réponses nuancées : plus un·e jeune cumule des facteurs de risques, moins il·elle l’utilise. Et cela contribue à sa protection.

Par Caroline Henchoz, professeure, Haute école de travail social et de la santé Lausanne (HES-SO)

Travail social et éducation financière

L’éducation financière des jeunes est en lien avec des enjeux importants en termes d’inclusion, d’égalité des chances ou de socialisation économique. Dans ce domaine, les professionnel·les du travail social se doivent aussi de réfléchir à leurs pratiques, à leur propre rapport à l’argent, tout en s’adaptant aux besoins actuels des jeunes. REISO publie une série de trois articles sur cette thématique : le premier, « Parler d’argent pour prévenir le surendettement », aborde le sujet des actions préventives visant la gestion du budget et de l’argent destinées aux jeunes. Le second, « Avez-vous du travail pour nous ? », se concentre sur les petits jobs proposés dans les centres socioculturels, qui peuvent stimuler la socialisation économique. Enfin, celui-ci explore la question de savoir si internet renforce les inégalités, notamment en termes d’accès aux services financiers, aux emplois ou à la consommation. Les trois articles de cette série sont issus du colloque « « Jeunes et argent : enjeux et défis pour l’intervention sociale », qui s’est déroulé à la HETSL le 21 mai 2025.

Une grande partie de la vie économique passe par internet. En Suisse, les moins de 30 ans sont par exemple 88% à recourir à l’e-banking, 78% à acheter ou commander des biens en ligne et 30% à en vendre [1]. Si ces chiffres soulignent que de nombreux jeunes s’emparent activement d’internet, ils indiquent aussi que d’autres restent à l’écart, par choix ou par contrainte.

Certain·es jeunes affirment également rencontrer plus de problèmes que d’autres en utilisant internet pour des questions financières (Eurostat, 2022a,b). Une analyse des enquêtes à disposition relève que, parmi les moins de 30 ans, les jeunes les plus concerné·es par le non-recours à internet et les problèmes en ligne sont les moins âgé·es, les femmes, les personnes ayant un niveau de formation faible, de nationalité étrangère, vivant en Suisse latine (romande ou italienne), dans un ménage à faible revenu ou ayant un·e enfant à charge (Henchoz et Mantzouranis-Baudat, 2024).

Ce constat questionne l’outil de démocratisation et d’égalité des chances qu’est supposé être internet. Le numérique est sensé favoriser l’inclusion financière, soit l’accès à des services financiers et leur utilisation par les populations autrefois exclues et mal desservies (Lyman et Lauer, 2015). Mais ne contribue-t-il pas au contraire à renforcer des inégalités déjà présentes ?

Comprendre les liens entre vulnérabilités et difficultés

Pour répondre à cette question, l’autrice et son équipe ont construit un indicateur du risque sociodémographique cumulé (IRSC) [2] en se basant sur les données d’une enquête sur l’utilisation d’internet intitulée « Omnibus », réalisée en 2019 par l’Office fédéral de la statistique. Parmi les 2’455 répondant·es, les chercheuses ont retenu 385 jeunes de 18 à 29 ans. Plus un·e jeune cumule des risques d’être exclu·e du numérique ou de rencontrer des problèmes avec son argent sur internet, plus son IRSC est élevé. Par exemple, une femme de 18 ans vivant en Suisse romande et d’origine étrangère, ayant arrêté ses études après l’école obligatoire et disposant d’un faible revenu, aura un IRSC élevé. L’équipe de recherche a donc souhaité savoir si les personnes avec un IRSC élevé, c’est-à-dire a priori plus vulnérables que les autres, rencontraient effectivement davantage de difficultés.

Cette approche est relativement novatrice. Jusqu’à présent, les études ont en effet comparé les hommes aux femmes ou les classes d’âge et de revenu entre elles. Mais elles ont du mal à cerner la situation d’une personne en situation de vulnérabilité, c’est-à-dire qui cumule plusieurs facteurs de risques. Si on se base sur ce que l’on sait de la littérature, plus un·e jeune cumule les risques et plus il·elle sera exclu·e de l’économie numérique. Il·elle rencontrera aussi des problèmes et des pertes financières en cas d’utilisation d’internet. Les résultats de la recherche se sont cependant avérés plus nuancés.

Un usage inégal des services financiers numériques

Les analyses montrent clairement que plus les jeunes cumulent des facteurs de risque, moins ils·elles utilisent internet pour leurs activités économiques. C’est particulièrement le cas pour la gestion de l’argent et la consommation. Les investissements financiers ou la réalisation de ventes en ligne [3] sont concernés dans une moindre mesure. Ainsi, les jeunes les plus vulnérables — qui cumulent cinq facteurs et plus de risques, soit un quart des jeunes de l’échantillon — recourent moins à l’e-banking, aux paiements par carte ou aux applications mobiles que les autres. Ils·elles privilégient davantage l’argent matériel, comme les espèces ou les bulletins de versement.

