Agir pour ne plus refermer le placard à l’EMS
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Dans les EMS vaudois, la diversité affective et sexuelle demeure peu visible. Une recherche met en lumière les angles morts institutionnels, les besoins des seniors LGBTIQ+ et les leviers d’action pour prévenir un «retour au placard».
Par Sylvie Métraux, master en travail social, animatrice socioculturelle HES, FASL & Voqueer, Lausanne
L’avancée des droits sociaux au cours des dernières décennies a permis une meilleure visibilité des personnes non-hétérosexuelles au sein de la société suisse. Avec le vieillissement des personnes LGBTIQ+ qui ont fortement milité pour faire reconnaître leurs droits, émerge le besoin d’une plus grande visibilité à l’avenir et d’attentes spécifiques des personnes concernées face à l’accompagnement proposé dans les institutions sociosanitaires.
La façon dont la diversité affective et sexuelle est appréhendée dans les établissements médico-sociaux (EMS) vaudois réside au cœur d’un travail de master en travail social [1] dont les résultats sont présentés ici. Ce dernier a ambitionné d’examiner comment cette question est thématisée et quels sont les outils déployés dans les institutions pour favoriser l’inclusion de tous les publics, y compris dans leur diversité affective et sexuelle. Pour ce faire, l’analyse a reposé sur l’étude d’un corpus documentaire (dépliants et documents des EMS ainsi que des faîtières) et sur des entretiens menés auprès de dix professionnel·le·x·s du travail social et des soins dans trois établissements du canton de Vaud.
Les résultats montrent un manque de visibilité, de réflexion et de formation aux thématiques LGBTIQ+, malgré une volonté des professionnel·le·x·s et des institutions d’inclure tous les publics, dans une logique de « réponse aux besoins » et d’adaptation à ces derniers. Cette recherche contribue également à questionner la place du travail social et du rôle qu’il pourrait jouer face aux discriminations au sein de ces espaces de vie en collectivité, afin d’éviter le risque pour les résident·e·x·s non-hétérosexuel·le·x·s [2] de se retrouver dans une forme de « deuxième placard » en EMS.
Des parcours de vie diversifiés
Les parcours de vie influencent le vieillissement et la manière dont sera vécue cette dernière phase de l’existence, en termes de conditions de santé et de choix de lieu de vie, mais aussi d’un point de vue culturel et social. Le paradigme du parcours de vie rappelle l’importance de ne pas oublier les « facteurs de stratification sociale, tels que le sexe, le niveau d’éducation, le revenu et l’origine ethnique » qui définissent également des groupes spécifiques (Sapin & al., 2014, p. 28).
La question de l’orientation affective et sexuelle apparait comme un facteur de stratification influençant les trajectoires des individus. Par exemple, les personnes non-hétérosexuelles vivent plusieurs coming-out [3] dans leur parcours de vie (école, famille, travail, administration, par exemple) et l’entrée en EMS ne déroge pas à cette règle. De plus, en raison des droits sociaux quasi inexistants en termes de mariage et de possibilité de faire famille avant la votation de 2021, les personnes âgées non-hétérosexuelles peuvent se retrouver isolées ou avoir un entourage réduit par rapport aux personnes âgées hétérosexuelles.
Ces enjeux sont combinés à une peur importante de « divulgation de l’orientation sexuelle » chez les personnes concernées (Beauchamp, Chamberland & Carbonneau (2020, p.286). Cette peur est liée aux discriminations systémiques vécues en lien avec l’orientation affective et sexuelle, qui péjorent les conditions de vie des personnes non-hétérosexuelles et peuvent avoir une incidence sur leur santé mentale.
Des parcours de vie invisibles
Dans le Guide de réflexion et d’action pour un accueil inclusif édité par l’Association 360 à Genève, plusieurs témoignages de personnes concernées expriment une méfiance vis-à-vis des institutions et des craintes de « retourner dans le placard ». Ce travail de Master a montré que les documents institutionnels internes et externes analysés abordent rarement la thématique de l’orientation sexuelle.
Ainsi, la charte d’HévivA met en avant l’objectif de « préserver la vie privée, y compris affective et sexuelle, dans le respect de la confidentialité et du consentement de chacun·e » (2019), mais ne nomme pas spécifiquement la diversité. Sur les trois EMS ayant participé à la recherche, un seul avait constitué un groupe de travail pour favoriser la réflexion sur les questions d’inclusion et travaillé sur une charte qui intégrerait la diversité affective et sexuelle. Cette volonté, selon la responsable de l’animation de l’EMS, de « rendre visible ce qui ne l’est pas encore » semble nécessaire aujourd’hui afin de donner l’opportunité aux personnes de s’exprimer malgré la méfiance et la peur du rejet.
Les professionnel·le·x·s interrogé·e·x·s dans le cadre de cette recherche n’avaient que rarement accompagné de personnes non-hétérosexuelles en EMS. Les deux exemples mentionnés dans les entretiens évoquaient des personnes « très discrètes » pour lesquelles des membres du personnel ont « deviné » leur orientation affective, parfois sans réelle validation. Ces exemples ont révélé des difficultés de collaboration dans les équipes, une non-connaissance du sujet et des propos jugés homophobes par certaines personnes interrogées.
Le vivre-ensemble dans la diversité
La recherche a également contribué à souligner les difficultés relatives au vivre-ensemble et à la collectivité. Un infirmier-cadre interviewé qualifie les EMS de « micro-société », relevant que « ce qui se joue dans la société se joue aussi ici ». L’importance des activités socioculturelles et des moments d’échanges avec les résident·es s’inscrit comme une piste de solution concrète pour agir sur les représentations et améliorer le bien-être des personnes concernées. L’EMS ayant mis en place un groupe de travail exprimait des retombées positives sur la collaboration entre les professionnel·le·x·s grâce à des moments d’échange formels et informels.
