Faire le deuil d’une carrière après l’exil
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Les personnes hautement qualifiées issues du domaine de l’asile en Suisse doivent souvent renoncer au métier exercé dans le pays d’origine. Une recherche vaudoise montre que ce deuil professionnel constitue un enjeu majeur de leur insertion.
Par Morgane Kuehni, professeure ordinaire, Romaric Thiévent, adjoint scientifique, et Camille Giovannini, chargée de recherche, Haute école de travail social Lausanne (HES-SO), Lausanne.
En Suisse, la présence de personnes hautement qualifiées parmi la population relevant de l’asile est loin d’être marginale. Les données statistiques montrent qu’en 2023, plus de 36’000 personnes issues du domaine de l’asile étaient titulaires d’une formation de niveau tertiaire. Dans le canton de Vaud, elles étaient près de 3’500 [1].
Malgré un niveau de formation élevé, ces personnes se heurtent à des obstacles interdépendants qui entravent leur accès au marché du travail, en particulier aux emplois qualifiés. La maîtrise insuffisante de la langue, le manque de réseaux, la difficulté de faire reconnaître les titres obtenus à l’étranger, la méconnaissance du système suisse, ainsi que les discriminations à l’embauche constituent des freins majeurs à l’insertion professionnelle. Ces difficultés sont largement documentées dans la littérature scientifique (Epiney et al., 2021 ; Otmani, 2024 ; Sontag, 2018).
Une recherche menée entre octobre 2025 et avril 2026 dans le canton de Vaud met en lumière une difficulté rarement thématisée : le deuil du projet professionnel initial des personnes hautement qualifiées relevant du domaine de l’asile. Ce renoncement constitue un enjeu clé, tant pour les personnes concernées que pour les professionnel·les qui les accompagnent dans le processus d’insertion professionnelle. Bien que les enjeux relatifs à ces deux groupes ne se confondent pas, ils sont étroitement imbriqués et s’influencent mutuellement dans une perspective systémique.
Cerner les obstacles à l’insertion
Menée sur mandat de l’OSEO Vaud, la recherche avait pour objectifs de cerner les difficultés et les besoins particuliers des personnes hautement qualifiées du domaine de l’asile dans leur parcours d’insertion, d’analyser les défis rencontrés par les organisations d’insertion professionnelle et de formuler des pistes d’action pour y répondre (Thiévent et al., 2026).
Outre une revue ciblée de la littérature scientifique, cinq focus groups ont été réalisés avec des personnes issues du domaine de l’asile et des professionnel·les d’organisations actives dans le domaine de l’insertion professionnelle des personnes hautement qualifiées du domaine de l’asile (job coachs, formateurs·trices et spécialistes du placement). En tout, vingt-trois personnes ont été rencontrées : six personnes concernées et dix-sept professionnel·les provenant de sept institutions différentes [2].
Renoncer au projet initial
Les personnes hautement qualifiées relevant de l’asile ont en commun le fait d’être diplômées au niveau tertiaire dans leur pays d’origine et d’y avoir exercé des professions qualifiées, souvent prestigieuses et bien rémunérées. Leur investissement consenti dans leur formation et leur carrière représente un marqueur identitaire fort et s’accompagne d’attentes élevées en matière de réalisation de soi par le travail : intérêt pour le métier, perspectives de carrière, rémunération élevée, reconnaissance sociale. Dans ce contexte, la majorité de ces individus envisage de poursuivre en Suisse l’activité professionnelle exercée avant l’exil.
Les données recueillies montrent toutefois que la probabilité de concrétiser ce projet initial est très faible. En conséquence, une majorité d’entre elles est amenée à s’en détacher. Ces dernières sont alors encouragées par les professionnel·les à élaborer un nouveau projet professionnel considéré comme plus réaliste pour intégrer rapidement le marché du travail conformément aux objectifs fixés par l’Agenda Intégration Suisse [3].
L’abandon du projet initial peut intervenir à différents moments du processus d’insertion : à l’arrivée en Suisse (lorsque le métier exercé n’existe pas), en cours de parcours d’insertion (lorsque le projet est jugé irréalisable par les professionnel·les de l’insertion ou lorsque sa finalisation n’est pas portée à terme) ou parce que le marché du travail n’offre aucune possibilité d’intégration (Figure 1). Les professionnel·les jouent donc un rôle actif dans la redéfinition du projet professionnel des personnes accompagnées en lien avec les objectifs politiques en matière d’activation (Epiney et al., 2021).
