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Femmes : corps construits et normes d’apparence

Lundi 28.12.2015

Les différences physiques entre hommes et femmes ne suffisent pas à légitimer les inégalités entre les sexes. Des contraintes genrées complètent la hiérarchisation. Comment sont-elles imposées et comment évoluent-elles ?

Par Magali Guillain, étudiante en Sciences sociales à l’Université de Lausanne

De nombreuses différences entre les sexes sont construites au travers des contraintes imposées aux corps [1]. C’est principalement sur les femmes que reposent les contraintes d’apparence [2]. Le terme apparence sera utilisé ici comme l’ensemble de caractères physiques (constants ou variant lentement), d’attitudes corporelles (postures, expressions, mimiques) et d’attributs (vêtements, coiffure, accessoires) propres à un individu (Duflos-Priot cité par Hidri). Cette inégalité s’observe tout au long de la vie d’une femme.

Les différences physiques biologiques entre hommes et femmes tendent à fonder une conception naturaliste des sexes qui se retrouvent figés et hiérarchisés. Ces différences ne suffisent pas à justifier les inégalités et un certain nombre d’arrangements sociaux sont mis en place afin de les légitimer. Le corps et l’apparence de chacun·e revêt donc une fonction sociale, celle d’actualiser, de rendre visible ce qui est considéré comme la division fondamentale de l’espèce humaine : le sexe (Guillaumin). Ce contexte amène à « faire du genre » (« doing gender »), c’est-à-dire à construire des différences qui séparent d’autant plus les sexes et font apparaître comme hétérogènes l’un à l’autre, d’essence différente, les hommes et les femmes (Guillaumin). Cela entraîne à penser le masculin et le féminin comme quelque chose que l’on « est » au sens essentialiste, alors qu’il s’agit plutôt de quelque chose que l’on « fait ». Les normes sociales ainsi construites contraignent les individus à se conformer en fonction de leur sexe. Ces contraintes reposent notamment sur l’apparence des femmes. Le corps des filles subit en effet un dressage extrêmement précis au moyen d’activités sexuellement distinguées et distinguantes (Détrez et Simon). Les individus sont catégorisés dès la naissance et doivent apprendre à se comporter conformément à leur assignation.

Corps de femmes, espace de domination

Sur l’inégalité des rôles esthétiques, la société porte une plus grande importance à la beauté des femmes qu’à celle des hommes. En effet, on attend des femmes qu’elles soient insatisfaites de leur corps et prêtes à faire beaucoup de sacrifices “pour être belles” (Davis citée par Löwy). Une idée déjà mise en avant par Goffman dans les années 70, qui annonçait que l’affaire de l’homme est d’être attiré et celle de la femme d’attirer.

Les femmes continuent donc d’être identifiées à leur corps sexué et à fournir de nombreux efforts dans leur apparence physique. Dans un monde où les normes corporelles sont massivement médiatisées, la mise en (re)présentation de soi représente un véritable enjeu (Hidri). Dans les médias actuels, l’omniprésence de visages et de corps « parfaits » donne une définition de la beauté dont les marges sont plus étroites pour les femmes que pour les hommes.

Avec l’avènement de la société de consommation, les femmes de toutes couches sociales et de tous âges ont acquis le “droit à la beauté”, mais cette démocratisation a du même coup élargi le droit des hommes à [les] sexualiser (Löwy). On constate dès lors une véritable surveillance de l’apparence des femmes. Celles qui ne répondent pas aux standards imposés risquent mépris ou invisibilité. Par conséquent, les femmes semblent toujours convaincues que leur réussite, qu’elle soit amoureuse, sociale ou professionnelle, dépend en tout cas en partie de leur apparence.

Diktat de la minceur et chirurgie esthétique

Selon Löwy, trois points illustrent la persistance de l’inégalité des rôles esthétiques : le contrôle du poids, la chirurgie esthétique et l’attitude envers les signes de vieillissement [3].

Le physique attendu pour une femme est d’être plus mince, petite et légère que l’homme, les caractéristiques physiques requises allant donc par définition vers la différenciation (Guillaumin). Celles dont le corps ne correspond pas aux modèles d’une féminité stéréotypée sont handicapées dans leur vie personnelle et professionnelle, insultées, ridiculisées, critiquées par les hommes et ont une image dégradée d’elles-mêmes (Löwy). Cette obsession, notamment véhiculée par les médias, dénie à une grande proportion de femmes le droit de satisfaire un besoin humain élémentaire : celui de manger à sa faim et d’y prendre plaisir (Bruch cité par Löwy).

La chirurgie esthétique est également révélatrice d’un contrôle social du corps. Elle est utilisée préférentiellement par les femmes qui ont été davantage socialisées à cultiver leur beauté. La chirurgie est liée au désir de changer son physique et par conséquent ses possibilités. Les perspectives des femmes sont plus dépendantes de leur apparence que celles des hommes (Coward repris par Löwy). Ainsi, si la chirurgie répond à un besoin de certaines de mieux se conformer aux normes en vigueur, elle produit également ce besoin et le maintient. On remarque même une augmentation du recours à la chirurgie à des fins professionnelles (Hidri), conséquence directe de l’importance de l’apparence dans le monde du travail et de la plus-value qu’elle peut apporter.

