L’angle mort de la pauvreté des seniors
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Une recherche compare l’expérience de la pauvreté des personnes âgées vivant dans les Alpes suisses et les Appalaches américaines. Elle révèle comment, malgré son ampleur et ses différences, cette réalité reste invisible.
Par Marion Repetti, professeure, Mélody Pralong, collaboratrice scientifique, et Rachel Wagner, doctorante, Haute école et École supérieure de travail social, Sierre
Quelle est l’expérience de la pauvreté des personnes âgées vivant en région de montagne, dans les Alpes suisses et dans les Appalaches aux États-Unis ? Depuis le lancement du projet, le 1er janvier 2023 [1], notre étude comparative de ces deux réalités fait souvent l’objet de questionnements, notamment en Suisse : pourquoi travailler sur la pauvreté des personnes âgées en Suisse ? Et dans des régions de montagne ? S’agit-il réellement d’un thème important ? Pourquoi ? Les réponses à ces questions permettent de poser quelques jalons.
Des spécificités liées au contexte de la montagne
Commençons par rappeler que la science — toutes disciplines confondues — n’est jamais neutre. Aussi, mener une étude sur la pauvreté dans la vieillesse en région de montagne a des ambitions tant scientifiques que politiques. Scientifiquement d’une part, il s’agit de mieux saisir la manière dont la pauvreté des personnes âgées s’enracine dans des histoires de vie, que les rapports sociaux (par exemple de genre, de classe, de race et d’ethnicité) façonnent de l’enfance à la vieillesse.
L’un des buts est également de comprendre comment certains événements comme les maladies, les divorces, le veuvage ou le chômage peuvent s’accumuler au cours des vies et affecter les différents domaines de l’existence tels que le foyer, la formation, l’emploi ou la santé. L’objectif consiste aussi à mieux saisir comment les dispositifs institutionnels, tels que les politiques sociales, sanitaires, éducatives et de l’emploi, contribuent à lutter contre — ou à l’inverse à reproduire voire à renforcer — la pauvreté.
Les dynamiques socioéconomiques territoriales propres aux régions de montagne étudiées sont également considérées, puisqu’elles marquent les histoires individuelles des populations qui habitent ces régions, et contribuent à façonner les formes de pauvreté qui s’y déploient. Il s’agit encore de comprendre les implications concrètes de la pauvreté dans la vie quotidienne des personnes âgées, tant du point de vue matériel (difficultés de financer sa nourriture, son habitat, ses assurances, ses soins, ses déplacements) que social (difficultés de financer des activités sociales et culturelles ou d’offrir des cadeaux aux anniversaires de ses petits-enfants) et émotionnel (vivre avec l’inquiétude pour son avenir, le sentiment de honte face à son entourage, ou de frustration face aux injustices sociales qui les affectent). Enfin, l’étude documente comment les personnes font face à leurs difficultés, mobilisant notamment des savoir-faire acquis au cours de la vie pour détourner certains obstacles et faire face à des ressources financières et matérielles insuffisantes. Autrement dit, étudier qualitativement la pauvreté des personnes âgées en région de montagne permet de saisir de manière fine ce que manquer de ressources financières signifie au quotidien et comment cela s’inscrit dans des histoires individuelles et collectives situées dans le temps et l’espace.
Une dimension politique
D’autre part, du point de vue politique, étudier cette thématique part du postulat qu’il existe des personnes âgées pauvres dans ces territoires. Cela contribue donc à en faire un objet public, à lui donner de la visibilité. Cela revient, comme l’exprime l’une de nos interviewées de 75 ans, à « arrêter de se voiler la face (et de penser) qu’on n’a pas de pauvres en Suisse » ou aux États-Unis. C’est aussi montrer que la pauvreté est un problème important qui mérite de l’attention, et qui nécessite d’être mieux adressé politiquement. C’est encore dire qu’être pauvre n’est pas une fatalité, mais le résultat de processus sociaux et politiques identifiables.
Par exemple, la pauvreté s’inscrit dans un rapport social systémique entre les riches et les pauvres — il y a des pauvres parce qu’il y a des riches et inversement — que l’on peut identifier, et dont on peut scientifiquement décrire et comprendre les mécanismes [2]. La pauvreté, y compris des personnes âgées en région de montagne, est donc un phénomène relatif à l’économie politique globale qui vaut d’être mieux compris pour être mieux adressé.
Pauvreté : de quoi parlons-nous ?
