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Quand l’art rencontre le travail social

Jeudi 27.11.2014

Comment encourager la participation active de la société civile au monde ? L’art peut-il être un élément moteur ? Comporte-t-il une valeur de cohésion sociale ? Pistes de réflexion pour la médiation culturelle.

Par Claudia della Croce,  animatrice socioculturelle et ergologue, professeure, Haute école de travail social et de la santé · EESP · Lausanne

La médiation culturelle [1] nous semble intéressante dans les pratiques du travail social et plus particulièrement dans celles de l’animation socioculturelle. Ce que l’on perçoit au contact d’une œuvre d’art se passe au plus profond de chacun d’entre nous et autant l’expérience que l’on en fait que les changements qui auront éventuellement lieu suite à celle-ci appartiennent à chacun. L’art au sens large est a minima un langage capable de relier les individus, indépendamment de leur culture, de leur appartenance sociale ou de leur intégrité physique et psychique.

Partant du postulat que l’action de l’animation socioculturelle soutient une perspective d’émancipation et d’autonomie, la participation culturelle peut contribuer à la capacité citoyenne et améliorer la capacité collective. Si l’on promeut l’idée d’une démocratie culturelle, nous devrions poser des principes tels que la possibilité pour l’individu de pouvoir développer l’ensemble de ses potentialités, le fait que les droits d’accès à toutes les formes de culture soient égaux, et s’attacher à créer les conditions matérielles et cognitives de l’exercice de ces droits. L’accès à la culture passe au moins par trois dimensions. La première est la réduction du coût de la diffusion artistique, mais elle est insuffisante pour capter les publics non habitués aux approches culturelles. La deuxième pourrait consister à la découverte de pratiques artistiques par des activités culturelles avec des personnes, lors desquelles il leur est possible d’expérimenter leur rapport aux œuvres d’art. La troisième passe par la sensibilisation aux notions de culture et à ses capacités d’émancipation auprès des personnes qui accompagnent les usagers – les travailleurs sociaux – par une formation leur permettant d’aborder des concepts pour mettre en perspective les expériences culturelles. Ainsi, la démocratie culturelle, qui vise à réaliser l’équilibre entre l’épanouissement individuel dans la liberté et le lien de l’individu au collectif, prend tout son sens. La culture devient alors une action permanente de l’être humain pour améliorer ses conditions propres et celles de son milieu.

L’expérience de l’art

L’expérience de la création artistique ne peut pas être investie d’intentions, nous pouvons juste imaginer qu’elle aura des effets sur les personnes, sans pouvoir les déterminer à l’avance. Si nous envisageons l’art comme expérience, cela signifie que toute personne peut faire cette expérience sans distinction de la place occupée par chacune dans la société. L’expérience permet de désigner ce qui se passe pour une personne dans une relation avec d’autres et avec le monde environnant. Chaque expérience est propre à celui ou à celle qui la fait. Cela implique également que l’on considère que tous les arts ont la même valeur et que la distinction opérée entre arts majeurs et arts mineurs n’a plus lieu d’être (de Jonckheere, 2011) [2].

Selon Deleuze (2004), l’art produit des percepts qui sont durables et permettent aux expériences de communiquer entre elles et de s’enrichir les unes des autres. Le « travail » de l’art serait alors de construire des percepts, soit un ensemble de perceptions et de sensations survivant à celui qui les éprouve. Ce sont des transformations durables des façons de voir le monde et en cela, l’art peut être vu comme un acte de résistance puisqu’il transforme la vie des personnes par les expériences qu’elles en font. L’art nous permet de résister et de se libérer des mots d’ordre – ce que l’on doit penser de l’art, ce que l’on doit penser du monde – pour se réapproprier sa propre façon de sentir et de penser. Une œuvre d’art n’a rien à communiquer, mais il y a en revanche une affinité fondamentale entre l’œuvre d’art et l’acte de résistance. Malraux définissait ce rapport comme mystérieux en indiquant que l’art est la seule chose qui résiste à la mort.

Chaque individu est disponible pour recevoir une œuvre d’art et est en capacité de créer ses propres conditions d’expérience, pour autant qu’on lui en laisse la possibilité. Selon ce point de vue, les êtres humains sont constitués de parcours d’expériences, chacune d’elles étant l’héritière de la précédente. Chaque nouvelle expérience affecte les précédentes et affectera les suivantes. Notre corps en garde la continuité. Notre perception du monde en est ainsi modifiée du point de vue de la créativité. La création par l’artiste est similaire au processus que le spectateur expérimente dans sa confrontation avec l’art. La seule différence est que l’artiste utilise un matériau expressif : la couleur et la toile pour le peintre, le corps pour le danseur, la pierre pour le sculpteur. Selon Deleuze (2004), l’individu va produire une recréation de l’œuvre dans son expérience, à sa manière.

L’expérience de l’art peut aussi se révéler aller à l’encontre de l’intégration au monde duquel un certain nombre de personnes sont exclues, pour inventer de nouveaux mondes, qui permettront à certaines personnes de vivre autrement leur exclusion et de choisir de ne pas s’adapter à un monde qu’elles ne souhaitent pas, mais d’en construire d’autres. Dans ce sens, la médiation permet aussi d’être un acte de résistance.

