Enfance: prévenir les violences sportives
© Yekatseryna / Adobe Stock
Longtemps banalisées, les violences dans le sport touchent massivement les mineur·es. En s’appuyant sur une recherche menée dans le canton de Vaud, cet article éclaire les mécanismes en jeu et les leviers concrets de prévention.
Par Fabio Cornelio, stagiaire en psychologie, Observatoire de la maltraitance envers les enfants, Université de Lausanne
Les pratiques sportives sont souvent perçues comme des espaces favorisant des opportunités de camaraderie, d’épanouissement, de développement personnel ou encore de performance. Cependant, le contexte sportif devient parfois le lieu de violences interpersonnelles [1]. Qu’elles soient psychologiques, physiques ou sexuelles, ces violences touchent, dans cet environnement, particulièrement les mineur·es.
Cette exposition accrue s’explique en partie par des situations d’asymétrie relationnelle entre les personnes impliquées. Ce déséquilibre peut découler de l’âge, de la force physique, du statut d’autorité ou du niveau d’expérience. Souvent, il est renforcé par des dynamiques liées à la pression, à la performance, au respect strict de l’autorité ou encore à l’isolement induit par certains contextes comme les compétitions, les camps et les déplacements (Institut national de santé publique du Québec [INSPQ], 2023). À cela s’ajoutent le déficit de sensibilisation et la banalisation de certaines formes de violence entre pair·es, qui contribuent à accroître les risques de violence dans ces environnements (INSPQ, 2023).
La littérature scientifique internationale indique une prévalence élevée des violences envers les mineur·es, tous niveaux et toutes disciplines confondues. Par exemple, Vertommen et collègues (2023) révèlent que 75% des jeunes ayant pratiqué un sport organisé avant l’âge de 18 ans rapportent avoir subi au moins une forme de violence interpersonnelle. Le sport organisé désigne ici une pratique rattachée à un club ou à une organisation sportive récréative ou compétitive, impliquant un entraînement ou un enseignement assuré par un·e adulte (Vertommen et al 2023).
En Suisse romande, une étude de Hauw et al. (2024) montre que, avant l’âge de 18 ans, 87,5% des jeunes sportif·ves interrogé·es ont subi des violences psychologiques, 37,7% des violences physiques et 32,8% des violences sexuelles. Ces actes peuvent survenir entre pair·es, dans la relation entraîneur·e-athlète ou encore dans des contextes périphériques à la pratique sportive, comme les interactions informelles entre athlètes. Ces dernières sont moins visibles et plus difficiles à identifier. (Bjørnseth et Szabo, 2018 ; Gaedicke et al., 2021).
Dans ce contexte, le projet « Vécu des jeunes dans le sport vaudois » (VSV) examine les expériences de violences vécues ou observées pendant la minorité dans le cadre d’une pratique sportive organisée. Basée sur une approche méthodologique mixte, combinant des questionnaires quantitatifs et des entretiens qualitatifs, cette recherche innovante menée par l’Observatoire de la maltraitance envers les enfants (OME) de l’Université de Lausanne et une équipe interdisciplinaire [2] vise à identifier les contextes et dynamiques à risque afin de renforcer les capacités d’intervention. Elle poursuit quatre objectifs principaux : évaluer la fréquence des situations de violence vécues directement ou indirectement dans le sport organisé avant l’âge de 18 ans dans le canton de Vaud ; documenter la situation spécifique ; comprendre les dynamiques relationnelles et les configurations propices à l’émergence de violences à partir des récits de jeunes ; et contribuer à l’élaboration de mesures de prévention concrètes et adaptées aux réalités du terrain.
Invisibilisation des violences interpersonnelles
Dans le sport, les violences interpersonnelles restent souvent peu visibles, car banalisées, mais aussi parce qu’elles demeurent difficiles à définir et à mesurer, en particulier lorsqu’il s’agit de violences psychologiques. Certaines pratiques potentiellement humiliantes entre jeunes sont tolérées comme des « jeux » ou des rites d’intégration (Gillett, 2020). Ces violences sont même parfois justifiées par l’exigence de la quête à la performance. Cette normalisation de la violence concerne l’ensemble de la communauté sportive, à savoir, les jeunes, les entraîneur·es, les parents ou autres encadrant·es, et contribue à son impunité (Gauthier et al., 2021).
Plusieurs facteurs augmentent le risque d’exposition à la violence : le genre, l’orientation sexuelle, le niveau de compétition, le type de sport ou encore l’appartenance à une minorité (INSPQ, 2023). Les personnes en situation de handicap y sont également particulièrement exposées. Une étude de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES, 2021) en France indique que 7,3% d’entre elles ont subi des violences physiques et/ou sexuelles, contre 5,1% dans la population générale. Les femmes en situation de handicap sont encore plus exposées : 9% en ont été victimes, contre 5,8% des femmes valides (DREES, 2021).
Une approche à trois niveaux
Pour réagir contre les violences chez les jeunes dans le sport vaudois, une approche globale de prévention s’avère indispensable, comme le souligne l’étude VSV. Celle-ci repose sur trois niveaux complémentaires.
La prévention primaire cherche à éviter l’apparition des violences en agissant sur les conditions de pratique : sensibilisation des jeunes, des entraîneur·es et des familles, promotion d’un environnement respectueux, et élaboration de règles partagées dans les clubs. La prévention secondaire cherche à détecter précocement les signaux de violence ou de mal-être et à intervenir rapidement. Enfin, la prévention tertiaire concerne l’après-coup : elle consiste à accompagner les victimes dans leur reconstruction, à proposer un suivi adapté, et à prévenir les récidives.
