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De l’autistisation des sociétés contemporaines

Jeudi 12.06.2014

Face aux déferlements de stimulations, l’autiste se replie dans un cocon et se défend par des mécanismes de fractionnement de la réalité. Notre société ne serait-elle pas en train d’adopter le même mode de fonctionnement ?

Par Myriam Noël-Winderling, linguiste et neuropsychologue, Genève

Le propre de l’autisme, selon les psychanalystes, serait l’expérience psychique (qui ne correspond pas nécessairement à une coupure réelle du monde externe) d’une séparation, vécue précocement par le nourrisson, alors que le soi est trop faible pour y faire face : avant qu’ait pu s’élaborer la perception de sa distinction d’avec le monde qui l’entoure. Cette expérience installe une terreur contre laquelle il se défend par des mécanismes obsessionnels de fractionnement émotionnel et cognitif.

Divisant les objets en parties les plus petites possibles, ces mécanismes atomisent les émotions qui leur sont liées. Du contact avec un monde peuplé de fragments minuscules, vidés de toute vie, toute possibilité de souffrance se retire. Mais se retire aussi toute perspective de sens et d’existence : l’autiste profond vit dans l’incompréhension de son environnement, sans mot, sans pensée, sans temps, sans souvenir, fusionné au fond de sa bulle avec la part minuscule du monde qu’il peut appréhender. Cet état lui permet à peine de sortir de l’immobilité, mais, selon le degré de gravité du syndrome, pas d’acquérir la totalité des schèmes sensori-moteurs nécessaires à l’apprentissage de l’autonomie.

L’Asperger a acquis le langage et de meilleures capacités de socialisation et de compréhension de son milieu ; mais son mode d’identification adhésive à l’objet (Meltzer, 2004) [1], reliquat des mécanismes obsessionnels primitifs, lui fait « prendre la forme » de ceux auxquels il s’attache, sur le mode du mimétisme et du collage de surface à surface. En fait d’identification, il se fourvoie dans des jeux de miroirs. Il n’élabore pas la caisse de résonnance des processus introjectifs, permettant d’accueillir les nuances des émotions, les transformations de l’objet, et pourvoyant une trame de lecture de l’expérience qui rende compte du monde interne et des apports externes.

Des stimulations trop intenses et trop complexes

Selon la « théorie du monde intense » issue des neurosciences (Markram et Markram, 2010), l’autisme résulterait d’une hyperréactivité dans les modules cérébraux élémentaires du cortex, responsable d’une hyperacuité sensorielle déployée selon les modalités : toucher, odeurs, bruits… L’information resterait traitée localement, en îlots, au lieu d’être échangée avec des aires distantes et résumée globalement sous le contrôle exécutif des lobes frontaux. À ces perceptions intenses et fragmentaires s’associerait une réactivité émotionnelle trop élevée du fait d’un hyperfonctionnement de l’amygdale. Face à ce déferlement de sensations et d’excitations, l’autiste se replierait dans un cocon.

Quelle que soit la source supposée du trouble autistique, le monde qui échoit à l’autiste est intense et peu lisible. Des stimulations qui lui parviennent, celles émises par des humains sont les plus complexes et les plus difficiles à interpréter. Le présupposé de tout contact interpersonnel est qu’en autrui, on va trouver un ami, un sauveur plus qu’un prédateur ; sans quoi chacun fuirait l’autre sans perspective de rencontre. Tout effort de civilisation repose sur cette pétition de principe, et sur le processus décisionnel implicite qui la précède. L’autre sera-t-il un allié ou un ennemi ? C’est cette décision cruciale qui est impossible à l’autiste (Noël-Winderling, 2014). Dans l’incertitude, il tangue au bord du monde, au bord de l’autre qui reste à jamais cet étranger à l’intériorité mystérieuse dont les profondeurs lui échappent. S’il s’adapte, c’est en adhérant aux plus factuels des détails. Son registre émotionnel demeure secret et ne se développe pas dans la relation. Déconcerté de vivre, le monde lui paraît la scène de ballets empesés, de simulacres sans joie.

L’humain se tresse des brins du langage, de l’action et du désir qui le portent à la rencontre du reste et à la découverte de soi. La subjectivation est le concept psychanalytique (Cahn, 1998) qui désigne le processus, toujours en devenir, par lequel le sujet s’approprie son espace psychique et les événements externes qui viennent le transformer ; processus double, actif et passif, puisque le sujet se dessine à la fois comme l’agent de l’action qui fomente son milieu, et le vassal du réel, toujours inféodé à une part du monde qu’il ne peut subjuguer. La subjectivité se dessine comme un espace privatif ouvert, jamais prédéterminé, toujours restructuré par les ébranlements venus du contact avec le monde.

Sous le poids des données surmultipliées

Les sociétés occidentales se transforment exponentiellement en milieux autistisants depuis la fin de la première guerre mondiale. À la faveur des technologies, la vitesse des déplacements, la profusion des stimulations sensorielles, la sarabande des activités, des informations et des discours, la démultiplication du réel par les univers virtuels des médias et de l’informatique, la mondialisation des cadres du travail et du lien social font ployer l’individu sous le poids de données surmultipliées. Jamais vraiment il ne ferme les yeux, toujours captifs de l’écran de sa tablette ou de quelque éclairage public. La ville vrombit en bruit de fond, et c’est une musique dépourvue de silence qui se déverse, compressée numériquement, dans son casque.

