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Jeunes, migration et socialisation sexuelle

Jeudi 28.11.2019

Les jeunes d’origine subsaharienne qui habitent en Suisse vivent la sexualité de différentes manières. Une enquête montre que les rapports de genre et le moment de la migration orientent leurs pratiques et leurs représentations.

Par Francesca Poglia Mileti, Michela Villani, Laura Mellini, Brikela Sulstarova, Pascal Singy, Université de Fribourg et CHUV

L’enquête qualitative JASS [1] financée par le Fonds national suisse de la recherche scientifique a été menée auprès d’une cinquantaine de jeunes entre 18 et 25 ans de première (G1) et de deuxième génération (G2) de migrant-e-s [2] d’Afrique subsaharienne. Elle a eu pour objectif d’étudier la socialisation à la sexualité de ces jeunes, comprise ici comme l’acquisition de connaissances (médicales, techniques, relationnelles, morales, communicationnelles, etc.) dans le domaine de la santé sexuelle et de la sexualité. Ce processus progressif passe par les premières expériences intimes et par les interactions avec les agents de socialisation rencontrés dans les divers contextes de vie (famille, école, couple, groupe de pairs, etc.)

L’approche sociologique compréhensive a permis de donner la parole à des jeunes issu-e-s de la migration sur des thèmes considérés comme sensibles et privés. Elle a privilégié le récit des expériences personnelles et a accordé une attention particulière au sens que les jeunes donnent à leurs pratiques, en dehors de tout comparatisme avec d’autres groupes sociaux. Si les analyses des données indiquent que les dimensions religieuses, ethniques ou nationales des interviewé-e-s jouent un rôle dans la manière de vivre la sexualité, elles ne permettent pas d’expliquer les différences constatées entres les jeunes. Ce sont plutôt les rapports de genre et le moment de la migration qui pèsent sur les choix en matière de sexualité (entrée dans la sexualité, types de relations, partenaires, modalités relationnelles et communicationnelles, prises de risques, etc.).

Les modalités d’entrée dans la sexualité

Les résultats de l’enquête montrent que 37 jeunes sur 47 sont sexuellement actifs/ves. L’entrée dans la sexualité a eu lieu entre 11 et 21 ans : pour plus de la moitié après 18 ans, pour 4 d’entre eux avant 14 ans. Les dix jeunes, dont une majorité de femmes de la première génération - G1, qui n’ont pas eu de rapports sexuels invoquent des croyances religieuses (catholique, protestante, musulmane, évangélique et orthodoxe) pour motiver leur abstinence volontaire. Il est intéressant de constater que deux tiers des jeunes, dont surtout des femmes, ont eu leur premier rapport sexuel avec un-e partenaire d’origine africaine, souvent issu-e de la même communauté.

Pour les femmes de la deuxième génération - G2, ce choix est parfois justifié comme un moyen de faciliter l’acceptation de la relation par les parents, bien que la plupart du temps leur vie sexuelle ne soit pas révélée à ces derniers. Cela est moins fréquent pour les hommes qui affirment accorder une moindre importance à l’origine de leur partenaire.

Des relations intimes socialement diversifiées

Quand le premier rapport sexuel advient dans une relation de couple, ce qui est le plus souvent le cas pour les jeunes rencontrés, il est la conséquence de rapports présentés comme égalitaires et de décisions négociées. Les jeunes hommes de G2 disent avoir pris le temps d’aborder divers aspects liés au premier rapport sexuel, tels que le lieu et le moment, mais aussi les peurs réciproques (liées à la relation, la contraception ou les risques médicaux). Certaines jeunes filles, en particulier de G1, en couple au moment du premier rapport, disent avoir « cédé » à leur partenaire pour « prouver leur amour » [3].

La première expérience sexuelle peut également avoir lieu, notamment pour les G2, dans le cadre d’« amitiés améliorées ». Ces dernières se caractérisent par l’absence d’investissement sentimental et d’exclusivité sexuelle. Quant aux relations désengagées (« plans cul », « coups d’un soir »), ce sont des rapports sexuels où l’expérience est mise en avant. Enfin, pour trois jeunes femmes, l’entrée dans la sexualité s’est faite dans un contexte de violences sexuelles.

