Cancer: la virilité freine le recours au soutien
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Bien que les séquelles du cancer touchent autant les hommes que les femmes, ces derniers peinent à recourir aux aides disponibles. Normes viriles, pudeur et isolement freinent l’accès aux dispositifs de réadaptation.
Par Debora Caviglia, psychologue, Ligue vaudoise contre le cancer, Anne Lagger, infirmière, Ligue vaudoise contre le cancer, et Chantal Diserens, directrice, Ligue vaudoise contre le cancer, Lausanne
En Suisse, un homme sur deux et une femme sur trois sont atteint·es d’un cancer au cours de leur vie, soit près de 50'000 nouveaux cas par an. Au-delà des traitements lourds, la maladie laisse de nombreuses séquelles : fatigue persistante, douleurs, troubles cognitifs, isolement ou perte de confiance en soi.
Pour y répondre, la Ligue vaudoise contre le cancer, tout comme les ligues des cantons de Neuchâtel, Jura et Genève, propose des programmes de réadaptation sur prescription médicale. Ces parcours de douze semaines associent activité physique adaptée, diététique, remédiation cognitive et soutien psycho-oncologique. Ils visent à renforcer les capacités physiques, mentales et sociales des personnes concernées.
Les chiffres de la Ligue montrent que les hommes y participent beaucoup moins que les femmes. En 2024, dans le canton de Vaud, six hommes contre cinquante-quatre femmes ont suivi un programme de réadaptation oncologique. Ce constat s’observe aussi dans le recours aux consultations spécialisées (jobcoaching, soutien psychosocial ou juridique). Comprendre les freins au recours à l’aide proposée est essentiel alors que la diminution des séquelles du cancer constitue un enjeu majeur de santé publique. Il s’agit aussi d’une question économique centrale : le cancer constitue la deuxième cause d’absence au travail de longue durée (plus de trois mois). De plus, la probabilité de chômage chez les personnes ayant souffert d’un cancer augmente de 37% par rapport à la population générale.
La question de la participation aux programmes de réadaptation a été explorée dans le cadre d’un stage de master en psychologie de la santé [1]. Focalisé sur les hommes, ce projet a mobilisé deux approches : des entretiens qualitatifs ont été menés avec trois patients ayant suivi un programme de réadaptation et trois médecins traitant des patients atteints de cancer. Parallèlement, un questionnaire en ligne (quatorze items) a été diffusé entre mai et juillet 2025. Il a généré quarante-deux réponses d’hommes du canton de Vaud atteints ou ayant été atteints d’un cancer.
Fort impact du partage d’expériences pour les patients
Les trois patients interviewés ont souligné que le partage d’expériences constituait l’apport le plus précieux du programme de réadaptation. Davantage que les séances de marche nordique, de fitness ou de danse, les discussions libres entre participants ont eu l’impact le plus fort. Elles leur ont apporté un soutien émotionnel et ont diminué leur sentiment d’isolement. Un patient célibataire a par exemple confié qu’il se trouvait dans une grande solitude, faute de cercle proche avec qui partager ses difficultés.
Les patients ont aussi insisté sur le manque d’offres spécifiquement conçues pour les hommes, notamment dans le domaine de l’image corporelle et de la sexualité. L’un deux a raconté avoir souffert de la chute de ses cils et sourcils, vécue comme un stigmate évident de la maladie, alors que les solutions disponibles ciblaient presque exclusivement les femmes. La fatigue persistante et les tracas administratifs ont aussi été cités comme des éléments très pesants.
Pour améliorer le dispositif, un patient a proposé de varier davantage les activités physiques (inclure par exemple karaté ou ping-pong). Un autre a suggéré d’offrir des niveaux de réadaptation progressifs (R1, R2, R3…) et le troisième de renforcer la communication autour du programme, jugée encore trop discrète.