Données et récits pour mieux saisir le phénomène
Le projet VSV se distingue par son approche méthodologique mixte, combinant des données quantitatives issues de questionnaires à large échelle et des données qualitatives recueillies par des entretiens approfondis et des groupes de discussion. Cette démarche permet non seulement d’estimer la prévalence des différentes formes de violences présentes dans le sport organisé, mais aussi d’analyser finement les dynamiques relationnelles, les contextes et les perceptions des jeunes concerné·es, des parents et des entraîneur·es.
Cette articulation entre analyses quantitative et qualitative, encore rarement mobilisée conjointement dans les études sur les violences en contexte sportif, constitue un atout majeur pour mieux appréhender la complexité du phénomène. En croisant chiffres et récits, elle contribue à dépasser une lecture strictement statistique ou basée sur des témoignages isolés, favorisant ainsi une compréhension intégrée et approfondie des mécanismes d’émergence et de maintien des violences.
Vers des environnements sportifs plus sûrs
Plutôt que de s’arrêter à un constat, le projet VSV ouvre des perspectives opérationnelles pour renforcer la prévention des violences dans le sport organisé chez les mineur·es. En identifiant les contextes, situations et facteurs personnels favorisant leur émergence, l’étude contribue à éclairer les leviers d’actions disponibles.
Ces enseignements permettront de sensibiliser les jeunes dès leurs premiers engagements sportifs, de renforcer la formation des personnes encadrantes et de créer des espaces sécurisés d’écoute et de parole. Pour produire un impact durable et spécifique à ce public, ces actions devront être expérimentées sur le terrain, ajustées à partir des retours des actrices et acteurs concerné·es, et évaluées dans le temps.
Enfin, ces pistes gagneront aussi à être approfondies par des recherches futures afin d’en mesurer l’efficacité, d’identifier les freins et leviers de mise en œuvre et d’envisager leur transposition à d’autres contextes. En soutenant une culture de la prévention ancrée dans les réalités du terrain, le projet VSV participe à la construction d’environnements sportifs plus sûrs, respectueux et équitables.
Pour participer à l’étude : https://go.unil.ch/ome-vsv
Références
- Bjørnseth, I., & Szabo, A. (2018). Sexual violence against children in sports and exercise: A systematic literature review. Journal of Child Sexual Abuse, 27(4), 365–385.
- Constandt, B., Gielis, E., Vertommen, T., & Parent, S. (2024). Interpersonal violence in sport: Understanding the public health impact and paving the way forward. Health Promotion International, 39(1), daae002.
- Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques. (2021, April 15). Programme d’études et d’enquêtes 2021 de la DREES [Rapport].
- Gaedicke, S., Kirsch, J. M., & Brettschneider, W.-D. (2021). Violence experienced in organized sport among German adolescents: Extent and characteristics. Child Abuse & Neglect, 117, 105083.
- Gauthier, J.-A., Yakoubian, J., Roman, P., Cerchia, F., Tercier, S., & Depallens, S. (2021). Évaluation de situations de maltraitance par de jeunes athlètes : Une approche innovante associée aux Jeux Olympiques de la Jeunesse 2020. STAPS, 134(1), 103–126.
- Gillett, R. (2020, February 6). The traditions that can turn toxic. BBC Worklife.
- Hauw, D., Marsollier, É., & Crettaz von Roten, F. (2024). La violence interpersonnelle à l’encontre des jeunes sportifs européens : Prévalence et gravité de la situation en Suisse romande. European Review of Applied Psychology, 74(4), 100930.
- Institut national de santé publique du Québec. (2023). Violence interpersonnelle chez les jeunes en contexte sportif.
- Krug, E. G., Mercy, J. A., Dahlberg, L. L., Zwi, A. B., & Lozano, R. (2002). World report on violence and health. World Health Organization. Revue dans The Lancet, 360(9339), 1083– 1088.
- Vertommen, T., Parent, S., & Hartill, M. (2023). Prevalence of interpersonal violence against children in sport in six European countries. Child Abuse & Neglect, 146, 106513.
[1] Constand et al. (2024) définissent la violence interpersonnelle comme « une violence perpétrée par des inconnus ou des connaissances, dirigée contre des individus au sein de la communauté sportive », ce qui englobe de nombreuses situations vécues par les les mineur·es.
[2] Ce projet est financé par le canton de Vaud.
Lire également :
- Gaëlle Aeby et al., «Lutter contre la violence sexualisée en institution», REISO, Revue d'information sociale, publié le 16 octobre 2025
- Lorraine Odier et al., «Participer à sa protection, un droit de l’enfant», REISO, Revue d'information sociale, publié le 30 juin 2025
- Magali Grossenbacher et Louisa Sang, «Enfants en mouvement, avenir en santé», REISO, Revue d'information sociale, publié le 23 décembre 2024
- Mathieu Pellouchoud, «Coacher soutient l'insertion socioprofessionnelle», REISO, Revue d'information sociale, publié le 7 octobre 2024
- Alexandra Bersier-Balz et Carine Vuitel, «Enfance: faire rimer activité physique et sécurité», REISO, Revue d'information sociale, publié le 29 août 2024
- Stéphane Tercier et Philippe Furrer, «Susciter l’envie de bouger au cœur de la ville», REISO, Revue d'information sociale, publié le 25 janvier 2024
Votre avis nous intéresse
Comment citer cet article ?
Fabio Cornelio, «Enfance: prévenir les violences sportives», REISO, Revue d'information sociale, publié le 2 avril 2026, https://www.reiso.org/document/15298