Figure 1: Schématisation du processus d’insertion professionnelle des personnes hautement qualifiées du domaine de l’asile
Épreuve identitaire après l’exil
Si cette expérience de deuil prend des formes diverses selon les trajectoires individuelles, elle est généralement vécue comme une épreuve particulièrement éprouvante parce qu’elle survient dans un moment de reconstruction après l’exil. Le deuil professionnel est par ailleurs rarement anticipé par les personnes migrantes et s’ajoute à une série de pertes et de ruptures plus ou moins grandes selon les trajectoires personnelles. Ainsi que le relève cette personne réfugiée :
Ce problème de deuil est l’un des problèmes les plus aigus chez les migrants hautement qualifiés parce qu’ils ont déjà fait plusieurs autres deuils dans leur vie, il ne faut pas l’oublier. Ils ont fait le deuil de leur histoire, de leur famille, de tout. Tout. Donc leur demander de faire un autre deuil alors que, pour eux, ça y’est c’est une affaire classée [ils sont dans une phase de reconstruction], maintenant je vais rebâtir ma vie. […] Demander à ces personnes de faire ce deuil professionnel, c’est traumatisant (Personne concernée, focus group 5).
Ce renoncement s’avère d’autant plus difficile à vivre que l’identité professionnelle constitue un pilier structurant de l’identité personnelle. La perte du statut professionnel s’accompagne fréquemment d’un fort sentiment de dévalorisation et d’impuissance, peu compatible avec la mobilisation des ressources (notamment psychologiques) nécessaires au processus de reconstruction de soi et de redéfinition de son avenir professionnel. Cet effort est d’autant plus conséquent que les nouveaux projets impliquent souvent de reprendre une formation avec, à l’issue, la perspective d’un déclassement professionnel.
Des temporalités institutionnelles en décalage
Comme tout processus lié à une perte, le deuil professionnel nécessite du temps et s’inscrit rarement dans une trajectoire linéaire. Il est marqué par divers sentiments, tels que le déni, la tristesse, la colère, la résistance, suivies, ou non, de phases de résignation, de réadaptation et de reconstruction. Le sentiment de vulnérabilité est très largement relevé par les personnes concernées qui décrivent un sentiment « d’entre-deux » douloureux : la fin de l’état antérieur (ce qu’elles étaient avant), sans savoir exactement ce qu’elles vont devenir.
Cette phase est d’autant plus difficile à vivre en raison d’un décalage entre le temps nécessaire à cette transition et la durée limitée des mesures d’insertion. Les personnes accompagnées ressentent une forte pression — proche de l’injonction — de la part des professionnel·les pour reformuler un projet professionnel, accepter une réorientation ou intégrer le marché du travail dans des délais rapides. De leur côté, les professionnel·les soulignent une réelle complexité de leur travail qui nécessite de conjuguer les parcours individuels, les exigences politiques et les temporalités institutionnelles. Les deux groupes relèvent les risques qui en découlent : écrémage et manque d’empathie notamment.
Accompagner une transition professionnelle
Les professionnel·les se montrent très conscient·es de la centralité du deuil en matière d’insertion : sans ce processus, impossible d’envisager une (ré)insertion professionnelle. Ils et elles soulignent unanimement qu’accompagner l’abandon d’un projet professionnel constitue une démarche particulièrement délicate. Au-delà du manque de temps, cet accompagnement repose sur un équilibre subtil difficile à mettre en œuvre au niveau relationnel : rester suffisamment proche des personnes pour préserver une relation de confiance, tout en les aidant à revisiter leurs attentes [4], avec tact et rapidité.
Les institutions sont aujourd’hui peu outillées pour accompagner ce processus de deuil professionnel. Les professionnel·les soulignent que la gestion d’une telle étape est indirectement au cœur de leur mandat, mais qu’ils et elles n’ont pas toujours les compétences pour y faire face. L’absence de moyens spécifiquement et systématiquement dédiés (notamment de temps et d’outils) est perçue par les professionnel·les comme une limite majeure de leur accompagnement. Dans une logique de causalité circulaire, cela vient renforcer le caractère central et problématique du deuil du projet professionnel des personnes hautement qualifiées du domaine de l’asile.
Quand le parcours d’insertion s’enlise
Parfois, l’impossibilité de renoncer au projet initial constitue un véritable « nœud » mettant à mal le processus d’insertion professionnelle. C’est notamment le cas lorsque l’attachement au statut antérieur est trop fort ou parce que l’état de santé ou les charges familiales ne permettent pas de se mobiliser pour envisager d’autres possibles. Le processus d’insertion peut alors s’enliser ou être interrompu.