Une thématique reportée à demain
Les participant·e·x·s à cette recherche soulignent le manque de formation et d’information sur ces questions, comme l’exprime un assistant socio-éducatif : « Ce n’est pas qu’on refuse d’en parler, c’est qu’on n’a pas été préparés à ça, ni pendant les études ni après ». De leur côté, les membres des directions pointent du doigt des enjeux prioritaires, tel que le manque de personnel formé et le manque de moyen pour l’accompagnement social, relayant les questions de représentation des personnes LGBTIQ+ à plus tard.
Par ailleurs, le temps accordé à l’accueil et aux discussions avec les résident·e·x·s apparait comme indispensable pour tisser des liens de confiance favorisant leur bien-être. Un assistant socio-éducatif exprimait ainsi sa frustration de ne pas pouvoir accompagner correctement les personnes résidentes, notamment dans leur besoin de socialisation : « Pendant un moment, on tourne à deux avec éventuellement une apprentie pour 56 personnes ». Dans ces conditions, il est difficile pour les professionnel·le·x·s d’aménager des moments de réflexion sur leurs pratiques professionnelles, ainsi que l’espace pour tisser des liens de confiance permettant aux personnes d’exprimer leur identité.
Les constats mis en évidence dans ce travail montrent la nécessité d’interroger et de travailler la question de l’accueil de la diversité dans les établissements d’accueil des personnes âgées à tous les niveaux : des institutions cantonales aux EMS, des directions aux membres du personnel. Ce n’est qu’en passant par un tel processus que les seniors LGBTIQ+ pourront vivre une vieillesse en adéquation avec leur orientation affective et sexuelle et leur identité de genre, sans voir les portes du placard se refermer au moment où s’ouvrent celles de l’EMS.
Recommandations
- Renforcer la formation et la sensibilisation : Intégrer les questions de diversité affective et sexuelle dans les formations de base et continues
- Rendre visibles les engagements inclusifs : Affiches, flyers, chartes ou symboles visuels à l’entrée de l’établissement peuvent rassurer et signifier une ouverture.
- Valoriser les pratiques du travail social : Encourager les collaborateur·trice·s à porter cette thématique, avec un soutien institutionnel clair.
- Adopter un langage inclusif : Utiliser un vocabulaire neutre dans les documents d’accueil, les formulaires et les supports internes, pour ne pas présumer l’orientation ou la structure familiale.
Bibliographie sélective
- Avramito, C. et al. (2019). Sexualité et affectivité dans les EMS. HETS Vaud.
- Beauchamp, D. et al. (2020). Vieillir au féminin gai et lesbien, Recherches féministes.
- Beauchamp, J., Chamberland, L., & Carbonneau, H. (2020). Le vieillissement chez les aînés gais et lesbiennes : Entre la normalité, l’expression de besoins spécifiques et leur capacité d’agir. Nouvelles pratiques sociales, 31(1), 279-299.
- Billette, V., Lavoie, J. P., Séguin, A. M., & Van Pevenage, I. (2012). Réflexions sur l’exclusion et l’inclusion sociale en lien avec le vieillissement. L’importance des enjeux de reconnaissance et de redistribution. Frontières, 25(1), 10-30
- Chamberland, L., & Petit, M. P. (2009). Le vieillissement chez les lesbiennes : y a-t-il des enjeux spécifiques. Vieilles et après, 107-136.
- Donnet, G. (2021). Guide de réflexion et d’action pour un accueil inclusif des seniors LGBT. Association 360.
- Meyer, I. H. (2003). Prejudice, Social Stress and Mental Health…, Psychological Bulletin.
- Sapin, M., Spini, D., & Widmer, E. (2014). Les parcours de vie. Savoir Suisse.
- Thibaud, A., & Hanicotte, C. (2007). Quelles représentations les soignants ont-ils de la sexualité des sujets vieillissants ? Gérontologie et société, 30122(3), 125-137.
[1] La diversité affective et sexuelle en EMS : les pratiques professionnelles au service de l’inclusion, 2024, Master en travail social HES-SO, sous la direction de Valérie Hugentobler, p. 68 ; https://sonar.rero.ch/hesso/documents/330200
[2] La question de recherche se focalise sur l’orientation affective et sexuelle en raison du cadre imposé par le travail de master
[3] Le coming-out est le fait d’exprimer son orientation affective et sexuelle dans une société hétéronormée, c’est-à-dire qui part du postulat que les personnes sont hétérosexuelles. Le coming-out concerne également l’identité de genre.
Lire également :
- Riccardo Pardini, «Répondre à l’évolution du grand âge», REISO, Revue d'information sociale, publié le 8 janvier 2026 (Publication originale: ActualitéSociale, juin 2025)
- Marion Droz Mendelzweig et Maria Grazia Bedin, «Où les femmes seniors habiteront-elles demain?», REISO, Revue d'information sociale, publié le 7 mars 2024
- Christiane Carri et Stefanie Boulila, «Cartographie des familles arc-en-ciel en Valais», REISO, Revue d'information sociale, publié le 5 décembre 2022
- Cristina Malta Aleixo et Laetitia Dupraz, «Être homosexuel·le dans un monde hétéronormé», REISO, Revue d'information sociale, mis en ligne le 29 mars 2021
Cet article appartient au dossier Vieillir actif·ve, vieillir engagé·e
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Sylvie Métraux, «Agir pour ne plus refermer le placard à l’EMS», REISO, Revue d'information sociale, publié le 30 mars 2026, https://www.reiso.org/document/15299
