La formation des réfugié·es, un gain pour tou·tes
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L’insertion professionnelle des réfugié·es diplômé·es reste un défi. Malgré leurs qualifications, ils·elles se heurtent à devoir accepter un emploi sous-qualifié ou se lancer dans une formation, obstacles financiers à la clé. Témoignage-analyse.
Par Mustafa Yavuz, travailleur social, et Nora Burla, co-cheffe du projet chez Perspectives – Études.
« Je suis arrivé en Suisse il y a six ans dans un contexte de migration forcée », confie Mustafa Yavuz. Travailleur social, il témoigne : « Cela signifie que je suis venu sans aucune ressource, ni maîtrise de la langue. En toute simplicité, seulement avec un sac à dos. Si je partage ici mon parcours, c’est d’abord pour rappeler l’importance d’investir dans le capital humain [1] et notamment dans la formation. C’est ensuite pour témoigner en tant qu’individu qui a commencé son chemin comme “ une personne accompagnée “ avant de devenir une personne professionnelle “ accompagnante “, en tant que travailleur social. »
Sa formation à la Haute école et école supérieure de travail social en Valais (HESTS) a ouvert à Mustafa Yavuz un espace pour effectuer un travail d’introspection sur sa vie. « J’ai été amené à me poser cette question : qu’est-ce qu’une personne réfugiée ? » Si les écrits scientifiques ne manquent pas pour répondre à cette question, la définition énoncée par le jeune homme reflète son parcours de migration : « Si je devais y répondre avec mes mots, je définirais un·e réfugié·e avant tout comme une personne qui a été obligée de quitter son pays pour des raisons extrêmes. Elle n’est pas partie avec des perspectives professionnelles, mais simplement avec la perspective de survivre. Cette personne n’est donc pas une page blanche. Il s’agit d’un·e adulte qui possède un bagage social, culturel, intellectuel et professionnel. »
L’absence de prise en compte de son histoire l’interroge : « À mon arrivée en Suisse, j’ai apporté mon capital humain, acquis grâce à mes études universitaires et à mon expérience professionnelle. Cependant, j'ai vite réalisé qu'il s'agissait d'un capital méconnu et qu’il ne valait quasiment rien sur le marché du travail. Ainsi, à l’expérience douloureuse d’un parcours migratoire forcé s’est ajoutée celle d’une profonde rupture sociale, culturelle et économique (Bourdieu, 1986). Mon parcours ne représente pas un cas isolé, mais le lot quotidien de nombreuses personnes réfugiées. Alors, que faire pour que mon bagage soit reconnu à sa juste valeur ? Comment pourrait se dérouler la valorisation des compétences apportées et l'insertion professionnelle des personnes réfugiées qualifiées ? »
Accès direct au marché du travail impossible
Plusieurs recherches, telles que celle du Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR, 2015), montrent que, malgré un parcours universitaire et une expérience professionnelle avérée, les réfugié·es rencontrent des obstacles considérables dans la reprise d’une ancienne activité professionnelle en Suisse. Si la reconnaissance des diplômes dans les professions réglementées s’avère particulièrement complexe, les employeur·ses sont également réticent·es à l'acceptation de diplômes étrangers pour les métiers non réglementés. Face à cela, les réfugié·es sont souvent réduit·es à choisir entre des emplois peu qualifiés offrant un faible revenu et risquant de les déqualifier, ou de changer de cible professionnelle et se former à nouveau.
La réalisation de projets de réinsertion des réfugié·es se heurte à un certain nombre de contraintes. Elle est souvent plus facile lorsque le projet correspond aux attentes du marché du travail, mais bien plus difficile si les aspirations personnelles s’écartent de ces attentes. Ce constat découle du mémoire de bachelor de Mustafa Yavuz (2024) [2],qui s’est intéressé à la question de la perception des réfugié·es quant à la prise en compte de leurs qualifications dans leur processus de réinsertion en Suisse.
Les résultats montrent, entre autres, que la quête de reconnaissance de la part des réfugié·es se heurte souvent à une politique qui priorise l'activation immédiate et la réduction des coûts sociaux. Les personnes hautement qualifiées se retrouvent en marge d’un public type pour lequel le système de réinsertion a été conçu. Ainsi, leur potentiel individuel n'est pas suffisamment pris en considération, ce qui entraîne des sentiments de frustration et de dévalorisation.
