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Vieillissement, insécurité et vulnérabilité

Jeudi 11.06.2015

Les discours des médias et des institutions sur l’insécurité sont considérés comme exagérés par les personnes âgées. Pour réduire les risques, elles développent d’intéressantes stratégies individuelles et sociales.

Par Claudine Burton-Jeangros, professeure associée, Cornelia Hummel, maître d’enseignement et de recherche, Leah Kimber, assistante, Loïc Riom, étudiant en master, Département de sociologie, Université de Genève

Les médias et les élus politiques s’emparent régulièrement du sentiment d’insécurité chez les personnes âgées, s’indignant des faits divers relatant les abus commis envers les aînés, comme par exemple les vols par ruse. Les enquêtes mesurant le sentiment d’insécurité au sein de la population constatent par ailleurs que celui-ci augmente avec l’âge, confirmant ainsi l’idée que l’insécurité est un problème saillant chez les personnes âgées. C’est dans ce contexte que nous avons été mandatés par la police cantonale genevoise pour mener une étude qualitative auprès des personnes âgées. Cette recherche visait à cartographier les risques ressentis par la population âgée, dans ses propres termes et à comprendre les stratégies développées par les aînés pour faire face à l’insécurité. Une cinquantaine d’entretiens semi-directifs a été menée auprès de personnes âgées de plus de 70 ans vivant à domicile, représentant une population diversifiée en matière de niveau socio-économique, d’intégration sociale et d’état de santé.

Les résultats montrent que la perception de la sécurité dépend étroitement des lieux considérés. Le sentiment de sécurité prévaut en effet dans l’espace privé, comme l’exprime par exemple Madame Muller (79 ans) : « Je me sens vraiment bien (chez moi). Je me plais chez moi. Je suis en sécurité. » Le domicile fonctionne comme repaire, au sens où il protège du monde extérieur et assure une continuité identitaire. Dès lors, les transformations de cet environnement familier – par exemple les personnes âgées qui décèdent ou quittent l’immeuble, les nouveaux locataires ou sous-locataires auxquels il faut s’habituer – génèrent un certain malaise. Les intrusions dans l’espace du domicile, qu’il s’agisse de personnes qui sonnent à la porte ou de téléphones de démarchage, génèrent des réactions diverses oscillant entre une grande prudence et la curiosité face à des occasions de rompre la routine. Cependant, les personnes interviewées ont rendu compte de leur capacité à se protéger de différents risques, que ce soit en renforçant la sécurité de la porte du logement ou en filtrant les appels téléphoniques.

Le quartier rassure, le déplacement inquiète

Les personnes rencontrées ont pour la majorité également déclaré se sentir en sécurité dans leur quartier. Ce sentiment est soutenu par le fait d’habiter le quartier ou la commune depuis longtemps, d’y connaître des gens, d’entretenir de bonnes relations avec le voisinage et de bénéficier de la proximité de commerces et de services (y compris la desserte des transports publics). En outre, l’espace intermédiaire de l’immeuble et du quartier est souvent vécu comme pourvoyeur de moments conviviaux et surtout de ressources en cas de besoin, autour d’échanges entre voisins. La figure du concierge de l’immeuble a été évoquée à de nombreuses reprises, en termes de relais crucial pour la population âgée. Dans ce contexte, les transformations du quartier sont également perçues comme des sources de perturbations réduisant le sentiment de sécurité, que ce soit les dérangements occasionnés par les chantiers ou le bruit dans la rue, induit par l’interdiction de fumer dans les restaurants. Madame Alder (78 ans) dit à ce propos : « Ah non [je ne me sens pas en sécurité], parce qu’il y a les travaux du CEVA qui ramènent des drôles de gens. »

Plusieurs facteurs contribuent à un sentiment d’insécurité dans l’espace public plus éloigné du chez soi : la vulnérabilité induite par le processus de vieillissement, des craintes liées aux déplacements et les risques liés à la criminalité. Dans le domaine des atteintes de santé ou de l’affaiblissement du corps, la perte d’équilibre et la chute (dans un magasin, dans la rue), la fatigue et les douleurs qui ralentissent voire entravent les déplacements sont sources d’inquiétude, comme l’énonce Madame Evéquoz (70 ans) : « La peur que j’ai en ce moment, c’est de perdre l’équilibre puis de tomber. » En ce qui concerne la circulation, les interviewés mentionnent la hauteur des marches pour monter dans certains bus et la crainte de la chute dans le bus ou le tram, cette chute pouvant être causée par une bousculade ou un déséquilibre. Sont mentionnées aussi la crainte d’être heurté par une trottinette sur un trottoir, la crainte de ne pas traverser assez rapidement un passage piéton et la difficulté (voire l’impossibilité) de conduire en ville. En matière de criminalité, les personnes rencontrées disent craindre les vols de type pickpocket, l’arrachage du sac à main, l’agression dans les parkings souterrains et l’agression avec vol ou arnaque au bancomat.