Il y a une différence dans la manière d’aborder la sexualité entre les primo-migrant-e-s et les personnes nées en Suisse ou arrivées avant l’âge de 10 ans. Il n’est pas rare, en effet, que les femmes de G2 revendiquent une volonté d’expérimenter la sexualité comme une forme de découverte de leur corps et du plaisir, allant à l’encontre des représentations genrées de la sexualité féminine qui l’associent au sentiment amoureux. A l’inverse, les jeunes filles de G1 estiment difficile de parler ouvertement de sexualité et ne la décrivent pas comme une expérience valorisante ou consécutive à des choix personnels. Elles expliquent cette gêne comme le résultat de leur socialisation primaire. Dans leur pays, la sexualité était considérée comme un sujet tabou (notamment au sein de la famille) ou associée aux risques de VIH et de violence (mutilations génitales féminines, repassage des seins, viols, violences conjugales) comme cela leur a été présenté dans les campagnes de prévention.

La communication brève dans les familles

Les jeunes rencontré-e-s ont confié que les discussions portant sur la sexualité sont rares dans leurs familles. Lorsqu’elles ont néanmoins lieu, elles se déroulent en français, langue qui leur permet de mettre à distance la dimension émotionnelle du « tabou » sexuel [4]. La communication avec les parents est généralement brève et unidirectionnelle. Ces derniers transmettent aux enfants des interdits, des mises en garde et des avertissements.

Les jeunes évoquent des messages parentaux qui visent à protéger leurs enfants du jugement moral associé à la sexualité : la norme de virginité est valorisée pour les filles et les comportements sexuels qui sont susceptibles de « salir » la réputation de ces dernières ou celle de la famille sont à proscrire [5]. De leur côté, les jeunes évitent d’aborder le thème de la sexualité avec leurs parents par « pudeur » et par « respect » pour l’interlocuteur plus âgé, avec lequel on ne parle pas de sexualité. Ces injonctions implicites poussent les jeunes à adopter des stratégies de contournement et de dissimulation de leur vie intime tels que cacher les moyens de contraception ou les sorties chez les partenaires, taire les rendez-vous dans les plannings familiaux ou ne pas pouvoir parler des problèmes rencontrés (violences, grossesses non voulues, etc.).

La socialisation avec les groupes de pairs

A l’inverse, les groupes de pairs sont des contextes de socialisation sexuelle importants. Les modalités de communication varient selon leur configuration en termes de sexe et d’origine des membres. Les discussions entre amis masculins portent principalement sur les thèmes des conquêtes amoureuses. Si le ton de la plaisanterie est d’usage, ces échanges ont un rôle identitaire et d’intégration sociale puisqu’ils visent à prouver que l’on est sexuellement actif et hétérosexuel, la normativité étant forte de ce point de vue au sein des groupes de pairs. Ils sont plus rares pour les jeunes hommes de G1 qui possèdent un réseau amical moins étendu et ont été moins habitués à verbaliser les questions liées à la sexualité.

Quant aux jeunes femmes de G2, elles disent échanger des expériences et des conseils pratiques. Les thèmes de la contraception et les risques de grossesse non désirée sont abordés, alors que ceux liés au VIH sont moins thématisés. Elles évitent toutefois de parler de leurs propres pratiques sexuelles avec des filles de la même origine qu’elles, de peur que leur vie intime soit révélée à leurs proches ou colportée dans la communauté, ce qui risquerait d’entacher leur « réputation ». Les jeunes femmes de G1, quant à elles, affirment se sentir gênées à parler de sexualité, y compris entre amies ce qui rend difficile les échanges d’informations sur ce thème.

Les pratiques préventives et à risque

Si les jeunes affirment être informés des risques liés au VIH, leurs connaissances relatives à la transmission du virus ou aux traitements médicaux disponibles sont parfois partielles ou mal comprises. Par exemple, certains jeunes de G1 semblent croire que le VIH/sida n’existe pas en Suisse, n’ayant vu personne porter les signes physiques de la maladie, contrairement à ce qu’ils constataient dans leur pays.

L’utilisation du préservatif est une pratique répandue parmi les 37 jeunes sexuellement actifs/ves. Elles et ils ne sont, toutefois, que 8 à en déclarer un usage systématique alors que 3 jeunes confient ne l’avoir jamais utilisé. Parmi les jeunes qui prennent des risques, on retrouve aussi bien des hommes que des femmes. Pour les jeunes de G2, l’utilisation du préservatif est généralement proposée par les femmes, à l’exception de quelques couples fondés sur des rapports égalitaires où les partenaires masculins prennent part aux décisions.

A l’inverse, les jeunes de G1, femmes et hommes, s’accordent sur le fait que le préservatif est une affaire d’hommes, rendant difficile la négociation de ce dernier par les jeunes femmes. Paradoxalement, c’est au sein des relations de couple que la négociation du préservatif est décrite comme la plus difficile car la « confiance » qui s’installe au fil du temps entre les partenaires [6] rend, à leurs yeux, moins justifiée la demande d’un usage régulier du préservatif. Les jeunes femmes de G1 arrivées en Suisse entre l’âge de 10 et 15 ans paraissent néanmoins particulièrement exposées au risque de contracter le VIH [7] car elles peinent à exprimer leurs attentes et ne se sentent pas légitimées à expliciter leurs exigences ou envies en matière de protection ou plus largement de sexualité.

