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La colocation pour apprendre l’indépendance

Lundi 28.01.2019

De jeunes adultes recourent à la colocation avec soutien éducatif durant leurs études ou leur premier emploi. Une recherche explique comment se construit la cohabitation au quotidien. Elle identifie aussi les sources de conflits.

Par Laure Infante, mémoire de Master HES-SO en travail social, Genève

La transition de l’adolescence à l’âge adulte est aujourd’hui un processus d’expérimentation qui prend du temps et dans lequel il n’est pas rare d’être confronté à des difficultés liées à la situation économique, professionnelle et résidentielle. Bien que cette transition concerne la population en général et que la majorité des jeunes accèdent graduellement à l’indépendance, le chemin vers l’autonomie et l’âge adulte n’est pas toujours linéaire. Certains en font l’expérience au fil d’un parcours plus compliqué. En Suisse, s’il est attendu des politiques publiques que les personnes de moins de 25 ans soient soutenues par leur parents, les jeunes adultes ne bénéficiant pas d’un soutien familial pour leurs ressources financières et leur logement doivent alors s’en remettre au minima des aides de l’État.

Les principales difficultés rencontrées par les jeunes adultes en ce qui concerne le logement renvoient à leur situation instable de personnes en formation et/ou n’ayant pas un emploi fixe ainsi qu’à leurs ressources économiques qui ne suffisent pas à satisfaire les modalités d’obtention d’un bail à loyer.

Dans ma recherche [1], je me suis intéressée à une institution publique genevoise proposant des logements en colocation dont les conditions d’accès sont liées à un projet de formation ou de premier emploi pour des jeunes adultes entre 18 et 25 ans. Les locataires de ces appartements bénéficient également d’un soutien éducatif qui prend la forme d’entretiens individuels et collectifs, une fois par mois. En juillet 2017, cette institution disposait de trois appartements pour un total de douze locataires.

La question relative à l’expérience de l’autonomie des jeunes dans ce contexte a été traitée par une enquête de type anthropologique sur une période de trois mois. Des entretiens ainsi que des observations dans des situations de vie quotidienne ont été réalisés auprès de deux professionnels et cinq jeunes adultes habitant en colocation.

Les informations récoltées ont été analysées à travers cinq axes abordant successivement le soutien éducatif, le rapport entre les locataires et l’éducateur, l’expérience que les jeunes font de la colocation, l’acquisition et le développement de l’autonomie à travers la vie en colocation, les aides financières et la gestion des ressources ainsi que le soutien lié aux relations entre colocataires.

L’expérience de la vie en colocation

Les jeunes adultes qui habitent en colocation n’ont pas choisi de vivre les uns avec les autres, car le processus pour avoir une chambre ne le leur permet pas. Lorsqu’une chambre se libère dans les appartements, elle est attribuée selon la place que la personne occupe dans la liste d’attente. Aussi, il ne suffit pas que les jeunes se retrouvent sous le même toit pour que naisse aussitôt une organisation dans laquelle chacun trouve sa place en ayant l’occasion de mettre en avant ses compétences. En vivant ensemble, ces jeunes adultes confrontent leurs manières de faire et sont obligés de se créer une norme commune pour que l’organisation de la colocation fonctionne. Si certaines habitudes sont difficilement remises en cause, car profondément ancrées dans leur «habitus» (Bourdieu, 1979) [2], la colocation peut présenter une occasion d’en modifier d’autres.

Selon les locataires, les difficultés de la colocation relèvent avant tout de l’organisation commune, du respect des uns envers les autres et de la gestion de différents conflits souvent en lien avec la répartition des espaces communs. Si les difficultés liées à la vie commune sont facilement abordées, les jeunes reconnaissent que cette expérience, jugée comme n’étant pas évidente, leur a permis d’acquérir une meilleure communication mais surtout une meilleure affirmation de soi.

Bien que certains jeunes justifient leur choix de la colocation par le désir de ne pas vivre seul, cette solution de logement semble tout de même être choisie parce qu’elle répond à des contraintes économiques. Suite à cette expérience, la plupart des locataires admettent être en recherche d’un logement individuel ou en colocation avec des personnes de leur choix.