Dans le monde intense des sociétés contemporaines, l’individu ne s’identifie plus sur le mode névrotique de l’assimilation, toujours balancée par la pulsion, d’une autorité, d’une éducation, dans une continuité du sentiment de soi-même que la stabilité de l’environnement confirmerait. Sa place de travail, s’il en a, ne tient qu’à un fil. L’information lui confirme en continu que sa terre est une poudrière. L’espace de la subjectivité est miné : dès le deuxième tiers du XXe siècle fleurissent les troubles narcissiques identitaires, états-limites et autres pathologies de la subjectivation. Entre déni, clivage, projection et idéalisation, les représentations d’autrui et de soi se font incertaines. Les composants de la vie psychique sont attaqués séparément en tant qu’instances passées sous contrôle, ne disposant plus de leur souplesse. Désirs conformes aux produits proposés par la société de consommation, langage relayant la doxa, pulsion d’agir canalisée dans une gamme étroite de conduites prescrites : leur liaison forme un appareil psychique marqué par l’impuissance et l’absence d’autonomie.

Face à l’échec de pouvoir saisir le réel dans un environnement qui le confine à l’impuissance, le sujet n’a d’autre choix que celui, autistique, de se morceler entre les multiples identifications mimétiques aux « images de soi » que lui propose l’appareil sociétal. Il se résume aux veines sclérosées des processus et des comportements dans lesquels il est pris sans pouvoir se déprendre, sujet assujetti mais jamais agent. La multiplicité de ses pseudo-identités le perd dans la pseudo-multiplicité de ses mondes effilochés. Le résultat de cette prolifération, lorsqu’elle coïncide avec celle des populations, n’est pas seulement la diffraction des esprits. Aux conditions de surpâturage que réalise l’évolution démographique de la planète, répondent les mécanismes régulateurs habituels : épidémies, pandémies, guerres, affaiblissement des tissus sociaux déchirés sous la pression du nombre. La disparition de la nécessité de proximité physique comme base du lien social, distribué entre l’anonymat urbain et les réseaux sociaux du Net, achève le lent divorce de l’homme d’avec son humanité, consommé lorsque son cerveau ne génère plus de signal électrique d’alerte à l’exposition à la violence.

Un entourage matériel et humain illisible

C’est la désensibilisation neuronale mise en évidence par des travaux neuroscientifiques récents (Engelhardt et coll., 2011) mesurant les réactions physiologiques et émotionnelles à la violence. Chez des sujets exposés, régulièrement ou non, à des jeux vidéo violents, l’onde P3 (qui signale une activité cérébrale, et s’amplifie normalement en présence de stimulations violentes) est affaiblie. Invités à infliger des stimuli douloureux à des tiers, ils les font plus intensément souffrir que ceux qui n’ont pas été exposés au jeu violent. Ces études démontrent l’effet d’accoutumance du spectacle réitéré de la violence qui envahit, bien au-delà des jeux vidéo, la totalité de notre environnement, médiatique en tout cas. Le citoyen de demain, marionnette remontée par des mouvements aveugles, dont l’appareil cognitif sera laminé par le burn-out auquel le conduit l’organisation du travail, aura, c’est à craindre, de plus en plus de mal à résoudre l’équation originelle : autrui, sauveur ou prédateur ? Il sera, c’est à craindre, acculé à la terreur, comme l’autiste, dans l’illisibilité de son entourage matériel et humain. Prêt à être entraîné sans broncher dans quelque dispositif d’abattage de boucherie qu’il n’aura pas vu venir, prêt au meurtre, enfermé dans la citadelle de papier d’une solitude létale.

L’autiste pathologique, l’autiste profond n’a d’autre ressource que de se reclure, face au monde intense, dans sa capsule ; c’est en elle, fusionné à un fragment de son objet d’amour, qu’il trouve la force de respirer. Son souffle est ténu, et sa main, trop faible pour saisir la matière du monde dont il reste dépendant. L’individu des sociétés autistisées a tout intérêt à préserver, au fond de lui, ce minuscule noyau duquel, à l’aube de la vie, s’élève le geste qui amène à tâtons à la rencontre du monde et sans lequel aucune survie n’est possible.

[1] Bibliographie sélective :

  • Cahn, R. (1998). L’adolescent dans la psychanalyse : l’aventure de la subjectivation. Paris : PUF.
  • Engelhardt, C. R., Bartholow, B. D., Kerr, G. T. & Bushman, B. J. (2011). This is your brain on violent video-games : neural desensitization to violence predicts increased aggression following violent video-game exposure. Journal of Experimental Social Psychology, 47 (5), 1033-1036.
  • Markram, K. & Markram, H. (2010). The intense world theory – a unifying theory of the neurobiology of autism. Frontiers in Human Neuroscience, 4 (224), 1-29.
  • Meltzer, D., Bremer, J., Hoxter, S., Weddell, D. & Wittenberg, I. (2004). Explorations dans le monde de l’autisme (Trad.). Paris : Payot. (Œuvre originale publiée en 1975).
  • Noël-Winderling, M. (2014). Autisme et syndrome d’Asperger. Un autre regard sur l’humanité. Toulouse : érès. Présentation sur REISO.

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