Mais est-ce que le focus exclusif sur les besoins du marché du travail et la limitation stricte à certains domaines comme les soins ou l'hôtellerie dans la réalisation des projets de réinsertion sont-ils toujours appropriés ? S’agit-il de la meilleure manière de revaloriser les compétences d’un·e juge ou d’un·e enseignant·e passionné·es et experimenté·es dans leur métier, et de contribuer ainsi au marché du travail ? Et, pour reprendre la formulation de Mustafa Yavuz dans son mémoire : « Comment préserver sa santé mentale et physique tout au long de ce processus ? Une insertion rapide vaut-elle mieux qu’une insertion durable ? La fin justifie-t-elle les moyens, ou s'agirait-il d'une victoire à la Pyrrhus ? » (Yavuz, 2024, p.81).
Les études, une issue pour les réfugié·es qualifié·es
De nombreux arguments plaident en faveur d'une promotion ciblée des personnes réfugiées, à condition qu'elles présentent le potentiel nécessaire. Les programmes cantonaux d'intégration incluent la formation tertiaire comme voie d'intégration possible (Secrétariat d’État aux migrations, 2022). Les cantons sont donc invités à développer des mesures visant à faciliter l'accès aux études supérieures. Dans cette optique, ils bénéficient d'un soutien financier avec le forfait d’intégration.
L'évaluation de l'Agenda Intégration Suisse montre qu'un franc investi dans l'intégration des réfugié·es génère un retour sur investissement à long terme pouvant atteindre quatre francs (Département fédéral de justice et police & Département fédéral de l’économie, de la formation et de la recherche, 2018). Par ailleurs, les personnes titulaires d'une formation tertiaire courent un risque beaucoup plus faible de devenir dépendantes de l'aide sociale à moyen et long terme.
L'accès aux Hautes écoles reste cependant semé d'embûches. Bien que le statut d'asile ne constitue pas un critère d'exclusion, les conditions d'admission comme des exigences linguistiques élevées (B2, voir C1) et les diplômes préalables attendus sont difficiles à remplir. Les diplômes de maturité des pays d'origine des réfugié·es ne sont que très rarement considérés comme équivalents à la maturité suisse. Par conséquent, pour être admises à une Haute école suisse, les personnes réfugiées doivent avoir obtenu un diplôme d’université reconnu ou passer l'examen ECUS [3], un test complexe et coûteux. Certaines Hautes écoles offrent des passerelles préparant les réfugié·es à l’admission.
Une fois cette dernière réussie, le plus grand défi reste le financement des études. Les bourses représentent une option importante. À l'échelle nationale, les réfugié·es reconnu·es titulaires des permis de séjour B et F y ont droit. Les règles varient toutefois d'un canton à l'autre pour les autres statuts. Parmi les critères d'exclusion importants figure la limite d'âge [4] et la question d’une éventuelle première formation achevée.
Cependant, même si une bourse est accordée, il ne s'agit généralement que d'une allocation de formation qui ne couvre pas le coût de la vie et le besoin de prestations de l’aide sociale demeure. En revanche, le soutien dont bénéficient les personnes réfugiées pour réaliser leur projet de formation varie selon les services sociaux compétents au niveau cantonal et communal. Il s'avère cependant que, malgré une législation stricte, les travailleur·euses sociaux·ales qui accompagnent les personnes réfugiées disposent d'une certaine marge de manœuvre dans le cadre de la promotion de leur formation.
Enfin, toutes ces difficultés donnent lieu à un paradoxe : d’un côté, l’exigence d’une indépendance financière pour faire des études, et de l’autre, l’achèvement des études pour accéder à l’indépendance financière. « Dans mon exemple, mon métier précédent était inaccessible, raconte Mustafa Yavuz. J’ai opté pour une reconversion professionnelle vers le travail social. Cet investissement dans le capital humain m’a permis de convertir mon bagage dévalorisé en une “ fortune “. Grâce à mes études, je maîtrise aujourd’hui le français et je suis titulaire d'un diplôme en travail social qui m'a permis d'accéder à une activité salariée, tout en étant financièrement autonome. Six ans après mon arrivée en Suisse, je peux payer mes impôts et rembourser l'aide sociale dont j'ai bénéficié pendant mon cursus. Grâce à cet investissement, je renoue progressivement avec ma santé mentale, ainsi qu’avec mon estime personnelle et sociale. »
Considérer le capital humain comme un investissement
Cette analyse critique du système actuel de réinsertion des réfugié·es de haut potentiel montre qu’ils ont particulièrement besoin d'un accès aux études supérieures. L'investissement social, tel que préconisé par Bonvin et al. (2020) et Bonoli (2010), qui considère le capital humain comme un investissement plutôt que comme un coût, pourrait encourager une réinsertion de meilleure qualité sur le long terme, tout en prenant en compte les aspects psychosociaux.