Conception de la médiation culturelle

En Suisse, la médiation culturelle est dans une période de développement pour des raisons politiques et économiques. Premièrement, un certain nombre de lois régionales sur la culture inscrivent la médiation culturelle dans leurs textes. Secondement, cet essor est dû à l’obligation de diversification des pratiques des artistes. Enfin, les milieux de l’animation socioculturelle œuvrent pour rendre accessible une offre artistique variée et proposer les moyens nécessaires au déploiement de ressources permettant aux personnes d’exister le plus pleinement possible.

La médiation culturelle n’est pas à entendre ici comme une technique artistique utilisée comme un moyen d’expression, de développement ou d’insertion avec des publics en difficulté. Il ne s’agit pas non plus d’une activité thérapeutique telle que cela peut être pratiqué dans une approche d’art-thérapie notamment. Nous l’envisageons comme la mise en lien avec une « œuvre artistique », dans l’unique but de se confronter à l’art et de ressentir les effets que cela peut avoir sur soi, sans objectif de production artistique ou culturelle propre, sans objectif éducatif spécifique. Il s’agit d’une mise en relation qui produira « ce qu’elle produira », qui induira - dans l’idée d’une démarche d’action culturelle - une transformation non définissable à l’avance. Le défi est d’imaginer que la culture agira comme force émancipatrice, de croire que le renforcement de la puissance d’agir est à l’œuvre dans ce type d’expérience esthétique. Le travailleur social s’inscrit ici dans le rôle de relais envers les publics pour rendre accessibles des projets dans lesquels les usagers sont libres de participer sans aucune contrainte.

Pourquoi faire de la médiation culturelle ?

Les publics en difficulté n’ont que peu accès à l’offre culturelle. Cette limite d’accès n’est pas uniquement due à des questions financières, mais également à des questions de perception, de peur de ne pas pouvoir comprendre ce qui est proposé dans l’offre culturelle, de peur de l’inconnu et de manque d’informations. Une série d’obstacles sont donc à franchir par ces publics pour profiter de l’offre culturelle proposée. La toute première chose est de pouvoir aller à la rencontre de ces personnes. Petit à petit, l’émancipation se déclinera alors sous différentes formes, telles que l’appropriation de nouveaux éléments auxquels les publics n’avaient jusqu’ici pas accès ; par exemple, collectiviser l’émotion et la sensation, ce qui va développer du lien, renforcer le pouvoir d’agir et la possibilité d’échanger.

Si la médiation culturelle permet l’enrichissement des individus, elle permet aussi un renforcement de l’impact de l’art sur la société dans un rapprochement avec un public peu enclin habituellement à s’y intéresser. Il est capital de distinguer l’activité créatrice de l’artiste de l’activité de médiation culturelle. Nous aurions tendance à penser que l’artiste est un créateur et qu’il devrait pouvoir mettre toute sa force dans l’action de création. Le sens de son travail reste de la création et non de la médiation.

Si l’on considère les pratiques de médiation sous cet angle, la question des pédagogies utilisées avec les publics doit se poser, ce d’autant plus si ces pratiques s’adressent à des publics non familiarisés avec les lieux culturels. Afin de dépasser les représentations individuelles ou collectives face à l’art et à la culture, et de pouvoir envisager leur déconstruction, le travailleur social peut se diriger vers une construction interactive des savoirs. Cette vision pédagogique passe par l’échange sur les obstacles rencontrés par le public en tenant compte de son être social et culturel pour élaborer son propre rapport à l’œuvre proposée. Le public est mis au cœur du processus de construction des connaissances, au travers d’échanges et d’exercices qui visent à faire émerger les représentations et permettent de confronter sa propre réalité aux données sociales de l’œuvre. Une relation entre l’art et le public pourra alors s’instaurer dès lors que l’on aura pu susciter la curiosité et dépasser la peur de la non-compréhension.

Quelles possibilités l’art permet-il d’entrevoir ou d’expérimenter ? Peut-il nous rendre plus libres ? Provoquer en nous un autre regard sur le monde ? A-t-il la capacité de nous décentrer ? Peut-on voir ce que l’art contient en lui de critique de la société et développer un sentiment d’identification bienfaisant lorsque l’on est dans une phase d’exclusion ? L’art porte en lui une dimension politique évidente, souvent en contestation des normes et des valeurs dominantes.

[1] Cette synthèse est une adaptation de l’article : della Croce, C. (2014) « Une approche par l’art dans la formation en animation socioculturelle », in, Vie sociale 2014/1 no 5, Toulouse, p.101-109. Lien internet

[2] Bibliographie

  • Deleuze, G. (2004). L’abécédaire. Produit et réalisé par Pierre-André Boutang avec la collaboration de Claire Parnet. Paris : Editions Montparnasse.
  • Jonckheere de, C. (2011). « Un regard sur la médiation culturelle du point de vue de la philosophie de l’esthétique ». In : Regards sur la médiation culturelle, Bruxelles : Article 27 asbl Pôle Bruxelles.
  • Vie sociale no 5 (2014). Pratiques artistiques et intervention sociale. Toulouse : érès. Lien internet

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