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Théâtre socioculturel: lieu de vie, lieu de valeurs

Jeudi 03.06.2021

En quoi culture et animation socioculturelle se rejoignent-elles ? A Lausanne, il est un lieu niché au cœur de la cité qui, depuis 1974, (réconci)lie les deux domaines et permet de mixer artistes et publics.

Par Grég Narbel, animateur socioculturel HES, Lausanne

Un théâtre socioculturel ? Mais pourquoi cette expression surgit-elle au moment de la rédaction de ce billet ? Nul besoin d’en chercher trop loin sa source : je suis animateur socioculturel et j’ai la charge, depuis une dizaine d’année, du Théâtre du Vide-Poche à Lausanne [1].

En premier lieu, voici le décor : le Vide-Poche a été créé en 1974 dans les locaux utilisés jusqu’alors par le Centre socioculturel de l’Union syndicale lausannoise [2]. Dès ses débuts, il accueille des spectacles de compagnies professionnelles, mais surtout d’artistes amateur·e·s. Avec ses 54 places et sa scène de 16 m2, il s’agit d’une (toute) petite salle. L’histoire du théâtre est longue ; elle a vécu des périodes plus ou moins fastes, selon l’évolution du paysage des salles aux alentours.

Aujourd’hui, encore et toujours, ce théâtre demeure un lieu d’art vivant, où les générations s’entremêlent dans le public comme sur scène, où les arts se mélangent dans les contraintes particulières de ce petit espace. On y voit des seuls en scène, mais aussi de l’humour, des contes, du théâtre classique. Parfois, il y a de la danse, des créations contemporaines, des essais ou de la musique… Mais ce théâtre n’est pas comme les autres, tout simplement parce qu’il est géré par un animateur socioculturel depuis Pôle Sud, le centre socioculturel de l’Union syndicale vaudoise.

Accessibilité temporelle

La réalité du Vide-Poche est différente de celle d’une autre salle de spectacles : la « programmation » consiste principalement à répondre aux demandes. La planification des spectacles s’organise entre six et douze mois à l’avance, alors que la mise sur pied d’une saison d’un théâtre professionnel s’effectue plutôt deux ou trois ans à l’avance. Ce choix, assumé depuis toujours, garantit une réactivité et une disponibilité différentes, plus proche de la réalité des troupes d’amateur·e·s, qui représentent près la moitié de l’affiche. Il est également plus proche des réalités de l’animation socioculturelle, qui revendique d’être réactive, de pouvoir modifier son action en cours de route et de pouvoir s’adapter.

Le Vide-Poche est accessible aux premières scènes. Il suffit de venir avec une personne prête à s’impliquer dans la régie lumière, et la scène est à eux/elles. De plus, pour chaque spectacle, les artistes ont la possibilité de faire une mini-résidence, qui dure en général la semaine de la ou des représentation·s. Cette possibilité de résidence est une force de ce théâtre, qui offre ainsi indifféremment à toutes et tous une belle qualité d’accueil en termes de temps à disposition pour l’installation, et les répétitions.

Premières créations

David, un jeune humoriste atteint d’autisme, y a par exemple créé son premier spectacle. Je l’ai aidé pour la réalisation d’une affiche et pour l’installation lumière. Il a réuni une demi-salle, a vécu son expérience de manière si réjouissante qu’il est revenu une deuxième fois, une année plus tard. Il attend impatiemment de pouvoir recommencer, car la scène est devenue pour lui un réel exutoire. L’amélioration de son spectacle est un moteur à son émancipation, et son écriture relative à ses rapports avec le monde de la psychiatrie sont à mourir de rire. Depuis son passage au Vide-Poche, il s’est inscrit dans des ateliers de coaching pour humoriste, afin d’améliorer les différents aspects de son seul-en-scène, comme l’écriture ou le jeu.

Vide Poche David 400David, un jeune humoriste atteint d'autisme, a fait sa première scène au Vide-Poche

 

Pour un jeune, sans entourage expérimenté dans le monde du spectacle, sans expériences, mais avec une belle motivation, l’accès à une salle professionnelle est improbable voire impossible. Les lieux d’animation socioculturelle permettent ces premières scènes, avec un minimum d’aide organisationnelle et pratique. Mais le théâtre du Vide-Poche a cette particularité d’être un vrai théâtre équipé classiquement d’une scène et de rangées de sièges. Il n’est pas une salle polyvalente équipée pour l’occasion. Cette dimension symbolique du lieu est très puissante comme effet valorisant, car les personnes qui s’y sont produites peuvent revendiquer d’avoir joué dans un théâtre.

Pluralité artistique

En plus des spectacles amateurs, 40% de la programmation sont des productions professionnelles et 10% sont destinés aux petites écoles de théâtre et/ou aux projets spéciaux. Ainsi, la gestion d’un théâtre dans une logique d’animation socioculturelle offre une diversité de fréquentation et contribue à offrir un accès à la culture au plus grand nombre. En cela, les valeurs de l’animation socioculturelle telles que l’ouverture aux autres, la valorisation des cultures des individus et des populations ou encore l’accessibilité guident la gestion du Vide-Poche.