Il est ainsi primordial de repenser les mécanismes actuels pour promouvoir non seulement une réduction des coûts, mais aussi une réinsertion socio-professionnelle holistique et durable. L’accès aux études supérieures formera un pilier essentiel dans les projets de réinsertion socio-professionnelle, qui permettra aux réfugié·es de réaliser leurs potentiels et d’en faire bénéficier l’ensemble de l’économie et de la société.
Biliographie
- Bourdieu, P. (1986). The forms of capital. Handbook of theory and research for the sociology of education, 241-258. J. G. Richardson.
- Bonoli, G. (2010). Réorienter l’État social vers l’investissement. En route vers une politique des générations. 287-302. SAGW.
- Bonvin, J.-M., Hugentobler, V., Knöpfel, C., Maeder, P., Tecklenburg, U. et al. (2020). Dictionnaire de politique sociale suisse, Zürich : Seismo.
- Département fédéral de justice et police DFJP & Département de l’économie, de la formation et de la recherche DEFR (2018), Agenda Intégration Suisse - Rapport du groupe de coordination du 1er mars 2018. Consulté le 20.06.2025 à l'adresse : https://www.sem.admin.ch/dam/sem/fr/data/integration/agenda/ber-koordinationsgruppe-integrationsagenda-f.pdf.download.pdf/ber-koordinationsgruppe-integrationsagenda-f.pdf
- Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés HCR. (2015). Résumé : Intégration sur le marché du travail. Consulté le 20.06.2025 à l’adresse : https://www.unhcr.org/ch/fr/media/fr-resume-integration-sur-le-marche-du-travail-pdf
- Yavuz, M. (2024). Insérez-vous ! : Les réfugié·e·s pris·e·s entre les tenailles des politiques d’activation et de la quête de reconnaissance [Mémoire de bachelor, Haute École et École Supérieure de Travail Social – HES-SO Valais]. SONAR.
- L’Organisation de coopération et de développement économiques OCDE. (s.d.). Productivité, capital humain et politiques éducatives. Consulté le 20.06.2025 à l’adresse : https://www.oecd.org/fr/themes/capital-humain-et-politiques-educatives.html
- SEM (2022). Document-cadre du 19 octobre 2022 en vue de la conclusion de conventions-programmes selon l’art. 20a Lsu. Consulté le 20.06.2025 à l’adresse : https://www.sem.admin.ch/dam/sem/fr/data/integration/foerderung/kip/kip3/grundlagen-kip-3.pdf.download.pdf/grundlagen-kip-3-f.pdf
[1] Le capital humain peut être défini comme le stock de connaissances, de compétences et d'autres caractéristiques personnelles incarnées par les personnes qui les aident à être productives. La poursuite de l'éducation formelle mais aussi l'apprentissage informel et sur le tas, ainsi que l'expérience professionnelle, représentent un investissement dans le capital humain (L’Organisation de coopération et de développement économiques [OCDE], s.d.).
[2] Il s’agit d’un mémoire de bachelor réalisé en 2024 au sein de la Haute École de travail social en Valais (HESTS). Les hypothèses émises à la suite d'une lecture de littérature sont vérifiées par une enquête de terrain dont la méthodologie est basée sur des entretiens semi-directifs réalisés avec deux spécimens répondant aux indicateurs en termes d'âge, de sexe et de formation.
[3] Examen complémentaire des Hautes écoles suisses pour les étudiant·es titulaires d’un diplôme étranger
[4] 35 ans dans certains cantons
Lire également :
- Sarah Crettenand, «Quand la migration aggrave l’accès aux soins», REISO, Revue d'information sociale, publié le 26 mai 2025
- lida Gulfi et Marie-Christine Ukelo-Mbolo Merga, «Face au racisme, une Bibliothèque Humaine», REISO, Revue d'information sociale, publié le 30 octobre 2023
- Manon Racine, «Accéder à l’éducation tertiaire avec un statut F», REISO, Revue d'information sociale, mis en ligne le 3 février 2022
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Mustafa Yavuz et Nora Burla, «La formation des réfugié·es, un gain pour tou·tes», REISO, Revue d'information sociale, publié le 26 février 2026, https://www.reiso.org/document/15207/
