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Face à la complexification des parcours de vie des personnes en situation de handicap, un nouveau CAS vise à dépasser les cloisonnements entre santé et travail social. Entretien autour des enjeux de cette formation co-construite.
Alida Gulfi, membre de l'équipe responsable du CAS © @Stemutz(REISO) La formation InterCap, développée par la Haute école de travail social Fribourg en partenariat avec la Haute école Arc Santé (HES-SO), naît d’un constat de complexité croissante des situations de vie et de vieillissement des personnes en situation de handicap. Concrètement, quels sont les principaux écueils que vous observez aujourd’hui dans la collaboration entre les secteurs sanitaire et social ?
(L’équipe enseignante [1]) Le vieillissement des personnes en situation de handicap, l’augmentation des besoins en soins et l’évolution des parcours de vie rendent les situations d’accompagnement de plus en plus complexes. Ces réalités nécessitent aujourd’hui une collaboration étroite entre les personnes concernées, leurs proches et les professionnel·les du travail social et de la santé. Pourtant, dans la pratique, cette collaboration reste souvent difficile. Les recherches et les échanges avec le terrain montrent plusieurs écueils récurrents : des cultures professionnelles différentes, des représentations contrastées des rôles et des priorités, ainsi qu’une méconnaissance mutuelle des compétences. S’y ajoutent des logiques institutionnelles parfois cloisonnées et des difficultés liées à la circulation de l’information ou à la coordination des interventions. Dans certaines situations, les contraintes structurelles et le manque de temps limitent les espaces de concertation, rendant la construction d’une vision commune particulièrement ardue.
Au-delà des contraintes de temps, vous mentionnez des « cultures professionnelles différentes » et des logiques institutionnelles cloisonnées. Comment ces différences de représentations se manifestent-elles sur le terrain et en quoi freinent-elles une prise en charge cohérente ?
Les professionnel·les évoquent régulièrement des tensions liées au partage des responsabilités, aux chevauchements de rôles, ainsi qu’aux inégalités de reconnaissance et de pouvoir entre professions. Le CAS InterCap vise précisément à dépasser ces fragmentations, en développant une culture commune de la collaboration interprofessionnelle, envisagée comme un processus dynamique et situé. L’enjeu n’est pas d’effacer les spécificités des professions, mais de renforcer leur complémentarité autour du projet, des aspirations ou des besoins de la personne concernée. La formation crée ainsi des espaces pour comprendre les différentes logiques d’intervention, clarifier les rôles respectifs, expérimenter des modalités de coopération et des outils communs pour appréhender la complexité des situations dans le concret.
Le programme vise à remplacer une logique d’expertise par une logique de co-construction avec les personnes concernées. Concrètement, comment cette inclusion modifie-t-elle la posture traditionnelle du·de la professionnel·le et quelles compétences nouvelles cela requiert-il ?
C’est effectivement un changement important. Les personnes en situation de handicap ne sont plus considérées comme bénéficiaires ou destinataires des interventions, mais comme des sujets détenteurs et détentrices de droits fondamentaux, où la reconnaissance et l’activation de leurs savoirs expérientiels, de leurs préférences et de leurs aspirations deviennent essentielles à la mise en œuvre d’une relation de partenariat. Les professionnel·les doivent ainsi passer d’une logique centrée sur leur expertise à une logique fondée sur le dialogue et le partage des responsabilités. Cette approche suppose de développer des compétences spécifiques : écoute active, négociation, réflexivité et gestion des désaccords. Il s’agit d’accepter de remettre en question ses propres cadres d’intervention pour ajuster l’accompagnement aux réalités vécues par les personnes concernées tout au long de leur parcours de vie.
CAS InterCap
Délai d'inscription : 25 août 2026
- Début de la formation : 28 octobre 2026
- Durée : 20 jours, jusqu'à juin 2027
- Séances d'information : jeudi 11 juin et mardi 30 juin, 17h15, en ligne
L’un des piliers du programme est de renforcer l’autodétermination et la participation sociale en cohérence avec la Convention relative aux droits des personnes handicapées (CDPH). Quels outils méthodologiques la formation fournit-elle pour transformer ces principes juridiques en pratiques quotidiennes ?
La formation part du principe que les droits n’acquièrent une effectivité que lorsque les personnes concernées disposent des conditions pour les exercer, et que leur environnement est en mesure de soutenir leur expression. Pour ce faire, nous mobilisons des outils concrets comme le développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités (DPA-PC), ainsi que le modèle du développement humain — processus de production du handicap (MDH-PPH). Ces approches permettent d’analyser les situations dans leur globalité, en intégrant les dimensions individuelles, relationnelles, environnementales et institutionnelles qui influencent les parcours de vie. En outre, une attention particulière est portée à la co-construction : les participant·es apprennent à utiliser des modes de communication accessibles, à clarifier les enjeux respectifs et à faciliter la prise de décision partagée, même dans des contextes traversés par des tensions.
Comment la formation outille-t-elle les participant·es pour naviguer dans les situations éthiques complexes, telles que les conflits d’intérêts entre proches et institutions, ou les décisions difficiles en fin de vie ?
Nous travaillons sur l’analyse de cas concrets issus des terrains : vieillissement, douleur, fin de vie, crises, ou encore tensions entre les souhaits de la personne, les attentes des proches et les contraintes institutionnelles. Dans ces contextes, les dilemmes éthiques sont fréquents : comment soutenir l’autodétermination tout en assurant la sécurité de la personne ? Comment concilier l’expression de la personne concernée avec les inquiétudes des proches ? La formation encourage à sortir d’une logique décisionnelle purement professionnelle pour privilégier le dialogue. L’objectif est de reconnaître les enjeux respectifs, les tensions et les désaccords comme des réalités inhérentes au travail interprofessionnel et comme des occasions de construire des réponses plus ajustées, éthiques et respectueuses des droits de chacun·e, y compris des effets sur l’entourage.
Le programme lie explicitement collaboration interprofessionnelle et prévention de l’épuisement des professionnel·les. En quoi la clarification des rôles et le développement d’une posture réflexive au sein d’équipes interprofessionnelles constituent-ils des leviers efficaces pour prévenir la charge mentale ?
Dans un contexte mobilisant fortement les plans physique, émotionnel, relationnel et éthique des professionnel·les, les dynamiques de collaboration interprofessionnelle peuvent devenir soit une ressource importante, soit un facteur supplémentaire de tension. Lorsque les rôles sont flous et les responsabilités mal définies, les risques d’incompréhension, de conflits et de surcharge, tout comme le sentiment d’isolement, augmentent. À l’inverse, une collaboration structurée favorise le soutien collectif et le bien-être des professionnel·les. Le CAS accorde donc une place centrale à une posture réflexive pour nommer les tensions, prendre du recul sur les situations jugées difficiles, et inscrire la complexité des accompagnements dans un contexte plus global. La clarification collective des compétences, des responsabilités, des enjeux et des limites de chacun·e contribuer à mieux coordonner les interventions et de partager les responsabilités pour construire des réponses cohérentes autour des besoins de la personne concernée. Cela favorise non seulement l’amélioration de la qualité de l’accompagnement, mais aussi la prévention du stress et la durabilité des parcours professionnels.
(Propos recueillis par Céline Rochat)
[1] Alida Gulfi, Professeure ordinaire, Steeve Quarroz, Maître d’enseignement, Christophe Sciboz, Chargé de cours, HETS Fribourg (HES-SO), et Véronique Haberey Knuessi, Maître d’enseignement, et Christine Halapi, Maître d’enseignement, HE-Arc Delémont (HES-SO)

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