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Adultes aînés : les grands oubliés de la formation

Jeudi 28.08.2014

Il est urgent de créer un vrai espace de formation des adultes aînés. Un espace reconnu et élargi qui nous oblige à repenser la vieillesse et, surtout, les raisons éthiques et citoyennes de se former pendant toute la vie.

Par Roland J. Campiche, professeur honoraire de l’Université de Lausanne, Uni3, Lausanne

Les idées toutes faites limitent la compréhension du vieillissement à un processus de perte, voire à un temps d’agonie ! Dans cet article et dans l’ouvrage qu’il présente, nous désignons les cohortes de ce nouvel âge par l’expression « adultes aînés » pour stipuler qu’il s’agit d’acteurs sociaux à part entière et non d’une espèce à protéger. Car un défi nous est lancé par ces bouleversements touchant le cours de l’existence. Comment marier cette nouvelle réalité au droit conféré à chacun et à chacune de recevoir une formation la vie durant. Autant il apparaît « naturel » que les enfants dès 4 ans entrent dans un système de formation, autant il apparaît « normal » que les personnes ayant dépassé les 65 ans n’apparaissent plus dans les statistiques de la formation continue. Après la mort sociale, voici la mort cognitive !

Mais le défi va bien au-delà. En abordant le droit à la formation des adultes aînés, c’est le statut et la raison d’être du savoir et de sa diffusion qui entrent en discussion. S’agit-il d’un droit visant exclusivement la socialisation primaire et la préparation à l’exercice d’une profession rémunérée ou d’un droit plus large, favorisant la vie, l’épanouissement personnel et la participation citoyenne à la vie de la société ?

Depuis les années 1970, les Universités du Troisième Age (Uni3) ou Universités des Seniors tentent un peu partout en Europe et en Amérique du Nord d’offrir aux adultes aînés des programmes d’« apprentissage la vie durant », idée chère aux organisations internationales, mais quasi ignorée sur le plan national. Même si elles sont le plus souvent liées par un accord avec une université locale, ces universités n’apparaissent pas dans l’organigramme du système de formation. Plus est, elles ne touchent qu’une partie infime de la population concernée, faute de moyens et de soutiens suffisants.

De la formation professionnelle…

A quoi attribuer la résistance de cette inscription dans le système de formation ? Premièrement aux représentations touchant l’âge de la retraite. Deuxièmement à la tendance croissante de lier formation et exercice d’une profession rémunérée, illustration de la prééminence dans notre société du « Dieu Dollar » comme le chantait Gilles, le poète vaudois. Entamée avec l’objectif de justifier l’existence d’un espace de formation pour les seniors, notre recherche s’est vue pousser insensiblement à viser plus large. Elle questionne la philosophie qui nourrit la raison d’être de la formation et de la communication du savoir. Et elle oblige à se poser une question essentielle : au fond, pourquoi est-ce qu’on apprend ?

Pour Dominique Kern, « à l’intérieur des sciences de l’éducation françaises, les adultes âgés ne sont pris en compte que par un nombre très restreint de chercheurs et l’enseignement universitaire de cette approche est très peu répandu. Dans le domaine sociologique, les universitaires s’intéressant à la question de la formation des adultes âgés ne se situent pas dans le réseau thématique qui traite l’éducation et la formation mais dans celui qui s’intéresse au vieillissement et aux parcours de vie. Tenant compte de ces faits, le développement d’une discipline s’intéressant à la formation des adultes âgés en partant non de la variable “âge” mais de la variable “formation” représente une option intéressante. » [1]

Ce constat porte sur la France, mais on peut l’appliquer sans autre à la Suisse et probablement avec des nuances à l’ensemble de l’Europe et du monde. L’absence de la problématique, voire de toute mention de la formation des adultes aînés dans la récente Loi fédérale sur les hautes écoles et dans la Loi fédérale en gestation sur la formation continue en constitue une démonstration suffisante. En Suisse, le cercle des initiés se limite aux responsables des Uni3, à quelques dirigeants de hautes écoles et à quelques rares politicien·ne·s. A quoi attribuer cet état de fait ? On peut avancer quelques hypothèses.

  1. Le manque d’information. A considérer le nombre d’articles portant sur le vieillissement de la population suisse et mondiale, on a peine à retenir ce type d’explication. Les données concernant la part croissante des adultes aînés dans la pyramide des âges sont répétées à l’envi. Les résultats des enquêtes sur l’amélioration de la santé des « personnes âgées » sont largement diffusés. Donc, il faut chercher ailleurs.
  2. Les représentations des retraités. La retraite apparaît toujours comme le passage à une période de non-faire justifiée par le droit à un repos bien mérité après une existence de dur labeur. Par rapport à ces « retraités », la société se sent un devoir d’assistance économique (AVS, pension), médicale (soins à domicile, EMS) et sociale (animation des loisirs). Même quand on est conscient du rôle social des retraités (prise en charge des petits-enfants et de la vie associative), l’idée qu’ils ont besoin de continuer à se former pour exercer ces responsabilités ne s’est pas imposée, sans compter qu’ils ont besoin se former simplement pour vivre. Les retraités ne sont plus considérés comme des adultes, ils forment une autre catégorie qui joue dans une autre ligue que les « travailleurs ». En fait, la notion d’adultes aînés n’a pas de support social.
  3. L’absence d’une conception globale de la formation. L’observation de la politique fédérale en matière de formation avec la responsabilité de ce secteur déplacée au Département de l’économie illustre le rétrécissement conceptuel : on se forme pour gagner sa croûte et assurer la prospérité du pays. Il n’existe plus de réflexion philosophique et sociétale sur les autres rôles de la formation.