Au-delà de ces aspects pratiques, les patients ont témoigné du bénéfice psychologique inattendu de la réadaptation : « On parle le même langage », a résumé l’un d’eux. Même le plus jeune des trois, d’abord réticent à se confronter aux récits des autres, a découvert que la diversité des âges et la mixité des groupes favorisaient des échanges riches et inspirants. Le maintien de liens après le programme (via un groupe WhatsApp, par exemple) a prolongé ce soutien dans la durée.
Les émotions et la vie intime difficiles à aborder
Les réponses de quarante-deux hommes au questionnaire en ligne ont confirmé plusieurs tendances. La majorité des répondants (55 ans et plus pour la plupart, avec un haut niveau de formation) vivent avec leur diagnostic depuis plus d’un an, ce qui leur donne déjà une expérience significative de la maladie. Leurs priorités actuelles sont claires : préserver leur santé et rester proches de leur famille.
Les trois principaux impacts de la maladie sélectionnés ont été les préoccupations physiques (30/42), émotionnelles (23/42) et pratiques (20/42). Toutefois, seulement la moitié des répondants ont sollicité de l’aide depuis leur diagnostic, alors que quatre ont renoncé après y avoir pensé. Seuls onze hommes ont déclaré trouver tout à fait naturel de demander de l’aide.
Les émotions (angoisse, colère, tristesse) sont apparues comme les sujets les plus difficiles à aborder (18/42), suivis des changements dans la vie intime (15/42) et du risque de récidive (15/42). Les répondants ont écrit pouvoir en parler plus facilement avec leur médecin ou leur partenaire qu’avec des ami·es ou d’autres professionnel·les spécialisé·es. Enfin, la stratégie d’adaptation la plus fréquemment citée a été le fait de « prendre du temps pour soi », plutôt que de chercher un appui extérieur.
Beaucoup d’hommes, bien qu’attentifs à leur santé et à leurs proches, perçoivent encore la demande d’aide comme une démarche contre nature. Ils associent souvent la force au fait d’assumer seuls leurs difficultés. Or, reconnaître ses fragilités et à avoir le courage de s’appuyer sur du soutien constitue aussi une force.
Aider les hommes à accepter leur fragilité
Les entretiens menés avec trois médecins (oncologues et psychiatre) ont confirmé que les douleurs physiques et les souffrances psychologiques étaient comparables entre hommes et femmes, mais que leur expression différait. Les normes viriles et la pudeur masculine freinent l’expression des besoins de soutien. Cette difficulté est particulièrement marquée dans les cancers hormonaux, comme celui de la prostate, qui touchent à la virilité (impuissance, incontinence, perte de masse musculaire).
Selon les médecins, de nombreux hommes minimisent leurs difficultés en consultation. Certains s’effondrent ensuite auprès d’infirmier·ères, signe qu’un dépistage systématique de la détresse psychologique, via des questionnaires standardisés, serait nécessaire pour éviter que ces souffrances restent invisibles. Ils observent aussi que beaucoup de patients interrompent leur suivi dès qu’ils se sentent mieux, contrairement aux femmes qui privilégient une continuité préventive. Les thématiques liées à la sexualité restent taboues. Elles sont rarement abordées spontanément, malgré leur impact majeur sur la qualité de vie.
Face à cette situation, les médecins interrogés ont recommandé d’adapter les programmes. Ils ont suggéré notamment de prolonger la durée des parcours de réadaptation et de diversifier les activités physiques. Il s’agirait également d’intégrer davantage de témoignages entre pairs, un levier puissant pour inciter d’autres hommes à participer. Des groupes spécifiques (par âge ou par problématique) pourraient être proposés ponctuellement afin de favoriser l’identification. La proposition du programme à tous les patients devrait pour finir devenir systématique, même pour ceux qui ne semblent pas spontanément intéressés.
