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Ces enfants qui dérangent et inquiètent

Mardi 15.03.2011

Dans la problématique des « enfants qui dérangent », un moment spécifique de la socialisation de l’enfant paraît cristalliser les difficultés : le passage de la crèche à l’école enfantine.

Par Brigitte Vittori, chargée d’enseignement et de formation, responsable du réseau local Socialisation des mineurs, HETS, Genève

Un des buts de la journée d’études « Regards croisés sur nos inquiétudes » de juin 2010 à la Haute Ecole en Travail social de Genève, parfaitement atteint, a consisté à réunir autour d’une même préoccupation des travailleurs sociaux, des médecins-chefs de service, des chercheurs, des éducateurs, des infirmières scolaires, des responsables de la scolarité, des éducateurs du jeune enfant, des sociologues, des parents, des enseignants au primaire et des étudiants en travail social.

Et le débat a eu lieu… En effet, sur cette thématique délicate, les réflexions et les prises de position ont été étayées par les intervenants issus de diverses disciplines, mais également par les débats nourris avec la salle. Les constats ont été parfois nuancés selon les fonctions des personnes présentes, mais nous avons assisté durant la journée à la construction d’un positionnement largement convergent sur deux éléments essentiels :

1. Le XXIe siècle, ère des normes sociales impératives ?

Premièrement, l’assemblée s’est entendue sur le fait que les normes attendues à propos des conduites enfantines ont passablement changé dans de nombreux espaces sociaux tant publics que privés. Elles posent des exigences à la fois plus variées et plus contraignantes envers les enfants, des pressions à la réussite, des procédures de contrôle pour les professionnels, des standards médicaux affinés, l’utilisation de termes nouveaux (« compétences parentales », « hyperactivité », par exemple), des politiques publiques de prévention renforcées et ciblées.

Ces attentes multiples ont sans aucun doute un fort impact sur la définition de ce qu’est un « trouble des conduites sociales », de ce qui dérange et/ou de ce qui inquiète, de ce qui doit être traité, voire de ce qui doit être anticipé. Sans nier les réalités quotidiennes et certains comportements qui posent problème dans l’école d’aujourd’hui, il a été relevé que les conduites des enfants actuels ne sont pas si différentes ni plus préoccupantes que celles des générations précédentes ; l’émergence de ce souci étant probablement induit aujourd’hui par le regard posé sur l’enfance dans un contexte de mutations sociales profondes.

2. Le phénomène des adultes dépassés ?

Deuxième convergence : le déplacement de la cible. Dans les espaces sociaux institutionnels, tels que la crèche ou l’école, le phénomène des enfants « turbulents » ou dérangeants est reconnu comme problématique. Il faut toutefois tenir compte du fait que, outre les difficultés réelles de certains enfants, une partie du problème se situe aussi dans les attentes parfois démesurées et contradictoires des adultes et des divers professionnels qui s’en occupent. De là à stipuler que le questionnement sur le sens et les conditions de travail dans l’accueil et l’accompagnement social et scolaire des enfants et de leurs familles devrait précéder les interventions massives, voire des interventions stigmatisantes, il n’y a qu’un pas. Ce pas, l’assemblée l’a franchi sans effort.

Une préoccupation citoyenne

Le forte participation (130 personnes) a confirmé le fait qu’un espace de débat pluridisciplinaire est nécessaire pour éviter les enjeux d’appartenance corporatiste. La qualité, la diversité et la rigueur des propos de la journée a de plus montré que la préoccupation est partagée, particulièrement en ce qui concerne l’impact des définitions et des traitements des troubles des conduites sociales des enfants. Ainsi le débat peut désormais dépasser les préoccupations professionnelles et inclure un questionnement citoyen.

L’augmentation actuelle des troubles des conduites chez les enfants est qualifiée parfois rapidement d’évidence. Or, l’approfondissement mené par les multiples partenaires a mis en lumière les enjeux sous-jacents de cette « évidence ». Cela implique dès lors de déconstruire cette réalité socialement, médicalement et politiquement construite. Citons au moins deux points sur lesquels la société peut s’interroger et se positionner : une certaine banalisation de la médication des enfants et le contexte socio-politique de signalisation accrue des déviances en général dans lequel cette problématique a émergé.

Surveillance des familles défavorisées ?

Dans plusieurs pays, de nouvelles politiques publiques de dépistage systématique des troubles des conduites de l’enfant se développent ; elles visent particulièrement les familles à statut précaire et les mères élevant seules leurs enfants. Cette émergence a incité, dès 2008, un groupe d’acteurs sociaux-médicaux-éducatifs-politiques genevois à questionner le sens du dépistage précoce et des programmes de prévention qui y font suite. La légitimité de cette préoccupation est confirmée par les propos tenus lors de la journée par Michel Parazelli, enseignant en travail social à l’Université de Québec et pourfendeur des politiques canadienne et française d’encadrement des familles précarisées.

Nous ne pouvons que le suivre quand il avance que les fondements de ces politiques, sous couvert d’égalité des chances, consistent plus souvent à lier la mise en place de systèmes de prévention des troubles des conduites des tout petits à la prévention de la délinquance à adolescence. Un mode d’action bien peu éthique et assez problématique.


- Sur ce sujet, lire également le point de vue médical présenté sur REISO par Olivier Halfon : Les enfants qu’on n’invite pas aux anniversaires

Les Actes de la journée seront bientôt disponibles.

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