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Recension du livre «ER-LEBEN-DIG», de Christa Spycher

Mercredi 27.05.2020

Par Jean Martin, médecin de santé publique et bio-éthicien

Christa Spycher

Christa Spycher, fille d’un médecin de famille de Berthoud/Burgdorf, a fait avec son mari Peter l’essentiel de sa carrière dans le domaine du développement, avec la Coopération suisse. Ils ont vécu près de vingt ans en Amérique latine. Après six ans dans la capitale péruvienne Lima, ils ont été trois ans dans un projet agro-forestier sur la rive de l’Ucayali, gros affluent de l’Amazone, et plus tard sept ans au Honduras et au Nicaragua – avec deux périodes intermédiaires à la centrale de Berne. Retour au pays pour de bon en 1998. Alors que son mari y concluait sa carrière, la Dre Spycher s’est beaucoup engagée dans le domaine du planning familial – reprenant une activité liée aux problématiques femme dont elle s’était intensément préoccupée en Amérique centrale.

Personnellement, je suis touché par cet ouvrage pour avoir quelques années avant les Spycher travaillé comme eux en Amazonie péruvienne, dans un hôpital près de Pucallpa – ce que les Américains appellent une « frontier », une sorte de Far West. Et, beaucoup plus tard, vers 2000, j’ai rencontré Christa Spycher dans le cadre de « Santé Sexuelle Suisse ». Beaucoup de points communs !

« ER-LEBEN-DIG » (sympathique titre) est un récit s’étendant sur trois décennies vécues au contact de pays et populations hôtes de projets de développement. En milieu rural et urbain, dans des conditions matérielles et sous des régimes politiques divers (je rappelle en passant que la coopération suisse a à juste titre bonne réputation). Les expériences professionnelles, personnelles, familiales de l’auteure sont contées de manière proche des gens, de leurs modes et lieux de vie. Elle écrit toujours avec simplicité et empathie, sans cacher les difficultés et les occasionnelles déceptions. Ce ne sont pas des souvenirs du type « anciens combattants », qu’on se rassure ! C’est du vécu constructif, ouvert, qui réfléchit au sens de ce que l’on vit et que l’on fait.

Citons quelques grandes dimensions de ce parcours : trois ans en Amazonie (pour accéder à leur site, une douzaine d’heures de canot à moteur si on venait de l’amont, le double si on remontait de l’aval) ; les apprentissages socio-culturels ; la confrontation à la précarité, voire la misère, omniprésente et à ses multiples conséquences ; le travail avec les femmes dans plusieurs pays, y compris au Nicaragua où la révolution sandiniste (avant qu’elle ne perde son âme) a eu de remarquables succès dans l’alphabétisation, la promotion communautaire, la lutte contre la violence domestique.

Officiellement épouse de coopérant, mère de trois filles, l’auteure a aussi été une professionnelle, une médecin apportant, dans des conditions difficiles, ses compétences et son dynamisme pour soigner et participer à des actions de formation.

Dans une recension, on a envie de parler d’épisodes exemplaires, et il y en a beaucoup. Je n’en cite qu’un qui m’a touché aux pages 98 et 99. « Mili est une femme de 32 ans qui a un handicap à la marche, avec 9 enfants. Je lui rends visite, son dernier est malade avec une forte fièvre. Comment aider, par quoi commencer ? Je demande où est Rosita, l’aînée, 13 ans. Mili se tortille... Rosita vit maintenant avec un jeune policier, trois rues plus loin… Sur le moment je ne veux pas comprendre. Mais j’ai la situation sous les yeux… Rosita a été vendue. Cela me taraude, je sens du désespoir […] Des années plus tard, en Suisse, confrontée à la violence faite aux enfants et aux femmes dont nous nous occupions en équipes interdisciplinaires, il m’est revenu encore et encore combien, dans les circonstances des barrios (quartiers pauvres), j’avais insuffisamment saisi la réalité de la violence, combien je m’étais instinctivement protégée de la voir.»

Malgré une expérience substantielle au long de décennies, on reste parfois inhibé, incrédule, parce que les faits choquent trop quand on doit les admettre. Mais l’essentiel de ce que raconte Christa Spycher n’est pas sombre, au contraire. C’est plein de vie, de chaleur humaine, de découverte de l’autre, d’autres cultures et d’autres réactions devant les péripéties de l’existence. De plus, ce récit sera de grande aide et intérêt pour des personnes qui, aujourd’hui, s’engagent dans des activités de coopération.

«ER-LEBEN-DIG. Als Ärztin unterwegs in Lateinamerika», de Christa Spycher, Editions Mein Buch, 2020, 147 pages.

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