Dans ces situations, les professionnel·les soulignent l’importance de « quittancer la perte » et de laisser le temps aux personnes de faire leur deuil. Ils et elles mentionnent aussi un sentiment d’impuissance, car les prestations prévues par les dispositifs d’insertion sont peu adaptées, voire maltraitantes en cas de « refus de deuil ». Le plus souvent, cela débouche sur une interruption de mesure ou un renvoi vers un suivi externe, auprès de thérapeutes, par exemple. Ces situations constituent donc un risque de « désaffiliation sociale » (Castel, 1995), soit une marginalisation progressive avec rupture des liens sociaux. En effet, l’arrêt de tout suivi de mesures d’insertion (cours de langue, coaching, par exemple) supprime de facto les soutiens institutionnels et professionnels souvent nécessaires au projet d’intégration socioprofessionnelle de ce public.
Penser l’insertion comme une transition identitaire
Cette recherche invite à considérer l’insertion professionnelle des personnes hautement qualifiées relevant du domaine de l’asile non seulement comme un processus d’accès à l’emploi, mais aussi comme une transition identitaire complexe. Reconnaître la place du deuil professionnel contribue à mieux comprendre certains blocages observés dans les parcours et ouvre de nouvelles perspectives pour l’accompagnement de ce public, comme pour la formation des professionnel·les.
Bibliographie
- Epiney, E., Reitz M., Kuehni, M. & Gabriel, R. (2021). Parcours d’obstacles. L’intégration des personnes relevant de l’asile dans le canton de Vaud : des normes institutionnelles aux trajectoires individuelles. Working paper du LaReSS, 4.
- Castel, R. (1995). Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat. Fayard.
- Otmani, I. (2024). Towards a ‘low ambition equilibrium’: Managing refugee aspirations during the integration process in Switzerland. Journal of Ethnic and Migration Studies, 50(4), 854-872.
- Sontag, K. (2018). Highly skilled asylum seekers: Case studies of refugee students at a Swiss university. Migration letters, 15(4), 533-544.
- Thiévent, R., Kuehni, M. et Giovannini, C. (2026). Insertion professionnelle des personnes hautement qualifiées relevant de l’asile. HETSL.
[1] Les données concernant la plus haute formation achevée des personnes relevant de l’asile ont été produites par l’OFS à notre demande dans le cadre de ce mandat. Ces données sont produites dans le cadre du développement de statistiques expérimentales. Pour plus d’information concernant la statistique expérimentale de la plus haute formation achevée (STATPOP) de l’OFS, se référer à ce lien.
Pour des informations concernant le plus haut niveau de formation achevé des personnes selon le type de permis, voir Thiévent et al, 2026, p. 51.
[2] OSEO Vaud, Association découvrir, Fondation Mode d’emploi, SwissNova Connexion, CEFORI, Démarche, Université de Genève.
[3] « Afin d’intégrer plus rapidement les réfugiés et les personnes admises à titre provisoire dans le monde du travail et la société, et de réduire ainsi leur dépendance de l’aide sociale, la Confédération et les cantons se sont entendus, en 2019, sur un agenda commun en matière d’intégration, qui définit des objectifs à atteindre et des processus à mettre en place » (SEM, consulté le 23 juillet 2026). En savoir plus.
[4] Lors des focus groups, plusieurs professionnel·les ont spontanément mobilisé des expressions telles que « raisonner » ou « ouvrir les yeux » pour décrire leur travail consistant à amener personnes concernées à reconsidérer leur projet professionnel. Le caractère direct de ces formulations traduit le décalage souvent observé entre les aspirations des personnes accompagnées et ce que les professionnel·les perçoivent comme réaliste au regard de leur situation.
Lire également :
- Laetitia Mathys et Pierre-Alain Roch, «Case management: piloter les parcours complexes», REISO, Revue d'information sociale, publié le 20 juillet 2026
- Murielle Martin et Sophie Serry, «Études supérieures: réussir malgré les obstacles», REISO, Revue d'information sociale, publié le 11 juin 2026
- Karine Duplan, «Traduire les matérialités de l’exil queer», REISO, Revue d'information sociale, publié le 16 avril 2026
- Tessa Vincent, «Transferts de fonds: le dilemme des migrant·es», REISO, Revue d'information sociale, publié le 16 mars 2026
- Mustafa Yavuz et Nora Burla, «La formation des réfugié·es, un gain pour tou·tes», REISO, Revue d'information sociale, publié le 26 février 2026
- Manon Racine, «Accéder à l’éducation tertiaire avec un statut F», REISO, Revue d'information sociale, mis en ligne le 3 février 2022
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Morgane Kuehni et al., «Faire le deuil d’une carrière après l’exil», REISO, Revue d'information sociale, publié le 14 septembre 2026, https://www.reiso.org/document/15964
