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Dans « Notre liberté de penser », Isabelle Chappuis explore les usages de l’intelligence artificielle qui fragilisent l’attention, l’autonomie et le jugement, à travers des récits ancrés dans la vie quotidienne.
© Tara Winstead / Pexels
Par Jean Martin, ancien médecin cantonal vaudois
Économiste, spécialiste de prospective et de l’impact des technologies, Isabelle Chappuis a été amenée, lors de son entrée au Conseil national en 2023, à s’intéresser particulièrement aux questions de sécurité et de défense, puisqu’elle siège dans la commission compétente. Elle a obtenu — un vrai succès — que l’intégrité cognitive des militaires et de toute la population soit intégrée aux valeurs cibles de la défense nationale.
La « guerre cognitive » est ainsi une dimension de son ouvrage ; elle insiste sur le fait que celle-ci présente une caractéristique particulière : elle peut se mener sans déclaration de guerre. Il n’y a alors « pas de soldats en uniforme, pas de front visible, pas de règles, pas de lois internationales. Les victimes ne savent même pas qu’elles sont attaquées » (p. 26).
En préambule, la Conseillère nationale du Centre précise toutefois qu’elle ne nie pas les apports de ces technologies : « Je n’ignore pas les promesses de l’intelligence artificielle, elle enseigne, soigne, connecte, mais ses promesses sont déjà connues et vantées. Ses dérives, en revanche, restent plus discrètes » (p. 13). Son propos porte précisément sur ces risques et sur la manière de les reconnaître.
L’autrice a choisi d’imaginer une famille élargie d’une douzaine de personnes, sur trois générations, pour présenter les conséquences de certains usages indiscriminés ou dangereux des outils numériques et de l’intelligence artificielle. À travers ces personnages, elle met ainsi en scène des situations très diverses, personnelles comme professionnelles, et donne chair à des risques parfois difficiles à appréhender. Le procédé fonctionne particulièrement bien : on lit la vie et la diversité dans un ouvrage qui reste accessible — sans jamais devenir simpliste — pouvant déjà être mis dans les mains des adolescent·es.
Les récits montrent également les mécanismes — souvent pervers — destinés à capter l’attention et à accroître l’engagement des utilisateur·trices. Les grands groupes qui occupent cette immense scène mondiale cherchent notamment à « maximiser l’engagement des utilisateurs », mesuré par les clics, les mentions « j’aime », les partages ou les réactions suscitées.
Au terme de chaque histoire, Isabelle Chappuis rappelle que ses personnages sont fictifs, mais que les difficultés auxquelles ils et elles se heurtent sont, elles, bien réelles. Ce choix narratif constitue l’une des forces du livre.
Impossible ici de résumer l’ensemble des situations et de l’argumentation. Quelques thèmes particulièrement marquants méritent toutefois d’être retenus.
L’un d’eux concerne ce que l’autrice nomme la « dette cognitive » : à force de déléguer certaines tâches intellectuelles, le risque existe de perdre progressivement l’habitude de réfléchir par soi-même.
Dans une des histoires fictives, « Le jour où ChatGPT n’a plus répondu, Julie a découvert qu’il n’y avait plus personne ; elle avait externalisé son cerveau et personne ne le lui avait rendu » (pp. 68-69). Le propos d’Isabelle Chappuis ne consiste pas à renoncer aux outils, mais à préserver les pratiques qui mobilisent directement la pensée. Écrire à la main, lire des livres ou parler sans écran figurent ainsi parmi les moyens évoqués pour entretenir cette autonomie.
Une interrogation essentielle traverse le livre : à qui la pensée est-elle sous-traitée et quels intérêts se trouvent derrière les réponses fournies ? « Lorsque vous déléguez votre pensée, demandez à qui vous la confiez — et ce qu’ils ont intérêt à vous faire penser » (p. 83).
La même vigilance vaut pour les bulles informationnelles dans lesquelles chacune et chacun peut s’enfermer. Elles sont d’autant plus difficiles à percevoir qu’elles confortent les convictions déjà acquises. Selon l’autrice, « la bienveillance est le cheval de Troie parfait. Le confort l’est tout autant » (p. 109).
Cette réflexion rejoint directement la métaphore guerrière qui traverse l’ouvrage : le cerveau devient lui-même un champ de bataille. Dès lors, comprendre les mécanismes de manipulation constitue déjà une forme de défense.
À l’inverse de cette captation permanente de l’attention, Isabelle Chappuis défend une activité devenue presque suspecte : ne rien faire.
« L’ennui est un trésor. C’est dans le silence, dans le vide, dans l’absence de stimulation que naissent les idées. Ceux qui ne s’ennuient jamais ne créent plus (…) Chaque semaine, offrez-vous une heure sans écran. Pas pour dormir, pour rien. Une heure à regarder par la fenêtre, à marcher sans podcast, sans musique. C’est dans ce vide que la créativité renaît » (pp. 60-61).
Cette défense de l’ennui n’a rien d’anecdotique. Dans un environnement saturé de sollicitations, retrouver le silence, marcher ou simplement regarder par la fenêtre devient une manière de réinvestir son attention et de laisser émerger sa propre pensée.
Une préoccupation du livre renvoie l’auteur de ces lignes à une dimension importante de sa propre vie professionnelle. Isabelle Chappuis évoque la manière dont les référentiels moraux se déplacent progressivement, parfois sans que cette évolution soit immédiatement perceptible.
Elle mobilise à ce propos la « fenêtre d’Overton », théorisée par l’analyste politique américain Joseph Overton dans les années 1990 : ce qui apparaissait auparavant comme discutable, voire scandaleux, peut finir par être considéré comme acceptable.