Étudier la pauvreté passe par un indispensable effort de définition. Tout d’abord, la notion de « pauvreté » comprend une dimension politique importante. Sa définition fait l’objet d’âpres négociations puisqu’elle contribue à déterminer des seuils ouvrant des droits d’accès à des programmes d’aide publique [3]. Par ailleurs, établir qui sont les personnes pauvres peut permettre d’en effectuer un décompte sur un certain territoire, et donc de reconnaître ou d’ignorer leur présence. Cette dimension politique se reflète dans les questions que l’on nous pose souvent lorsque l’on étudie la pauvreté : « Que voulez-vous dire par “pauvre” ? », ou « Peut-on vraiment parler de “pauvreté” en Suisse ? »
Dans notre étude, nous définissons la pauvreté de manière qualitative comme une expérience relative à un contexte. Elle est « relative » parce que, comme le relevait le sociologue anglais Peter Townsend[4], est pauvre la personne qui n’a pas les moyens financiers de mener une vie qui répond aux normes du pays dans lequel elle habite. Ainsi, la pauvreté dépend du contexte et sa signification peut varier dans le temps et dans l’espace. En même temps, la pauvreté implique dans notre étude des difficultés à payer ses factures et à faire face à des dépenses imprévues.
Elle est également une « expérience », car la pauvreté est vécue. Elle comprend une charge émotionnelle relative à l’incapacité de prévoir pour l’avenir[5], et au stigmate ou au sentiment d’injustice qui peuvent en découler. Elle engendre des conséquences sociales, les personnes pauvres pouvant endurer des interactions dégradantes et discriminantes, et être isolées du fait de leur impossibilité de participer aux activités sociales et culturelles qui les entourent. Enfin, la pauvreté est souvent associée à l’urbanité dans les représentations sociales. Dans les régions rurales, notamment dans les montagnes, elle peut être plus invisible.
L’invisibilité de la pauvreté en région de montagne
Les recherches sur la pauvreté portent plus souvent sur les régions urbaines que rurales ou de montagne, ce qui contribue à renforcer l’invisibilité des personnes concernées dans ces territoires. Au cours de notre enquête de terrain aux États-Unis et en Suisse, l’équipe de recherche est rapidement arrivée au constat que la pauvreté est peu visible dans les deux régions, mais pour des raisons différentes.
Dans les Appalaches, les participantes et participants à notre étude vivent dans des territoires paupérisés et largement délaissés par les autorités publiques. Les maisons sont souvent délabrées, il n’y a parfois plus de service d’évacuation des déchets, les magasins et les services de santé sont quasiment abandonnés. Par conséquent, il suffit de traverser ces régions pour que la pauvreté saute aux yeux, et les personnes qui y vivent ont le sentiment de partager une même condition sociale.
Dans ces territoires d’ailleurs, nous avons constaté l’existence d’une conscience partagée que la pauvreté y est un problème, notamment pour les personnes âgées. En même temps, ces régions si peu fréquentées sont très éloignées des zones urbaines, parfois à plus de cinq heures de route. Il n’y a pas de raison particulière de s’y rendre, à moins d’y vivre. Ainsi, bien que la pauvreté soit visible à celles et ceux qui s’y trouvent, elle est souvent invisible aux yeux des personnes qui vivent ailleurs, contribuant à augmenter le sentiment de manque de reconnaissance des personnes que nous y avons rencontrées [6].
Une réalité cachée derrière la façade touristique
Dans les Alpes suisses, notre ambition d’étudier la pauvreté a fait l’objet de questionnements ou de doutes au sein de nos réseaux professionnels et privés, ce qui n’a pas été le cas dans les Appalaches. De fait, la pauvreté des personnes âgées interviewées est marquée par son invisibilité. Il est peu probable de savoir qu’une personne est pauvre sans interagir avec elle. Les difficultés économiques de certain·es seniors sont pourtant bien connues de professionnel·les du travail social qui nous ont aidées à recruter une partie des personnes interrogées.
Par ailleurs, si la pauvreté devient visible lorsque l’on se rend dans des domiciles vétustes, très petits ou très difficiles d’accès, rien n’indique la présence de pauvreté sans accéder à ce niveau d’intimité. Rien n’en est significatif dans les territoires qu’habitent les personnes interrogées non plus. Les Alpes suisses sont des régions marquées par la gentrification, qui se reflète typiquement dans les stations de luxes qui s’y sont développées durant le 20e siècle. Si les services de santé et de services sociaux y sont moins présents que dans les villes, l’État investit fortement dans le maintien des infrastructures. L’économie locale, basée sur l’industrie et le tourisme, y attire des visiteur·ses du monde entier, y compris des nomades globalisé·es en recherche d’opportunités de vivre un style de vie alternatif [7].