En revanche, on ne relève pas de lien entre le fait d’être en situation de vulnérabilité et d’aller en ligne pour contracter un prêt ou chercher un emploi. Cela suggère que le numérique représente aussi une opportunité d’inclusion pour les jeunes en situation de vulnérabilité. Ils·elles utilisent internet autant que les autres lorsqu’il s’agit de chercher du travail ou d’emprunter. La recherche de travail sur internet représente la pratique la plus courante, rendue nécessaire par le fait que beaucoup d’offres d’emploi passent désormais par des sites et plateformes en ligne. Les emprunts en ligne concernent quant à eux une toute petite partie de l’échantillon (4% des jeunes contre près d’un·e jeune sur deux pour la recherche d’emploi) (Henchoz et Baudat, 2022).

Fracture numérique à plusieurs vitesses

Les recherches mettent en évidence au moins trois degrés de « fracture numérique » (Ben Youssef, 2004 ; Scheerder, van Deursen et van Dijk, 2017) : l’accès, les pratiques et les bénéfices retirés. En Suisse, la quasi-totalité des jeunes a accès à internet et n’est donc pas concernée par le premier degré de fracture numérique. Elle est, par contre, impactée par le second degré lié aux pratiques en ligne (« qui utilise quoi ? ») : les jeunes en situation de vulnérabilité sont moins présent·es dans certaines pratiques sur internet qui pourraient pourtant favoriser leur inclusion financière et leur permettre d’en retirer des bénéfices. On peut mentionner l’épargne, les paiements simplifiés, ou la comparaison des prix pour accéder aux produits et services les moins chers.

Cependant, ces pratiques différenciées les préservent partiellement du troisième niveau de fracture numérique (« qui profite vraiment des opportunités offertes par internet ? »). Ils·elles manquent peut-être des opportunités, mais cette relative mise à l’écart les protège de certains risques financiers. Contrairement à ce que l’on pourrait craindre, les jeunes cumulant des vulnérabilités ne rencontrent en effet pas plus de problèmes en ligne (fraudes, vols d’identité) que les autres. Ils·elles ne subissent pas non plus davantage de pertes financières. Ces deux résultats laissent supposer qu’ils·elles développent des stratégies de prudence, comme limiter leurs transactions en ligne et privilégier les paiements en espèces. Ces pratiques leur permettent de réduire les risques de fraudes et de pertes financières.

Les enseignements pour le travail social

Pour les professionnel·les du travail social, ces résultats invitent à dépasser l’idée que « tout le monde doit absolument utiliser les services financiers en ligne ». Certes, ne pas y recourir peut signifier rater certaines opportunités. Mais il peut aussi s’agir d’une stratégie volontaire pour garder la maîtrise de ses finances et éviter les pièges du numérique. On peut par conséquent relever plusieurs pistes d’action.

Il s’agit d’abord de reconnaître la diversité des pratiques : certain·es jeunes choisissent l’argent liquide pour mieux contrôler leurs dépenses. Cela ne traduit pas un manque de compétences, mais parfois une stratégie consciente de gestion des risques. Il faut aussi maintenir des alternatives accessibles : il est essentiel que des services physiques bon marché restent disponibles, comme les paiements au guichet ou les bulletins de versement gratuits.

Un autre aspect important serait de contribuer à la littératie financière numérique : aider les jeunes à comprendre les avantages et les risques des paiements en ligne, de l’e-banking ou des plateformes de vente. Cela représente un moyen de les accompagner dans leur apprentissage, de favoriser leur inclusion et de limiter les risques.

Soutenir les jeunes dans leurs démarches d’emploi constitue une dernière piste : les plateformes numériques étant devenues centrales dans le recrutement, accompagner les jeunes vulnérables à développer ces compétences représente un levier d’inclusion sociale.

Internet n’est donc ni uniquement une menace, ni uniquement une solution. Pour les jeunes en situation de vulnérabilité, il peut représenter un frein, comme une ressource. Le rôle des travailleur·euses sociaux·ales consiste à les aider à naviguer dans cet univers en tenant compte des stratégies déjà mises en place. Et en veillant à ce que le numérique ne conduise pas à de nouvelles formes d’exclusion.

Bibliographie

[1] Office fédéral de la statistique, Enquête Omnibus TIC 2025

[2] Cet article est une synthèse de : Henchoz, C., & Mantzouranis-Baudat, S. (2024). Les jeunes, Internet et leur argent: vulnérabilités et inégalités. Une approche par le risque sociodémographique cumulé. Revue Jeunes et Société, 8(1), 67-92.

[3] Voir aussi : Caroline Henchoz et des étudiant·e·s de l'Université de Fribourg, «Les jeunes, l’argent et les usages d’internet», REISO, Revue d'information sociale, mis en ligne le 29 juin 2020.


Lire également :

Comment citer cet article ?

Caroline Henchoz, «Jeunes vulnérables et argent en ligne», REISO, Revue d'information sociale, publié le 26 mai 2026, https://www.reiso.org/document/15602

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