Les médecins ont aussi souligné l’importance d’aller à la rencontre des hommes dans leurs contextes habituels (salles de sport, armée, pompiers, police, établissements pénitentiaires), et de proposer des formats conviviaux plus masculins, par exemple un « café santé » dans un centre de fitness animé par des pairs masculins.
Adapter les programmes pour lever les freins
Les résultats de ce projet montrent une souffrance masculine souvent invisible : réelle, mais peu exprimée en raison des normes sociales qui associent virilité et souffrance en silence. Il est essentiel d’améliorer leur accès aux offres de la Ligue vaudoise contre le cancer afin qu’ils puissent, ainsi que leur entourage, retrouver un équilibre global et une meilleure qualité de vie.
Dans cette perspective, trois leviers apparaissent essentiels : le dépistage actif, qui met en place une détection systématique des séquelles du cancer pour identifier précocement les besoins cachés ; le soutien ciblé, qui propose des activités et des formats adaptés aux hommes (témoignages entre pairs, sport varié, groupes spécifiques, cafés santé) ; puis la formation, sous la forme d’une sensibilisation des soignant·es aux stéréotypes de genre et à leurs effets sur la relation thérapeutique.
Reconnaître et traiter les séquelles physiques, psychiques et sociales des hommes atteints de cancer n’est pas seulement une question de mieux-être. Il s’agit d’un enjeu de santé publique. Adapter les programmes de réadaptation pour lever ces freins constitue une étape indispensable pour les aider à reprendre leur cours de leur vie dans de meilleures conditions.
Bibliographie
- Centre national de prévention. (s.d.). Santé mentale masculine et cancer : quand les valeurs traditionnelles entravent la prise en charge.
- Crump, C., Stattin, P., Brooks, J. D., Sundquist, J., Sieh, W., & Sundquist, K. (2024). Mortality risks associated with depression in men with prostate cancer. European Urology Oncology. Advance online publication.
- Dr. Schmidlin & Dr. Blaser (2023). #5 Movember : Le cancer de la prostate [Épisode de podcast]. Dans Parlons’Onco. Ausha.
- Ligue vaudoise contre le cancer.
- Ligue suisse contre le cancer.
- Minds. (s.d.). Les hommes aussi ont une santé mentale.
- #5 Movember : Le cancer de la prostate — Dr Schmidlin & Dr Blaser [Podcast].
[1] Ce stage a été effectué en 2025 par Debora Caviglia, co-autrice de cet article.
Lire également :
- Flora Passard et al., «Les espaces sportifs urbains, îlots de masculinité?», REISO, Revue d'information sociale, publié le 30 décembre 2024
- Sylviane Fellay et Elena Konstantinidis, «Plein essor de l’entraide autogérée en Suisse», REISO, Revue d'information sociale, publié le 19 août 2024
- Thora Constant, Willemien Hulsbergen, et Aurélie Netz, «Soutenir la «co-naissance» des pères», REISO, Revue d'information sociale, publié le 15 janvier 2024
- Lara Fohouo – van Bogaert, «Cancer: la maladie qui rend pauvre», REISO, Revue d'information sociale, publié le 28 mars 2023
- Quentin Delval, «Les conséquences sociales du privilège d'intimité», REISO, Revue d'information sociale, publié le 14 novembre 2022
- Samira Ruedin, Maria del Rio Carral, Olivier Mucchiut et Léonie Chinet, «Maladies chroniques: développer son pouvoir d’agir», REISO, Revue d'information sociale, publié le 13 octobre 2022
- David Rodriguez, «Danser pour faire face au cancer», REISO, Revue d'information sociale, mis en ligne le 13 décembre 2021
- Yasmina Schmidt, «Après le cancer, faire face à la reprise du travail», REISO, Revue d'information sociale, mis en ligne le 30 août 2021
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Debora Caviglia, Anne Lagger, et Chantal Diserens, «Cancer: la virilité freine le recours au soutien», REISO, Revue d'information sociale, publié le 26 janvier 2026, https://www.reiso.org/document/15071