Dans ce contexte, les personnes âgées pauvres sont particulièrement invisibles. Elles ne connaissent que très peu d’opportunités de se reconnaître et de se mobiliser, contrairement à ce que l’on peut voir parfois dans des régions plus urbanisées où les seniors défavorisé·es trouvent des moyens de faire entendre leur voix au travers d’associations [8].
Parler pour visibiliser
Les personnes âgées pauvres en régions de montagne font l’objet d’une forme d’ignorance collective. Certaines, notamment dans les Appalaches aux États-Unis, vivent dans des régions entières appauvries, mais éloignées du reste du monde, dont elles sont par ailleurs peu considérées. D’autres vivent au cœur de territoires économiquement dynamiques, mais sont cachées par une forme de marginalisation [9]. C’est le cas dans les Alpes suisses où la pauvreté est particulièrement invisible, même lorsqu’elle se passe sous nos yeux.
Dans un cas comme dans l’autre, un travail de visibilisation de la pauvreté est essentiel. Accéder à la confiance des personnes concernées, qui acceptent de parler de leur vie pour nous permettre de mieux comprendre leurs expériences en est une clé. C’est aussi un moyen de contribuer à faire entendre des histoires de vie qui n’ont que peu de place dans les récits majoritaires, disponibles dans l’espace public.
Ces témoignages représentent des clés pour aider la collectivité, y compris les autorités politiques, à mieux saisir et agir pour lutter contre la pauvreté. Ils soutiennent une compréhension fine des impacts des dynamiques économiques passées et actuelles sur des sections de la population dont les voix sont rarement entendues et dont les expériences sont révélatrices, pourtant, de problématiques sociales plus larges, locales, nationales et globales.
Remerciements
L’étude dont il s’agit ici fait l’objet du soutien de nombreuses personnes. Nous souhaitons en particulier remercier Shelley Koch et Jacob Robinson, qui contribuent à la collecte de données sur le terrain des États-Unis.
[1] Le projet est financé par le FNS.
[2]Ridge, T. and Wright, S. (Dir.) (2011). Understanding Inequality, Poverty and Wealth : Policies and Prospects. Bristol : Policy Press.
[3] Tabin, J-P. (2025 ). Manuel de Politique Sociale Suisse. Lausanne : Edititions HETSL.
[4] Townsend, P. (1979). Poverty in the United Kingdom: A Survey of Household Resources and Standards of Living. London: Penguin Books.
[5] Ridley, M., Rao, G., Schilbach, F. et Patel, V. (2020). Poverty, depression, and anxiety: Causal evidence and mechanisms. Science, 370 (6522), eaay0214.
[6] A ce sujet, voir également Russel Hoschchild, A. (2024). Stolen Pride : Loss, Shame, and the Rise of the Right. New York : The New Press
[7] Voir par exemple Cretton, V. (2018). In search of a better world in the Swiss Alps : lifestyle migration, quality of life, and gentrification. Dans H. Horáková, A. Boscoboinik et R. Smith (dir.), Utopia and Neoliberalism : Ethnographies of Rural Spaces (pp. 107-125). Berlin : Lit Verlag.
[8] Stoisser, L., Buffel, T., Petermans, A., & Smetcoren, A. S. (2025). Rethinking community-based housing for older adults: a research agenda for spatial justice. International Journal of Housing Policy, 1-19.
[9] Paugam, S. (2013). Les formes élémentaires de la pauvreté. Paris : PUF.
Lire également :
- Bénédicte Seifert et al., «Vieillir en montagne : l’enjeu du lien social», REISO, Revue d'information sociale, publié le 9 octobre 2025
- Judith Kühr et al., «Senior et seul·e: pistes d’action contre la solitude», REISO, Revue d'information sociale, publié le 26 août 2024
- Marion Droz Mendelzweig et Maria Grazia Bedin, «Où les femmes seniors habiteront-elles demain?», REISO, Revue d'information sociale, publié le 7 mars 2024
- Florence Douguet, «L’isolement, facteur de suicide durant la vieillesse», REISO, Revue d'information sociale, publié le 19 juin 2023
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Marion Repetti et al., «L’angle mort de la pauvreté des seniors», REISO, Revue d'information sociale, publié le 22 janvier 2026, https://www.reiso.org/document/15057