L’auteur de ces lignes a observé, au fil des décennies, des évolutions comparables dans le domaine médical. Une question demeure alors : a-t-il toujours été juste de devenir plus « tolérant » ? « Le glissement est invisible de l’intérieur », résume Isabelle Chappuis (p. 114).
Le chapitre consacré à Virginie s’intéresse aux risques liés aux agents et assistants conversationnels. Les personnes, jeunes et adultes, peuvent s’attacher très fortement à ces interlocuteurs virtuels, au point que la relation devient parfois problématique.
Toujours disponibles, souvent rassurants et accommodants, ces outils peuvent donner l’impression d’une relation attentive sans nécessairement introduire la contradiction ou la mise en garde dont une relation humaine peut aussi être porteuse.
Isabelle Chappuis examine notamment des situations dans lesquelles des jeunes se sont trouvés confortés dans des pensées suicidaires. Elle consacre une part importante de son analyse aux mécanismes susceptibles de rendre cet attachement particulièrement puissant et dangereux.
Le chapitre suivant parle de la génération du couple de grands-parents de la famille, confrontée à l’« arnaque au faux petit-enfant ».
Une courte séquence vocale diffusée, par exemple, sur TikTok peut servir à reproduire artificiellement la voix d’une personne. Un message donne alors l’impression qu’un petit-enfant — ou un autre proche — appelle à l’aide parce qu’il se trouve bloqué quelque part et réclame 500 ou 1’000 francs en urgence, en demandant surtout de ne rien dire aux parents.
Ces mécanismes jouent directement sur la relation de confiance. La spécialiste le résume ainsi : « Confiance et crédulité sont des vulnérabilités sérieuses », notamment chez les personnes âgées.
Les plus jeunes occupent eux aussi une place importante dans l’ouvrage. « Le smartphone est devenu la nounou universelle. Il est normal de ne pas toujours réussir à tenir bon face aux écrans. L’essentiel est d’essayer. Car on ne parle pas d’un outil, mais d’une drogue, de la capture progressive de l’attention des enfants, de la colonisation de leur imaginaire et donc de leur futur » (p. 197).
Isabelle Chappuis formule à cet égard des conseils pratiques destinés aux parents, au corps enseignant et aux autres professionnel·les concerné·es. L’un d’eux résume bien sa position : « Utiliser l’IA pour rechercher, mais jamais pour penser ».
Une autre recommandation a particulièrement touché l’auteur de ces lignes, qui reconnaît volontiers ne pas avoir toujours été très bon dans ce domaine : « Cultivez chez vos enfants ce qui les rend irremplaçables : leur singularité, leur bizarrerie. Ce petit quelque chose qui fait qu’ils ne ressemblent à personne d’autre » (p. 192).
Un autre concept proposé dans le livre retient l’attention : celui de « durabilité humaine ». Pour Isabelle Chappuis, protéger la biosphère ne suffit pas : il importe également de préserver la capacité de penser librement.
« Nous avons compris que sans planète viable, aucune civilisation ne peut subsister. Aujourd’hui, nous devons protéger quelque chose de plus fragile encore, notre capacité de penser librement, que j’appelle la durabilité humaine » (p. 188).
Dans cette perspective, préparer les enfants à un métier précis devient moins essentiel que leur transmettre la faculté d’apprendre, de désapprendre et de réapprendre. L’adaptation compte, mais à condition qu’elle ne se fasse pas au prix de l’autonomie intellectuelle.
Le chapitre dont Tristan est le protagoniste traite des risques à venir dans les conflits du futur, dont les armes ne seront pas nécessairement conventionnelles. Il s’agira aussi de « se préparer à défendre non seulement le territoire et les infrastructures, mais aussi les esprits des citoyens » (p. 184).
La résistance décrite par Isabelle Chappuis prend pourtant des formes étonnamment simples. Elle passe notamment par la réhabilitation du corps, des sens et de moments soustraits à la sollicitation numérique : « Marcher sans écouteurs, cuisiner sans podcasts, regarder par la fenêtre, s’ennuyer, enfin. Un esprit qui ne sait plus être seul avec lui-même est un esprit vulnérable » (pp. 185-186).
Le livre revient finalement à une distinction fondamentale entre ce que la machine produit et ce qui demeure proprement humain. « L’IA peut générer des textes […]. Mais elle ne peut pas vouloir, elle ne peut pas rêver, elle ne peut pas désirer. Ces trois verbes délimitent aujourd’hui le sanctuaire inviolable de l’humanité » (p. 187).
Isabelle Chappuis présente son ouvrage comme « un manifeste contre une certaine utilisation de l’IA, celle qui transforme des outils d’émancipation en armes de domination » (p. 189). Elle ne prétend pourtant pas fournir une réponse définitive : « Ce n’est pas un manuel infaillible. C’est une boussole, imparfaite, mais utile, pour naviguer dans la tempête de l’IA » (p. 197).
C’est probablement ainsi qu’il faut lire Notre liberté de penser. Non comme un réquisitoire contre l’intelligence artificielle, mais comme une invitation à examiner lucidement les usages qui en sont faits et les dépendances qu’ils peuvent susciter. Bien écrit et aisément accessible, l’ouvrage pose finalement une question simple et exigeante : jusqu’où déléguer sans renoncer à penser par soi-même ?
Référence
Chappuis, Isabelle (2026). Notre liberté de penser. Lausanne : EPFL Press.
À propos de : Isabelle Chappuis, « Notre liberté de penser », EPFL Press, Lausanne, 2026

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