Au Vide-Poche, une petite structure de cours de théâtre pour enfant produit par exemple son spectacle annuel deux soirs de suite. Quel bonheur de voir briller les yeux des plus jeunes au moment de se produire dans un vrai théâtre. Il peut également s’agir de représentations plus privées ou d’aboutissement de projets. Un éducateur y a par exemple effectué la restitution de son travail de dramathérapie, mené avec un résident d’une institution pour personne avec handicap mental. Il reçoit aussi, parfois, des spectacles élaborés par des gymnasien·ne·s pour leur travail de baccalauréat : c’est le seul théâtre où cela est possible avec peu d’investissement financier.

Dans les faits, et c’est ce que revendique Pôle Sud en tant qu’exploitant du Théâtre du Vide-Poche, le fonctionnement plutôt léger et réactif aux demandes correspond à un réel besoin dans le paysage socioculturel. Les possibilités de résidence, même d’une semaine, servent autant aux professionnel·le·s qu’aux amateur·e·s. Ce fonctionnement est évidemment rendu possible grâce aux subventions communales. Mais, celles-ci, actuellement sont plutôt légères… Elles équivalent à un financement de 30 % de travail, ainsi que le loyer, les lieux appartenant à la Ville. Le théâtre génère le reste dont il a besoin, soit essentiellement le personnel de nettoyage et un·e caissier·e pour les soirs de représentation.

Ce modèle de gestion, léger, est totalement adapté à une structure d’animation socioculturelle. C’est pourquoi je revendique encore et toujours être un animateur socioculturel responsable d’un théâtre. Et qu’est-ce d’autre un théâtre qu’un espace de spectacle ? Fort de cette expérience, il m’apparaît que les animatrices et animateurs socioculturels doivent également être considéré·e·s comme des professionnel·le·s œuvrant dans le champ culturel, terme imbriqué dans la dénomination même du métier.

A Lausanne, l’animation socioculturelle a vécu différentes périodes. Dans les années 90, celle-ci a pris un tournant plus social, en priorisant son action vers le jeune public. La place revendiquée de la culture est revenue avec la création de Maisons de Quartier. Le Théâtre du Vide-Poche incarne cette dualité depuis sa création en 1974. Aujourd’hui, la réalité est que les centres socioculturels et maisons de quartier sont subventionnés par le Service Jeunesses et Quartier, et non par le Service de la Culture qui, parfois, finance des projets qui se déroulent dans nos lieux, mais ne participe pas au fonctionnement des lieux d’animation. Le champ de l’animation socioculturelle est bien plus souvent relié aux services dédiés à la jeunesse dans les communes.

Participation culturelle

En 1975, le rapport Clottu [3] a été le premier document à consacrer une définition politique de la place de la culture. Il recommandait alors la création d’un article constitutionnel sur la question culturelle au niveau fédéral et plaçait les animatrices et animateurs socioculturels au centre de la participation culturelle. Toutefois, depuis la publication de ce rapport, les centres n’ont pas reçu de soutiens financiers clairement identifiés pour un travail autour de la démocratisation culturelle. Aujourd’hui, la fonction de médiation culturelle peut se retrouver à cheval entre un travail d’animation socioculturelle et une action de communication pour accrocher l’intérêt des « non-publics ». Ainsi, l’animation socioculturelle n’a pas réussi à prendre la place recommandée par le rapport Clottu de manière formelle.

Aujourd’hui, l’Office Fédérale de la Culture revendique le renforcement de la participation culturelle comme « l'un des trois axes d'action stratégiques de la politique culturelle de la Confédération. Renforcer la participation culturelle consiste à stimuler les occasions de confrontation tant individuelle que collective avec la culture et à encourager tout un chacun à participer activement à la définition de ce qu'est la vie culturelle. Celui qui participe à la vie culturelle prend conscience de ses racines et développe sa propre identité culturelle, contribuant de la sorte à la diversité culturelle de la Suisse. » [4]

Le théâtre du Vide-Poche remplit ces critères depuis toujours. Depuis dix ans, j’y perpétue avec fierté ce que son fondateur Roland Borremans a imaginé, en 1974, au moment d’établir concrètement un théâtre dans les locaux du centre socioculturel. Et j’espère que les professionnel·le·s de l’animation socioculturelle pourront continuer longtemps à revendiquer la gestion de lieux participant au paysage culturel local comme à des lieux de socialisation important.

[1] Le théâtre du Vide-Poche est à découvrir en vidéo dans un très joli film co-réalisé par Greg Narbel et Célia Carron, « Un univers de poche en sursis ».

[2] Depuis la moitié des années 60, ce centre socioculturel a investi le premier étage d’un bâtiment historique au cœur de Lausanne, à la Place de la Palud, à deux pas l’Hôtel de Ville. Parmi les activités du centre, les ateliers de théâtre. Leurs représentations connaissaient de tels succès qu’au moment où le centre a déménagé ailleurs une partie de ses locaux, ce lieu de près de 90 m2 est devenu le théâtre du Vide-Poche avec, enfin, l’installation d’une scène et de gradins pour les spectateurs et spectatrices.

[3] Eléments pour une politique culturelle en Suisse, Rapport de la Commission Fédérale d’experts pour l’étude de questions concernant la politique culturelle suisse, 1975

[4] https://www.bak.admin.ch/bak/fr/home/sprachen-und-gesellschaft/participation-culturelle.html

Cet article appartient au dossier Chaudron de culture

Comment citer cet article ?

Greg Narbel, « Théâtre socioculturel: lieu de vie, lieu de valeurs », REISO, Revue d'information sociale, mis en ligne le 3 juin 2021, https://www.reiso.org/document/7508