Deux lueurs peuvent être distinguées dans ce tableau somme toute assez noir. La formation des travailleurs seniors fait l’objet d’une attention croissante, conséquence de la perception de l’allongement de la vie et de la nécessité de retarder la retraite qui coûte cher ! Par ailleurs, les recherches les plus récentes sur les maladies dégénératives font apparaître le rôle préventif et curatif de l’exercice du cerveau [2]. Dans les deux cas, signes des temps, la question du financement de cette nouvelle donne sociétale constitue un motif central de l’intérêt porté au dossier formation. Le caractère restrictif de cet intérêt étonne par rapport aux envolées des grandes institutions internationales (ONU, Unesco, Conseil de l’Europe) sur les droits des personnes âgées et en particulier sur le slogan « la formation la vie durant ». On en use sans en voir les implications réelles et en trompant, probablement involontairement, le public et singulièrement les intéressés négligés.

… à la formation des citoyen·ne·s

La Commission des Communautés Européennes a précisé le sens de la formation la vie durant : « Toute activité d’apprentissage entreprise à tout moment de la vie, dans le but d’améliorer les connaissances, les qualifications et les compétences, dans une perspective personnelle, civique, sociale et/ou liée à l’emploi. » Derrière cette définition se profile une conception de l’homme et de ses droits dont on retrouve une trace dans la Constitution fédérale [3], mais sans élan symbolique. L’idée que la formation est nécessaire à l’épanouissement du citoyen n’est guère affirmée.

Pourtant, la conscience de l’importance de cette formation/information pour donner un sens et un but à la vie des seniors existe. Les Osher Lifelong Learning Institutes aux Etats-Unis ou les programmes mis en place en Allemagne depuis 2008 le prouvent. Mieux, la Commission des Communautés européennes a enjoint les universités à faire preuve « d’une ouverture plus grande pour offrir des formations aux étudiants à des stades ultérieurs de leur vie ». Elle spécifie clairement à quel niveau cette formation doit se situer, compte tenu du fait que les boomers parvenant à l’âge de la retraite ont souvent atteint un niveau de formation supérieur et que ce phénomène ne va que s’accentuer.

Gouverner c’est prévoir : le soutien actuel donné par les Universités, EPF et HES aux Uni3 doit non seulement être reconnu, mais aussi élargi et articulé. Ce projet devra relever de multiples défis spécifiques. J’en relève trois qui me paraissent particulièrement importants.

  1. Le premier défi est difficile à entendre. Il résulte de « la peur de vieillir » qui rend les édiles au pouvoir et les leaders moyens d’opinion, sans compter le peuple ordinaire, prompts à sauter une étape, celle du nouvel âge de la vie, disons de 60 à 85 ans, pour se soucier avant tout du « grand âge » qui appelle des mesures socio-sanitaires plébiscitées. L’enjeu sera donc de leur prouver qu’ils auront besoin tout de suite après leur retraite professionnelle, et même avant, d’entretenir et d’élargir leurs compétences pour rester dans le coup et mieux vivre l’étape suivante.
  1. Le second est de nous rappeler que nombre de nos concitoyens conservent une image très négative de l’école et de la formation. La pénibilité de leur parcours professionnel les fait aspirer au moment de la libération du travail à une bouffée de farniente. Il faudra les séduire en leur faisant saisir que c’est leur liberté qu’ils élargissent par le biais de la formation. Dans notre société hyper médiatisée, le savoir bien tempéré constitue l’accès privilégié à la distance critique permettant de ne pas se laisser asservir par le convenu ou le correct, ainsi que par le sentiment d’avoir acquis un savoir intangible. Tel est, à mon sens, l’orientation éthique qui sous-tend ce plaidoyer pour la formation des adultes aînés.
  1. Troisième défi, ce projet d’espace de formation n’aura d’impact que s’il réussit à marier ou à articuler les deux perspectives de l’âge et de la formation. La question de la discipline de référence me paraît secondaire par rapport à la nécessité de dessiner une pédagogie qui tienne pleinement compte des acquis, savoirs et expériences, tout en les questionnant et les renouvelant, dans une perspective non de dénigrement, mais de créativité continue.

Donc, et c’est un grand enjeu, il convient de promouvoir un espace où le savoir est respecté, recherché, travaillé parce qu’il n’est plus progressivement considéré comme un acquis, mais comme une richesse en croissance.

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« Adultes Aînés : les oubliés de la formation », de Roland J. Campiche, Afi Sika Kuzeawu, avec la collaboration de Jacques Lanarès, Sandrine Fellay Morante, Denis Berthiaume, Editions Antipodes, Lausanne, 2014, 172 pages.

ndlr - avril 2017: cet ouvrage a été traduit en allemand et publié aux Editions Seismo sous le titre: «Die jungen Alten: vom Bildungssystem vergessen», Roland J. Campiche et Afi Sika Kuzeawu, 168 pages.

 

[1] Dominique Kern, dans la revue Savoirs N° 26-2011, intitulée « Vieillissement et formation des adultes », pages 52-53.

[2] Middleton et Yaffe, 2009, pages 1210 et 1213

[3] Art. 19 et art. 64.

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