Le sentiment croissant de vulnérabilité

Ces trois dimensions – vulnérabilité associée à la santé, difficultés liées aux déplacements et craintes relatives à la criminalité – sont souvent entremêlées dans les discours des interviewés. Madame Caracas (83 ans) exprime bien ce sentiment de vulnérabilité générale lié à une limitation physique : « Vous savez, dû à mon infirmité je me sens quand même plus vulnérable. » Une agression, comme par exemple l’arrachage du sac à main, peut avoir une double conséquence : la conséquence directe (se faire voler son sac avec tout ce qu’il contient) et la conséquence indirecte (tomber, ne pas pouvoir se relever) qui elle-même peut avoir une incidence majeure sur la santé (fracture du col du fémur). Concernant l’espace public, les personnes interrogées expliquent longuement comment elles déploient des mesures de protection leur permettant de faire face à leur fragilité croissante, en mobilisant des aides à la mobilité (canne, déambulateur), en choisissant le mode de déplacement et les itinéraires, en renonçant à transporter de l’argent et en cherchant à ne pas attirer l’attention.

Les perceptions de l’insécurité sont par ailleurs clairement associées aux heures considérées. En effet, un fort consensus règne sur les préoccupations associées aux sorties le soir et la nuit. Ces craintes ont pour conséquence le renoncement à ces sorties ou alors leur maintien mais avec des stratégies réduisant les risques perçus, comme notamment le choix des itinéraires. Madame Dupuis (78 ans) dit ainsi : « Le soir, je passe par une rue animée et éclairée, surtout allumée, parce que le soir dans le quartier, il n’y a pas énormément d’animation. Mais il y a des voitures, et puis j’ai pas vraiment peur. Je me dis que y a pas de raisons de se faire attaquer. » La nuit cristallise sans conteste le sentiment d’insécurité, que ce soit dans le quartier ou les espaces urbains plus éloignés.

Le refus du statut de victime

Les personnes interviewées ont par ailleurs décrit avec finesse la tension existant entre leur conscience de la vulnérabilité croissante induite par les changements associés au vieillissement et la volonté de ne pas adopter le statut de victimes potentielles devant constamment avoir peur. Ceci permet de comprendre leur insistance lors des entretiens à rapporter les nombreuses stratégies mises en œuvre pour limiter leurs craintes et ainsi souligner que lorsqu’elles font attention, la peur n’est pas présente. En même temps, les personnes interviewées ont largement évoqué toutes les consignes qui leur sont adressées, non seulement par leurs proches, mais aussi par le concierge de l’immeuble, par la gendarmerie ou la police ou encore par ‘les gens’ plus généralement. Les médias sont ainsi également perçus comme une source d’exacerbation du sentiment d’insécurité : « C’est quand je lis les journaux que je ne me sens plus en sécurité » (Monsieur Blanc, 85 ans). Plusieurs interviewés ont exprimé leur frustration par rapport aux multiples injonctions qui leur sont répétées et une certaine prise de distance face aux attentes ressenties, afin de ne pas perdre leur indépendance.

En conclusion, les résultats de cette étude qualitative sur le sentiment d’insécurité illustrent bien le processus de désajustement du monde étudié en sociologie de la vieillesse. La fragilité liée à l’avance en âge implique un resserrement progressif des frontières spatiales et temporelles, impliquant un repli sur le quartier, puis sur le domicile. Dans ce mouvement, le cadre du domicile est considéré comme sûr, car il représente le dernier refuge familier dans ce processus d’acceptation des pertes physiques et cognitives. A côté de ces mécanismes individuels d’ajustement, les discours sécuritaires relayés par les médias et les institutions, qui tendent à renforcer la vulnérabilité des aînés, suscitent donc une certaine forme de résistance. Sans nier l’existence d’actes malveillants contre les personnes âgées et la responsabilité de la société d’assurer leur protection, les résultats de notre étude viennent modérer les représentations communes d’un fort sentiment d’insécurité chez les personnes âgées. Les entretiens ont permis d’appréhender le vécu des aînés dans ce domaine de leur point de vue, à la différence des enquêtes quantitatives qui réduisent la mesure de l’insécurité à quelques indicateurs soumis à l’ensemble de la population. Ces contradictions soulignent le caractère relativement insaisissable du ‘sentiment d’insécurité’ qui dépend de nombreux facteurs, dont notamment l’expérience de victimation et les stratégies déployées pour réduire les risques. Les aînés que nous avons rencontrés, formant un échantillon diversifié de ceux qui vivent encore à domicile, ont de manière globale tenu à insister sur leur capacité à rester acteurs de leur vie.

Références

  • Burton-Jeangros C, Hummel C, Kimber L, Riom L, Dupuis B (2014) Grand âge et enjeux sécuritaires : perception des risques par les aînés, Genève, Département de sociologie.
  • Hummel C, Mallon I, Caradec V (2014) Vieillesse et vieillissements. Regards sociologiques. Rennes, Presses universitaires de Rennes.
  • Lalive D’Epinay C, Cavalli S (2013) Le quatrième âge ou la dernière étape de la vie, Lausanne, PPUR, coll. Le savoir suisse.

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