Les locataires relèvent également le défi que présente parfois le partage du logement par rapport à un besoin d’intimité. En ce sens, ils ont tendance à investir leur chambre de façon spectaculaire, à tel point que les espaces communs deviennent de simples lieux de passage dans lesquels ils se croisent par hasard. Les espaces d’intimité sont importants et les chambres deviennent un petit monde «à soi». Ces espaces privés représentent un environnement dans lequel les jeunes adultes se sentent en sécurité. Les situations imposées dans les lieux communs par les autres locataires donnent parfois naissance à un sentiment d’insécurité. Cela se présente, par exemple, lorsqu’un locataire invite un trop grand nombre de personnes dans le logement et que ceci s’accompagne de consommation excessive de produits tel que l’alcool et le cannabis dans les pièces communes.

Les facettes du travail éducatif

Ces appartements sont des lieux dans lesquels la présence distante d’un éducateur offre la possibilité de bénéficier d’un filet de sécurité tout en se formant et en expérimentant plusieurs dimensions de la vie d’adulte, comme c’est le cas pour ceux qui vivent encore chez leurs parents. Les locataires attribuent différents rôles à l’éducateur. Il est ainsi perçu comme un «contrôleur» qui vient s’assurer de l’évolution de la situation des jeunes mais aussi de l’hygiène de l’appartement. L’accompagnement éducatif vise en effet à garder un œil sur la situation des jeunes en s’informant de l’évolution de leur situation et des démarches qu’ils entreprennent. L’accès au logement est tout de même conditionné par leur inscription dans un projet de formation ou d’emploi qu’il s’agit de suivre.

Ce rôle de contrôle n’est pas l’unique fonction de l’éducateur. Pour certains, il est aussi l’interprète qui rend possible une compréhension du monde qui les entoure. Il n’est pas rare que les locataires attendent le travailleur social pour régler des aspects administratifs qu’ils comprennent mal. Quant à la complexité de la vie en colocation, elle amène parfois la cristallisation des rapports entre les jeunes qui ne parviennent plus à rétablir le dialogue. L’éducateur fait alors office de médiateur dans ces situations conflictuelles ou dans le rappel des règles, notamment de respect, qui favorisent le vivre ensemble.

De toutes les fonctions qui caractérisent le rôle de l’éducateur, c’est sans doute la flexibilité qui rend le mieux compte de son activité. Il ne s’agit pas pour lui de remplir un rôle préétabli mais au contraire de construire son intervention selon les besoins tant sur le plan individuel que collectif. Le soutien éducatif a ici comme objectif d’accompagner les jeunes à travers la multitude de situations qu’ils vivent ensemble. Il s’agit de les soutenir dans leurs expérimentations de différents aspects de la vie pour que leur autonomie se construise de façon progressive. Ceci sans oublier que la colocation n’est en réalité qu’une expérience parmi celles que ces locataires vivront au long de leur vie.

Un lieu de vie stable pour se construire

Pour les jeunes adultes travailleurs ou en formation, ce type de colocation est assorti d’un loyer bon marché et plus bas que ceux pratiqués sur le territoire genevois. Du fait que ces hébergements ne sont pas limités dans le temps, les locataires partent lorsqu’ils le souhaitent ou qu’ils ont les moyens de le faire. Ils ont ainsi la garantie de bénéficier d’un lieu de vie stable dans la durée et peuvent se consacrer à d’autres aspects de leur vie afin d’acquérir d’avantage d’autonomie et d’indépendance.

Le développement d’un plus grand nombre de structures avec un soutien éducatif permettrait d’accompagner les jeunes en transition à la vie adulte dans un cadre bienveillant tout en étant suivis et conseillés sur leurs projets et l'évolution de leur situation.

[1] Laure Infante : « Sur le chemin de l’autonomie. Enquête auprès de jeunes adultes vivant en colocation dans des appartements à soutien éducatif », mémoire de Master of Arts HES-SO en Travail social, dirigé par la professeure Laurence Ossipow, HETS, Genève, 2018, 85 pages.

[2] Bourdieu, P. (1979). La distinction : critique sociale du jugement. Paris : Editions de Minuit.

Comment citer cet article ?

Laure Infante, «La colocation pour apprendre l’indépendance», REISO, Revue d'information sociale, mis en ligne le 28 janvier 2019, https://www.reiso.org/document/3971

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