Les inégalités des corps vieillissants

Le vieillissement est une étape durant laquelle le poids des normes se fait particulièrement lourd pour les femmes. Les changements physiques ont en effet un impact genré et entraînent de nouvelles inégalités. Les femmes vieillissantes se retrouvent invisibilisées. Elles disparaissent de la scène sociale et publique et perdent de leur statut (Détrez et Simon, Löwy). Le vieillissement est associé à une perte du pouvoir de séduction des femmes. Il est aussi associé à ce qui en découle puisque le pouvoir de séduction est considéré comme leur principal atout et leur corps comme un « capital » de première importance.

À l’opposé, les normes en vigueur font qu’un homme vieillissant n’est pas forcément considéré comme moins séduisant. C’est même parfois l’inverse qui se produit : rides et cheveux gris ne portant pas toujours préjudice à la virilité. Si le vieillissement masculin est aussi redouté, c’est davantage en raison de la perte de pouvoir liée à la retraite (Löwy). Le statut des femmes décline ainsi plus tôt que celui des hommes. Cet écart souligne que si la valeur d’un homme se mesure principalement à son activité professionnelle, la valeur d’une femme se mesure plutôt à sa capacité à plaire aux hommes, et celle-ci est fortement corrélée à l’âge. Il y a donc une valence différentielle de l’âge en fonction du sexe. Les hommes puissants sont séduisants, les femmes séduisantes sont puissantes et les femmes vieillissantes sont dépourvues de séduction, donc de pouvoir (Hall Jamieson citée par Löwy).

Nouvelles modes ou évolutions ?

Ancrées dans les consciences de chacun·e, ces inégalités sont peu remises en cause dans la vie quotidienne. Si prendre soin de son apparence peut aussi relever du plaisir personnel, il est difficile de refuser toute contrainte, car la peur de la stigmatisation est bien réelle. Certaines observations semblent toutefois être le signe d’une évolution. Par exemple, les cheveux gris sont devenus tendances : des femmes d’âge mûr défilent pour de grands créateurs (Gaultier, Saint Laurent, etc.). Autre exemple, une « Pulp fashion week » existe à Paris depuis 2013, luttant contre la stigmatisation des rondeurs. Apparaît aussi sur les comptes Instagram de célébrités la tendance « no make-up », rapidement suivie par de nombreuses jeunes femmes.

Ces nouvelles pratiques permettront-elles de revoir les standards de beauté de façon plus réaliste ? S’agit-il d’actes subversifs qui pourraient, avec le temps, mener à une petite révolution ? Cette interprétation optimiste est à nuancer. Les femmes « non-conformes » qui défilent aujourd’hui sur ces nouveaux podiums sont par ailleurs bien apprêtées et maquillées. Quant aux jeunes femmes qui postent des photos sans maquillage, elles sont toujours bien « jolies » ! Paradoxalement, existe-t-il alors une nouvelle injonction, celle de s’assumer ? En tentant de se libérer de certaines contraintes, comme la minceur, qui n’ont par ailleurs pas tellement bougé, d’autres contraintes voient le jour. Est-il donc toléré de sortir de la norme ? Dans une certaine mesure. En fait, il s’agirait plutôt de s’en écarter, et ceci à condition de l’assumer haut et fort.

Bibliographie

  • DETREZ, Christine et SIMON, Anne, A leur corps défendant : les femmes à l’épreuve du nouvel ordre moral, Paris, Editions du Seuil, 2006.
  • GUILLAUMIN, Colette, « Le corps construit ». Sexe, race et pratiques du pouvoir. L’idée de nature, Paris, Côté-Femmes, 1992, pp. 117-142.
  • GOFFMAN, Erving, L’arrangement des sexes, trad. de l’anglais par H. Maury, Paris, La Dispute, 2002.
  • HIDRI, Oumaya, « (Trans)former son corps, stratégie d’insertion professionnelle au féminin ? », Formation Emploi, 91, 2005, pp. 31-44. HIDRI, Oumaya, « A la conquête du look de l’emploi. Stratégies d’insertion professionnelle des cadres commerciaux ». Questions de communication, 8, 2005, pp. 281-294.
  • LÖWY, Ilana, « La politique d’inégalité des rôles esthétiques », L’emprise du genre. Masculinité, féminité, inégalité, Paris, La Dispute, 2006, pp. 87-120

[1] Cet article résulte d’un travail réalisé dans le cadre du cours « Introduction aux études genre et théories féministes » de Nadia Lamamra à l’UNIL.

[2] Les hommes sont également contraints, bien que dans une autre mesure que les femmes, par certaines normes d’apparence, mais cela ne sera pas abordé ici.

[3] Il convient toutefois d’adopter un point de vue intersectionnel et ces propos sont à nuancer en fonction d’autres facteurs, notamment la classe sociale. Plus on s’élève dans la hiérarchie sociale, plus on porte de l’intérêt à son apparence (Boltanski cité par Hidri), et la classe dominante véhicule un modèle auquel la classe moyenne est particulièrement sensible.

Cet article appartient au dossier (In)égalités de genre

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