 

Bibliographie

  • Mellini, Laura, Poglia Mileti, Francesca, Sulstarova, Brikela, Villani, Michela & Singy, Pascal (soumis). HIV sexual risk behaviors and intimate relationships among young sub-Saharan African immigrants in Switzerland, International Journal of Sexual Health.
  • Poglia Mileti, Francesca, Mellini, Laura, Sulstarova, Brikela, Villani, Michela, & Singy, Pascal (2019). Exploring barriers to consistent condom use among sub-Saharan African young immigrants in Switzerland, Aids Care, 31(1), 113-116.
  • Poglia Mileti, Francesca, Mellini, Laura, Sulstarova Brikela et Villani, Michela (à paraître). Protection descendante, autoprotection et protection ascendante : familles issues de la migration subsaharienne en Suisse et gestion des risques sexuels. Revue suisse de travail social.
  • Poglia Mileti, Francesca, Mellini Laura, Villani Michela, Sulstarova, Brikela, Singy, Pascal (2019), « Jeunes migrant-e-s d’Afrique subsaharienne face au VIH/sida : représentations et pratiques en matière de santé sexuelle », Synthèse de l’enquête JASS, Université de Fribourg.
  • Sulstarova, Brikela, Poglia Mileti, Francesca, Mellini, Laura, Villani, Michela et Singy, Pascal (2019). Parler de sexualité : le point de vue des jeunes migrant-e-s subsaharien-ne-s, Actes du colloque de la Société Internationale de Linguistique Fonctionnelle (SILF), Moscow City University, 121-124.
  • Villani, Michela, Poglia Mileti, Francesca, Mellini, Laura et Sulstarova, Brikela (à paraître). Jeunes issus des migrations subsahariennes en Suisse et socialisation sexuelle : transformations et altérisation des sexualités au fil des générations. Anthropologie et développement.

[1] L’enquête a été menée par des sociologues de l’Université de Fribourg et des sociolinguistes du Centre hospitalier universitaire vaudois de Lausanne entre 2016 et 2018 (subside FNS n°100017_162382). Au total, 47 entretiens qualitatifs approfondis et 2 entretiens en groupe (focus-groups avec chacun 5 participant-e-s) ont été réalisés.

[2] Dans cette étude, la première génération (G1) est constituée de jeunes arrivé-e-s en Suisse après l’âge de 10 ans. La deuxième génération (G2) comprend les jeunes né-e-s en Suisse ou arrivé-e-s en Suisse avant l’âge de 10 ans.

[3] Villani, Michela, Poglia Mileti, Francesca, Mellini, Laura et Sulstarova, Brikela (à paraître). Jeunes issus des migrations subsahariennes en Suisse et socialisation sexuelle : transformations et altérisation des sexualités au fil des générations. Anthropologie et développement.

[4] Sulstarova, Brikela, Poglia Mileti, Francesca, Mellini, Laura, Villani, Michela et Singy, Pascal (2019). Parler de sexualité : le point de vue des jeunes migrant-e-s subsaharien-ne-s, Actes du colloque de la Société Internationale de Linguistique Fonctionnelle (SILF), Moscow City University, 121-124.

[5] Poglia Mileti, Francesca, Mellini, Laura, Sulstarova Brikela et Villani, Michela (à paraître). Protection descendante, autoprotection et protection ascendante : familles issues de la migration subsaharienne en Suisse et gestion des risques sexuels. Revue suisse de travail social.

[6] Mellini, Laura, Poglia Mileti, Francesca, Sulstarova, Brikela, Villani, Michela & Singy, Pascal (soumis). HIV sexual risk behaviors and intimate relationships among young sub-Saharan African immigrants in Switzerland, International Journal of Sexual Health.

[7] Poglia Mileti, Francesca, Mellini, Laura, Sulstarova, Brikela, Villani, Michela, & Singy, Pascal (2019). Exploring barriers to consistent condom use among sub-Saharan African young immigrants in Switzerland, Aids Care, 31(1), 113-116.

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Comment citer cet article ?

Francesca Poglia Mileti, Michela Villani, Laura Mellini, Brikela Sulstarova, Pascal Singy, REISO, Revue d'information sociale, mis en ligne le 28 novembre 2019, https://www.reiso.org/document/5274

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